Étiquette : 1934

  • Edwige Feuillère part en voyage

    Article publié dans le magazine hebdomadaire L’image du 15 janvier 1934.

    Edwige Feuillère part en voyage

    Savez-vous faire une malle? Sur ma réponse négative, le visage d’Edwige Feuillère se fait soudain espiègle.

    — Je vais vous apprendre, moi.

    Elle doit partir demain, à la première heure, pour Genève.

    — Voyons… Voyons… Passez-moi cette robe… Non, non, l’autre. Merci. Les chaussures maintenant.

    — Vous savez, je ne suis pas venu spécialement pour cette besogne, d’ailleurs charmante.

    — Oui. Je le sais. Je comprends que celà vous ennuie de m’aider. Les hommes sont si peu galants ! Eh bien, asseyez-vous. Si vous êtes sage, je vous donnerai quelque chose.

    — Quoi donc ?

    — Des souvenirs.

    Le studio d’Edwige Feuillère est une vaste pièce lumineuse : divan, piano, livres… Et, quelque chose plus rare, une magnifique cage en verre où se disputent quatre perruches.

    — Vous savez qu’on en meurt ?

    — De quoi ? Des perruches ? Voilà un bout de temps que je les ai. Vous pouvez constater que je me porte bien. Si vous avez cru me faire peur, c’est raté.

    Edwige Feuillère lit beaucoup. Elle possède de très belles éditions de Valéry, de Colette…

    — Mes goûts littéraires ? J’aime beaucoup les auteurs américains. Non. Je ne suis pas snob. Mais ces gens-là ont le sens de la vie moderne. Surtout Sinclair Lewis…

    — Oui, d’accord. Mais…

    — Mais, vous vous en moquez. Je sais ce qui vous intéresse : le cinéma.

    — Parfaitement.

    — En attendant, passez-moi donc ce petit volume rose qui est une très bonne traduction des poésies de Shakespeare. J’emporte quelques ouvrages pour lire en voyage ; que me conseillez-vous ?

    Sonnerie du téléphone .

    — Ah ! Zut !

    Elle décroche :

    — Allo ? …. Impossible mon cher ami… Parce que je pars demain matin à 6 heures et demie pour la Suisse… Vous comprenez donc qu’il est matériellement impossible d’être chez moi à 9 heures. Au revoir… C’est ça.

    Puis, elle se tourne vers moi :

    — A nous deux maintenant. Oh ! une seconde !

    A sa secrétaire :

    — Veux-tu téléphoner à Tonia Navar que je ne peux pas déjeuner avec elle ? Merci.

    — Tonia Navar ? Vous avez donc conservé des amis au Français ?

    — Pourquoi pas ? Le climat de la Maison ne m’a pas plu, je suis partie. Là se bornent mes antipathies. Voulez-vous être gentil ?

    — A vos ordres.

    — Aidez-moi à fermer ma malle. Asseyez-vous carrément dessus, pour forcer.

    La malle est pleine à craquer. Heureusement, je pèse un certain poids.

    — Là. Merci. Maintenant, parlons.

    Enfin !

    — Oui, je me consacre au cinéma. En quittant le Français, j’avais deux solutions : le couvent ou le studio. J’ai préféré le studio.

    — Vos projets ?

    — Je n’en ai point. Enfin… rien de signé. On a annoncé Remous, mais ce n’est qu’un bruit. Pour la Garçonne même chose.

    — Ce rôle vous tente-t-il ?

    — Pas plus que d’autres. Je n’ai pas encore lu le scénario, il m’est donc difficile de me faire une opinion. Vous savez que je rentre de Berlin ? J’ai tourné là-bas Toi que j’adore avec Jean Murat. Voilà.

    — C’est tout ?

    — Euh…

    — Vous êtes sûre de ne pas avoir tourné un film à sensation ?

    — Je vous vois venir avec vos gros sabots. Vous voulez que je vous parle de Ces Messieurs de la Santé.

    Edwige Feuillère et Raimu dans Ces Messieurs de la Santé.

    Avouons-le carrément et laissons la belle artiste nous parler à cœur ouvert.

    Ces Messieurs de la Santé est jusqu’ici mon film préféré. D’abord il a été réalisé dans des conditions plus que parfaites, et dans une atmosphère de camaraderie inappréciable. Ce qui n’est pas souvent le cas dans certains studios de l’étranger.

    — Cela est réconfortant d’entendre ainsi parler.

    — Le film est tiré de la pièce de Paul Armont et Léopold Marchand, et réalisé par Pière Colombier. Pendant que vous y êtes, notez donc…

    — Je note, je ne fais même que cela.

    — … que l’interprétation est de premier ordre.

    — Cela fait toujours plaisir.

    — En tête, nous avons Raimu, Lucien Baroux, Guy Derlan, Yvonne Hébert, etc, etc…

    — Dois-je vous comprendre dans les etc.?

    — Mon cher, si je n’étais une femme bien élevée par des parents soucieux de mon moral, je vous répondrais des horreurs. Enfin… Ce n’est pas la modestie qui m’oblige à vous avouer que je suis la vedette américaine. Vous connaissez la pièce ? Je fais le rôle de Fernande, la fille de la pâtissière… Il me faut des bagues, des fourrures… Grâce à Raimu, j’ai trouvé tout cela. Quel type épatant, ce Raimu, hein ? Il a dans Ces Messieurs de la Santé un rôle en or. Et puis bien d’actualité. Et maintenant, laissez-moi terminer mes bagages.

    — Encore un mot… Quels sont vos désirs ?

    — Un seul : avoir un rôle où je serais la femme que je sens en moi.

    — Vous m’aviez promis des souvenirs.

    Les yeux d’Edwige Feuillère s’éclairent aussitôt comme de vivants sunlights.

    — Vous n’avez pas été sage.

    — Au revoir donc.

    — Vous viendrez à la gare demain matin ?

    Chère Edwige Feuillère, vous n’avez pas de pitié. Me lever tôt ? Je ne suis pas une étoile de cinéma, moi.

    Pierre BERGER

    Avec Pauline Carton, Lucien Baroux et Pière Colombier.