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  • Edwige Feuillère grande dame du cinéma français exige des bas nylon chaque fois qu’elle tourne une scène d’amour

    Le titre clickbait d’un article de l’hebdomdaire parisien d’actualité, Inter, publié le 7 Janvier 1948.

    Edwige Feuillère grande dame du cinéma français exige des bas nylon chaque fois qu’elle tourne une scène d’amour

    Edwige Feuillère est la première grande dame de notre cinéma. Il n’en a pas toujours été ainsi. Edwige Feuillère eut même, pendant très longtemps, la spécialité des rôles plutôt déshabillés. Mais à force de volonté elle a réussi à s’en évader. A force de talent, elle a réussi à se faire une autre personnalité. Le miracle est qu’elle l’ait imposé aux producteurs. Car c’est le propre des producteurs de cinéma de penser que chaque acteur n’est bon qu’à jouer un personnage. Ce n’est pas une opinion forcément fausse.

    Charlie Chaplin, le plus grand acteur de tous les temps, n’a jamais été que Charlot. Mais les débuts dans la carrière artistique peuvent obliger un acteur à passer par certains stades qui ne correspondent pas à sa personnalité. C’est le cas d’Edwige Feuillère. Il est incontestable que les rôles de princesse ou de grande bourgeoise lui conviennent mieux. La prochaine fois que nous verrons Edwige Feuillère à l’écran, elle sera reine. Dans un film mis en scène par Jean Cocteau, elle a repris le rôle qu’elle avait créé la saison dernière au Théâtre Hébertot. Le film, c’est L’Aigle à deux têtes. Son partenaire sera Jean Marais, qui, pour l’occurrence, s’est fait couper les cheveux en brosse. Edwige Feuillère ne prendra sans doute aucun rôle au théâtre cette année. Elle vient de lire le nouveau roman de Roger Peyrefitte Mademoiselle de Murville et voudrait le tourner. Mais qui est Edwige Feuillère ? Elle passe pour la plus énigmatique des grandes vedettes françaises. Simplement parce qu’elle a, jusqu’ici, réussi à cacher un peu de sa vie privée aux journalistes. On dit aussi qu’elle est fière et prétentieuse. Toutes ces calomnies ont été lancées par des camarades jalouses de son succès. En réalité, Edwige Feuillère est la plus affable de nos artistes. Mais on lui reproche d’avoir une personnalité. 

    Si tu deviens actrice je te tuerai

    Edwige Feuillère eut la révélation du théâtre alors qu’elle avait quinze ans. Elle s’appelait alors Edwige Cunati et habitait Dijon après être née à Vesoul. Elle récitait, aux goûters de sa mère, des poèmes de Maurice Rollinat dans lesquels elle mettait toute sa sensibilité et tout son cœur. Souvent, quand elle arrivait au dernier vers, de grosses larmes perlaient à ses paupières. Mais M. Cunati, inflexible, disait à sa fille : “Si jamais tu deviens actrice, je te tuerai !” On a le sang bouillant quand on est Italien. Mais quand on a aussi une mère Alsacienne, on a de la volonté. Et malgré les menaces paternelles, Edwige prit des leçons de diction et de chant. Un jour, avec trois cents francs dans sa poche, elle part clandestinement pour la capitale. Elle n’y connaît personne et compte seulement sur son étoile. Elle arrive à la gare de Lyon. Et, le soir venu, elle va se confier à l’Union chrétienne de la jeune fille qui lui offre un asile. Elle se présente au Conservatoire pour la déclamation et le chant. Elle est reçue et suit les cours de comédie. Son premier rôle parisien elle le décroche dans La Parisienne. Aujourd’hui, pour des milliers de spectateurs de province, Edwige Feuillère personnifie encore La Parisienne.

    Elle préfère la musique de Ravel

    C’est pourtant une grave erreur. Edwige Feuillère mène à Paris la vie d’une petite bourgeoise dijonnaise. Elle sort peu. Elle habite un grand appartement de l’avenue de la Bourdonnais où elle est absolument seule. Pour avoir une présence à ses côtés, elle a adopté un chat. Elle lit beaucoup. Elle a une très grande culture. Elle a beaucoup d’esprit et sait tenir remarquablement une conversation. Elle a souvent des réparties très drôles. Un jour, des amis parlent devant elle d’une camarade.

    – Elle n’est pourtant pas belle, mais qu’elle coquette ! dit quelqu’un

    – Coquette et pas belle, répondit Edwige, c’est de l’escroquerie.

    Elle dit souvent : 

    – J’ai toujours préféré vivre avec des gens qui me déplaisent plutôt qu’avec des gens qui ne me plaisent pas du tout !

    Edwige Feuillère a peu d’amis. Quelques amis viennent régulièrement prendre le thé chez elle. Quand elle est seule, Edwige s’amuse à peindre. Elle a un certain talent d’aquarelliste. Elle joue aussi du piano. Ses morceaux préférés sont les œuvres de Ravel.

    Nue dans une piscine glacée

    Edwige Feuillère avait pris, pour débuter à la scène, le nom de Cora Lynn. Elle participa à la création aux Bouffes-Parisiens, de l’opérette de Willemetz tirée de l’œuvre de Pierre Louys : Les Aventures du roi Pausole. Elle y paraissait fort dévêtue. Ses camarades de scène, débutantes comme elle, s’appelaient Paulette Dubost et Simone Simon. Elle rencontra alors un comédien charmant : Pierre Feuillère. Pierre Feuillère épousa Cora Lynn et elle devint Edwige Feuillère. Pierre et Edwige devaient divorcer. Mais Edwige conserva son nom et le porta à la gloire. Au cinéma, Edwige Feuillère fit des débuts très remarqués dans Lucrèce Borgia. Elle s’y montrait nue jusqu’à la ceinture dans une piscine où elle se baignait. C’est une des plus belles femmes qu’on ait vu à l’écran. Mais c’est aussi pour Edwige un des plus mauvais souvenirs de sa carrière. Le film fut tourné en plein hiver. L’eau de la piscine était glacée et Edwige dut y rester plusieurs heures. 

    Son profil droit est celui qu’elle préfère

    Quand elle reçoit un visiteur, Edwige le fait asseoir auprès d’elle, sur un canapé. Ainsi, elle est sûre qu’il ne verra que son bon profil. Au cinéma, les opérateurs font des prodiges d’habileté pour la photographier toujours du même côté, du côté droit. C’est qu’Edwige Feuillère trouve que son nez est trop gros. Mais elle n’a pas voulu, comme Martine Carol ou Hélène Perdrière, le confier à aucun chirurgien esthétique. Cependant, son nez l’a beaucoup inquiétée à ses débuts. Aujourd’hui, Edwige est presque sûre d’elle. Elle va régulièrement voir les films qu’elle a tourné et elle est très sévère pour son jeu. Le film où elle s’est préférée est J’étais une aventurière. Il fut le premier d’une série éblouissante qui valut à Edwige Feuillère de recevoir l’année dernière le cousin français du célèbre Oscar d’Hollywood, le « Désiré ». Le cinéma français tout entier rendait hommage à son talent.

    Elle adore tourner les scènes d’amour

    Edwige Feuillère passe dans les studios pour avoir des goûts de luxe. On raconte que, lorsqu’elle tourne, elle exige, chaque matin, une paire de bas nylon. Si par malheur, une maille file, Edwige refuse de continuer avant qu’on ait remplacé les bas. Il est certain, en tout cas, qu’elle est l’amie de tout le petit personnel du studio. Les machinistes lui font des petits cadeaux. Elle leur rend des services. Mais ses gentillesses ne s’arrêtent pas là, Edwige Feuillère détient, pour les avoir achetés, les droits de représentation exclusifs de La Dame aux Camélias. Récemment, Suzy Prim lui a demandé l’autorisation de donner quelques représentations du drame de Dumas. Edwige y a consenti avec beaucoup d’amabilité. Quand elle tourne, les scènes qu’elle préfère sont les duos d’amour. Mais elle n’est jamais tombée amoureuse de ses partenaires. Elle pense que le cinéma français ne sait pas photographier l’amour.

    Elle est très superstitieuse

    Edwige Feuillère est très superstitieuse. Quand elle doit prendre une décision importante, elle découpe deux petits carrés de papier. Sur l’un elle écrit “oui” sur l’autre “non”. Elle jette les deux avec la main gauche par dessus son épaule gauche, vers une ligne tracée par terre à la craie. Le morceau qui est tombé le plus près de la ligne lui dicte sa réponse. Edwige Feuillère a pris un contrat avec les P.T.T. qui lui permette de changer régulièrement son numéro de téléphone. Ainsi, seuls quelques intimes le connaissent. Quand elle a quelques jours de repos, elle va les passer chez son père, M. Cunati, entrepreneur de construction en Touraine. Celui-ci lui a pardonné sa désobéissance de jeunesse et ne parle plus de la tuer.

    Un fils de dix-neuf ans

    Quand elle tournait Sans Lendemain elle devait laver, tout nu dans une lessiveuse, un jeune enfant qui était censé être son fils. Un concours fut organisé pour trouver le “fils d’Edwige Feuillère”. Un jeune homme vint se présenter de lui-même. Il avait dix-neuf ans ! Elle ne donne jamais de photos de son enfance parce qu’elle n’en a pas. Un hebdomadaire à qui elle avait confié la dernière qui lui restait la lui a perdue. Quand elle réalisa Mister Flow elle ne put jamais rencontrer Louis Jouvet. En effet, tous les deux tournaient quand ils avaient été payés et ils ne l’étaient jamais le même jour. Edwige Feuillère (la plus grande amoureuse de notre cinéma), pense qu’elle a fort bien suivi son destin qui la conduisait vers les arts. 

  • Edwige Feuillère à Londres

    Article publié dans L’écran français (n°153) du 1er Juin 1948.

    À Londres Edwige Feuillère se lève à cinq heures du matin, fréquente les galas mais ne boit jamais

    Celle qui est si représentative de l’élégance parisienne, du charme de la femme française, et de la richesse de nos « valeurs » cinématographiques et théâtrales… Celle qui est la « grande dame » de la scène et de l’écran dans notre pays… Celle qui s’éveille chaque jour en voyant la tour Eiffel…

    Edwige Feuillère, en un mot, fait une fugue de trois mois en Angleterre. Le décor de sa vie a changé. Ce n’est plus la tour Eiffel qu’elle contemple chaque matin mais la Tamise. Elle est, durant son séjour à Londres, une sorte d’ambassadrice extraordinaire de toutes les qualités que nous avons évoquées plus haut. Nous la retrouverons dans son premier film anglais Woman Hater, où elle interprète le rôle d’une star française de Hollywood, telle que nous l’avons vue en France dans L’Honorable Catherine par exemple, pour faire un rapprochement de genre.

    Cependant l’Edwige Feuillère londonienne est quand même assez différente de notre Feuillère parisienne. D’une part, elle est plus absorbée par les obligations particulières de ce film qu’elle tourne dans une langue étrangère, alors qu’il y a six mois encore elle la connaissait à peine. D’autre part, elle sort beaucoup plus qu’à Paris. On ne peut évidemment aller jusqu’à dire, comme l’a fait un de nos confrères dans un quotidien du soir, qu’Edwige Feuillère fréquente toutes les boites de nuit de la capitale britannique. Elle déteste toujours les bars et la boisson. Ce n’est pas la traversée de la Manche qui a pu lui changer ses goûts ! Mais il est un fait certain, c’est que Feuillère à Londres se montre davantage qu’à Paris. Elle va souvent aux premières théâtrales, et cinématographiques. Elle est allée applaudir Mae West et Celia Johnson (qu’elle admire beaucoup depuis Brève rencontre) dans Sainte Jeanne, et a assisté à la présentation de Hamlet ; on l’a vue également, accompagnée de son metteur en scène Terence Young, à la première de One night with you…

    Jamais on ne vit aussi souvent Edwige Feuillère en robe du soir. Ses robes font d’ailleurs sensation. Particulièrement celle qu’elle avait le soir de la première de Hamlet. Elle était accompagnée par Roger Furse, décorateur habituel de Laurence Olivier. Cette fameuse robe a d’ailleurs une petite histoire. Robert Piguet, qui a fait du reste toutes les toilettes du film Woman Hater, l’avait spécialement conçue pour la scène finale de ce dernier. Or la fin a été modifiée depuis et la « robe du soir » s’est trouvée… sans emploi ! Du moins dans le film. Il est amusant de noter que pour les besoins du scénarios cette robe devais servir à Edwige Feuillère pour une scène se déroulant à une grande première cinématographique. Elle a donc bien tenu son rôle… mais dans la réalité.

    Edwige Feuillère a aussi beaucoup d’invitations. Mais elle ne les accepte que les samedi et dimanche. Car ses semaines sont plus que remplies et ne lui laissent pas le temps de vivre pour des mondanités, ce qui n’est pas son genre il est vrai. De temps en temps, elle part en week-end dans la campagne anglaise. L’autre semaine, elle est allée, par exemple, chez Jeanne de Casalis, actrice française qui joue dans Woman Hater le rôle de la dame de compagnie d’Edwige Feuillère. Notre vedette est revenue enchantée de la beauté de la campagne, tout autour de Londres, et du confort des maisons anglaises. Le climat britannique, dont pourtant on se plaint souvent (et à juste raison), semble donc bien réussir à Edwige Feuillère. Tous ceux qui l’ont vue à Londres la trouvent plus gentille que jamais, plus détendue, plus abordable même quoique peu démonstrative. Edwige garde toujours son mystère. On croit parfois, lorsqu’on est ami avec elle, être arrivé à bien la connaître mais juste à ce moment, elle vous échappe.

    Edwige Feuillère tourne tous les jours. Comme les studios sont très éloignés dé la capitale, elle doit se lever chaque matin à cinq heures (quelle jeune fille rêvant de cinéma pourra croire cela ?) et quitter l’hôtel à six heures. Comme à cette heure aussi matinale la vie de l’hôtel est encore en sommeil, Edwige traverse tout l’étage pour atteindre le seul ascenseur qui fonctionne. A sept heures, elle arrive aux studios Denham et, vers neuf heures moins le quart, elle est prête à tourner. Au studio elle est toujours charmante, mais préoccupée par son travail et surtout par son anglais. Chaque machiniste l’adore et, sur le plateau, elle a fait la conquête de tout le monde. Après sa journée de travail, elle revient à son hôtel vers sept heures le soir. Elle a juste assez de force pour prendre un bain, se mettre au lit et dîner. Une fois son dîner terminé, avant de s’endormir, elle revoit les scènes à tourner le lendemain et prend un repos bien mérité. Il lui reste à peine six heures pour dormir… Elle a si peu de temps pour ses occupations personnelles qu’elle ne trouve pas un instant pour écrire à ses amis. Elle utilise plutôt le téléphone et le télégraphe.

    Il est vrai que très bientôt Edwige Feuillère sera de nouveau parmi nous. Son année s’annonce bien remplie, puisque de nombreux projets cinématographiques l’attendent et qu’elle créera en décembre prochain Le partage de Midi de Claudel chez Jean-Louis Barrault, au théâtre Marigny. Elle reprendra ainsi la place (restée inoccupée durant sa fugue londonienne) qui est une des plus brillantes dans le ciel étoilé de Paris…

    J.-O. ACHEVEY.

  • Voulez-vous séduire Edwige Feuillère ?

    Excellente question que nous pose L’Écran Français n°147 le 20 avril 1948.

    Edwige Feuillère converse avec Stewart Granger, son partenaire dans « The Woman Hater », qu’elle tourne à Londres.
    Voulez-vous séduire Edwige Feuillère ?

    Décrochez votre téléphone, composez INValides (mais nous ne pousserons pas l’indiscrétion jusqu’à vous révéler le numéro…) si Marie (la bonne) vous répond, dites-lui : « Mme Feuillère c’est au sujet de la main. » Et lorsque Edwige sera là, glissez-lui d’un ton passionné : « J’ai retrouvé votre main droite  » (il s’agit d’un moulage en plâtre qui lui a été volé l’an passé par un admirateur, Puis sans lui laisser le temps de se ressaisir, proposez-lui à brûle-pour-point de descendre une rivière en canoë, avec vous. Elle raccrochera (bien qu’elle adore le canoë) parce qu’elle vous prendra pour un loufoque.

    Edwige a gardé de son enfance, en Côte-d’Or, le goût de la solitude et il est très difficile de l’approcher. Essayez toujours de vous présenter chez elle (avenue de La Bourdonnais), avec une cravate rouge (c’est sa couleur préférée) et un gros bouquet de tulipes et dites-lui : « Je m’appelle Jean. » Mais si elle découvre, que vous vous prénommez Arthur ou Hector, elle vous en voudra : elle déteste les menteurs.

    Quelques conseils utiles : ne lui téléphonez jamais avant une heure de l’après-midi; vous la réveillerez et ça lui donnerait la migraine. Apportez-lui des bouquins, jamais de traduction, car elle lit couramment l’anglais, l’allemand et l’italien (dans sa prime jeunesse, elle rêvait d’écrire). Caressez Fifi (c’est son chat noir). Offrez-lui des cigarettes américaines et parlez en termes admiratifs de Greta Garbo, Leslie Howard, Conrad Veidt, Viviane Romance, Danielle Darrieux, Celia Johnson et Michèle Morgan. Ne comptez pas sur l’alcool pour vous aider : elle ne boit pas. Et renseignez-vous auprès de Marie sur les jours « sans » (elle a la migraine trois fois par semaine).

    Lorsque vous aurez fait sa connaissance, un problème se posera : quand pourrez-vous la voir ? L’après-midi, elle lit ou prépare ses rôles. A six heures du soir, elle quitte à pied son hôtel particulier pour aller au théâtre (quand elle joue). Elle ne prend ni le métro, ni l’autobus, de peur d’être reconnue et n’a pas de voiture ne sachant pas conduire. Elle dîne dans sa loge, d’une tranche de jambon et d’une feuille de salade. Elle rentre à minuit et demi (toujours à pied et toujours seule) et Marie la met au lit.

    Vous devrez donc attendre un jour de relâche. N’aimant pas sortir elle vous recevra chez elle. Elle jouera du piano dans son grand salon tout blanc, parmi ses boules de verre, ses fauteuils rouges capitonnés et ses glaces de Venise et vous parlera longuement de ses camarades : Pierre-Richard Willm (« le meilleur »), Jacques Berthier (« un être très pur, très droit »), Jean-Louis Barrault (« pétillant d’esprit et intelligent »), Fernand Gravey (« amusant »), Jean Marais, enfin (« ponctuel et consciencieux »). Mais ne vous attendez pas à des confidences intimes. Les journalistes les plus indiscrets n’ont jamais trouvé le moindre roman d’amour à raconter sur elle (à l’exception, bien sûr, de son mariage et de son divorce avec Pierre Feuillère). Elle vous cachera peut-être son premier métier (sténo-dactylo) et son premier domicile à Paris (L’Union Chrétienne des Jeunes Filles, rue de Naples).

    La solution idéale est de la rencontrer pendant les vacances. Si vous réussissez alors, après avoir pêché à la ligne, ramassé des marrons, cherché des escargots et des trèfles à quatre feuilles, à descendre pieds nus dans un ruisseau et à la faire tomber, en glissant sur un galet rond, tout en lui parlant de Rendez-vous au cap Nord, un documentaire qu’elle a ramené de son voyage dans les pays nordiques, vous aurez fait un grand pas dans son estime. Emmenez-la à l’étranger : elle s’y plait beaucoup parce que personne ne lui demande d’autographes et là, alors, vous découvrirez une Edwige inconnue, en pantalon et sweater, très douce, très tendre, qui croit au grand amour, adore la poésie et les animaux et se désespère de ne pas avoir d’enfants.

    D. et T.

    Edwige Feuillère et Stewart Granger sortent du studio.

  • Portraits non retouchés…

    Article extrait de Cinévie (3 Février 1948).

    Portraits non retouchés…
    Edwige Feuillère

    Une fiche signalétique donnerait à peu près ceci : taille 1m65. Poids 49kg., yeux marrons, cheveux châtain clair. Signe particulier : sait chanter et n’en profite pas. Mais, se fier à une telle description n’aboutirait qu’à une notion par trop sommaire et erronée quant à la véritable personnalité d’Edwige Feuillère. Personnalité à la fois complexe et attachante qui fait que cette souveraine de l’écran sait aussi être une dame. Et quand nous disons une dame c’est en attribuant à ce qualificatif toute sa signification et en lui restituant certaines vertus des jours passés.

    Ce qu’on ne vous a jamais dit sur elle

    Ceci mis a part, Edwige Feuillère n’est pas à la ville, ce que ses admirateurs pourraient avoir tendance à imaginer. Vivant repliée sur elle-même, accueillant ses amis avec d’autant plus d’abandon que sont de vrais amis, la plupart du temps, étrangers au cinéma, la “Duchesse de Langeais” abandonne volontiers son auréole pour se soumettre aux services non négligeables de maîtresse de maison. Comme telle, Edwige Feuillère nous apparait sous son vrai jour et nous remet en memoire ce que Christian Bérard (qui pourrait mieux connaître une femme que celui qui l’habille ?) disait d’elle un jour : “Pour comprendre Edwige, il faut voir qu’elle est blonde et mince et savoir qu’elle est née brune et potelée.” La carrière d’Edwige Feuillère, nous voulons dire cet effort lui ayant permis de “fabriquer” le personnage qu’elle est devenu, sans cesser pour autant de demeurer celui qu’elle était : c’est d’abord, le triomphe de la volonté. Volonté de plaire, volonté d’être belle (avec, bien entendu, certaines dispositions naturelles), et surtout volonté de réussir. L’ambition “d’arriver” et le miracle d’y être parvenue n’ont cependant pas rendu le moins du “arriviste” celle qui débuta, alors qu’elle était encore élève au Conservatoire, comme Reine (déjà) du bon Roi Pausole, sur les planches du Théâtre des Variétés. Des « Variétés » à la « Comédie Française », il n’y a qu’un pas, le concours du conservatoire permit à celle qui s’appelait alors Edwige Caroline Cunati, de le franchir. Tout ceci Edwige Feuillère ne songe pas à le dissimuler. Au contraire. La vedette ne rougit aucunement de la petite débutante qu’Edouard Bourdet tira un jour de l’ombre pour lui confier un rôle important dans sa pièce “La prisonnière”. Non plus qu’elle ne cherche à taire ce que fut ses débuts à l’écran. Une lutte qui, durant des années, consista a gravir un échelon, puis un autre, à “grignoter”, à se faufiler, puis à se maintenir, avant de faire un nouveau bond, Edwige Feuillère se souvient de tout cela et ne dédaigne point, parfois, d’en faire souvenir les autres. Ainsi, lorsque, voici quelques temps, la vedette se faisait photographier chez un spécialiste réputé, et comme l’opérateur s’exclamait au comble du ravissement :
    – C’est extraordinaire. Avec vous, on réussit tout ce que l’on veut. Edwige Feuillère répondit avec son plus charmant sourire : – C’est en effet extraordinaire… car il y a dix ans, on me disait que j’avais un visage à décourager l’objectif ! Et derrière cette boutade, transparaît ce qu’ Edwige appelle ses “complexes” et qui au fond, n’est qu’une manifestation supplémentaire de l’extraordinaire volonté d’ascension dont nous parlions précédemment.
    Pour ceux qui la connaissent superficiellement, Edwige Feuillère est une brillante interlocutrice qui, au hasard des conversations, commente les mille petits et grands événements de ce qu’il est convenu d’appeler la Vie Parisienne. Mais pour ceux qui la connaissent davantage, Edwige Feuillère est une “bûcheuse” infatigable qui parle de Giraudoux parce que (non contente de l’avoir joué, ce dont beaucoup s’estimeraient satisfaits), elle s’est astreinte à le lire, à l’annoter. Comme elle a “potassé” (le terme n’a rien de péjoratif, bien au contraire) Dostoïevski et tant d’autres. Elle ne parle de peinture qu’après avoir visité les expositions, de mode, qu’après avoir vu les collections. Elle ne dit jamais de bêtises et ceci n’est pas la moindre de ses particularités. Chaque jour qui passe, est pour elle une occasion nouvelle de lire, de voir et de retenir, qu’elle saisit avidement. Edwige Feuillère ou la dame qui a rêvé de ressembler à Edwige Feuillère et qui y est parvenue. Sa meilleure création : elle-même. Et il convient de s’incliner.

    Ce qu’elle nous a dit sur elle

    Bavarder avec Edwige Feuillère est une des choses les plus divertissantes qui soient. Une sorte de jeu que, sous forme d’interrogations et de réponses, nous nous confions à partager.
    – Comment concevez-vous les plaisirs de l’existence ?
    – Jouer… ou voyager.
    – Quel est votre plat préféré ?
    – Je suis gourmande, mais éclectique.
    – Aimez-vous les jupes longues ?
    – J’en porte..
    – Quelles sont vos fleurs préférées ?
    – Les tulipes.
    – Quels sont les êtres que vous aimez le plus ?
    – Les enfants, bien sûr.
    – Quelles langues étrangères parlez-vous ?
    – L’anglais et l’italien… enfin j’espère !
    – Quelles sont les héroïnes de la littérature que vous préférez ?
    – Celles que je suis susceptible d’incarner.
    – Aimez-vous danser ?
    – Non.
    – Quel a été votre premier succès à l’écran ?
    – Je crois que cela a été “Barcarolle”. Mais les avis sont partagés.
    – Vous connaissez-vous des défauts ?
    – Un dominant : la paresse.
    – Que pensez-vous des journalistes ?
    – Je les trouve très agréables… sauf quand ils inventent que je me suis fait opérer du nez.
    – Quelle est la couleur qui vous attire le plus ?
    – Le rouge.
    – Êtes-vous collectionneuse ?
    – J’ai des quantités de livres, de boules de verre et de mains en céramique. Mais je ne suis pas maniaque.
    – Quels sont les sentiments qui vous touchent le plus ?
    – La sincérité et la générosité…
    – Êtes-vous sévère ou indulgente ?
    – Il faut être indulgent…
    – Comment concevez-vous le bonheur parfait ?
    – Avoir une bonne santé et une mauvaise mémoire.
    – Avez-vous une devise ?
    – Trouvez-m’en une.
    – Nous préférons laisser ce soin à nos lecteurs qui, désormais, connaissent vos goûts aussi bien que nous et sont plus perspicaces.
    – C’est une très bonne idée.

    Nous vous la transmettons en toute confiance. Mais non sans avoir ajouté que la vedette de L’Idiot, de L’Honorable Catherine et de cet Aigle à deux têtes que nous verrons bientot, n’est pas seulement la “dame” que nous avons présenté (sans fard, ni “éclairage special”) mais aussi “l’Edwige” a la porte de laquelle les debutants viennent frapper, chez laquelle les “obscurs” du théâtre et du cinema viennent chercher (et trouver) un mot de réconfort, une lettre d’introduction, un appui moral et souvent même… Mais Edwige Feuillère ne nous pardonnerait probablement pas de révéler que sa bourse est devenue un peu celle de tous ceux que la chance n’a pas gâtés, de tous ceux dont l’art a omis de couronner les efforts, et dont la plainte est ignorée du public. Pour tous ceux-là Edwige Feuillère n’est pas seulement la vedette, ni la dame, mais aussi la “chic copine”. Et, peut-être, précisément, en raison de sa familiarité, ce dernier titre n’est pas le moins enviable. Puisse Edwige Feuillère nous pardonner d’avoir divulgué sa vie secrète, mais c’est tellement plus vrai comme cela.

    Une fois n’est pas coutume. Edwige Feuillère montre ici des jambes qu’elle a coutume de dissimuler à tout objectif. On comprendra l’amertume des photographes.