Article publié dans Le soleil, un journal quotidien québécois, du 22 Janvier 1957.
Le cinéma est un travail de puzzle… déclare Edwige Feuillère
Belle, harmonieuse… Voilà les mots qu’on associe toujours à son image. Mais chaque fois qu’on la qualifie de grande dame du cinéma français, elle s’insurge ou rit.
Il y a un mythe Edwige Feuillère :
– Un mythe, hélas ! Oui, s’exclame-t-elle. Le public s’est toujours irrité parce qu’il croyait que cela cachait un mystère. La vérité beaucoup plus simple est que je n’ai jamais utilisé ma vie privée pour ma publicité.
Il faut convenir que, dans ce domaine, elle a bien réussi à garder le secret. Nul n’a connu ses épreuves ou ses joies sans y avoir été convié par elle. Cependant, ce n’est pas une attitude qu’elle s’est composée. Elle souscrit volontiers à toutes les nécessités de son métier. Elle aime rire, manie l’ironie, se moquant pour commencer de sa propre légende. Elle vient d’achever “Le septième commandement” un film d’aventures et d’humour.
– J’y suis une femme escroc, a-t-elle dit, ravie. Nous nous débattons, Jacques Dumesnil, Maurice Teynac, Jacques Morel et moi, dans une intrigue sentimentale-policière traitée légèrement. Et comparativement aux films dramatiques, je trouve que c’est bien reposant.
Lorsqu’on connaît tant soit peu Edwige Feuillère, on ne s’étonne pas de la joie qu’elle a eu à tourner ce rôle : les scènes légères, les situations burlesques l’enchantent. C’est d’ailleurs avec le plus grand comique de l’écran français, Fernandel, que, toute débutante, elle avait tourné son premier film.
– Ah ! Dit-elle, comme c’est moins facile de plaire en amusant. Comme on marque mieux par le drame. Toutes les lettres que j’ai reçues à propos de mes films en témoignent. Les gens sont reconnaissant sur l’instant – à ceux qui les ont distraits, mais ce qui reste en eux, c’est le souvenir d’une émotion.
A la question rituelle touchant ses préférences au sujet du théâtre et du cinéma, Edwige Feuillère déclare :
– On ne peut pas se sentir tout à fait satisfait de ce travail de puzzle qu’est le cinéma. Il ne procure que des impressions fragmentaires. Ainsi, jusqu’à la fin de mes jours, je me souviendrai d’avoir “joué” le “Partage de midi” tandis que de tous mes films je n’aurai gardé que des sensations de voyages… Certains plus marquants que d’autres, c’est tout.
Quoi qu’il en soit, soixante films et d’innombrables pièces jouées sur d’innombrables scènes n’ont pas voilé aux yeux de la grande Edwige Feuillère, la vision du monde. Alors qu’on la considère un peu comme une créature de fiction, elle est restée humaine, simple et lucide.
On sait que chacun de ses films est une démonstration de son élégance. Or il fut un temps où nul n’aurait soupçonné qu’une telle renommée pût être jamais la sienne. Un temps où mademoiselle Cunati, (nom réel d’Edwige Feuillère), secrétaire, se distinguait au contraire par un physique banal et assez lourd. Secrétaire, mais possédée par l’amour du théâtre. Banale d’aspect mais ambitieuse, intelligente, prête à tous les sacrifices qu’il faudrait pour acquérir un physique et un métier de comédienne.
C’est cette volonté tendue, guidée vers l’art dramatique et entièrement consacrée a lui qui a fait d’Edwige Feuillère, une grande dame parée de l’autorité qu’eurent Sarah Bernhardt et Réjane. Une autorité qu’on ne rencontre plus souvent de nos jours… Grande dame, elle ne l’est pas seulement quand elle porte des robes du soir et des déshabillés somptueux. Elle le reste aussi lorsque, vêtue d’un chandail et d’un pantalon, les cheveux ramassés sous un foulard, elle parcourt la petite île scandinave que des amis mettent parfois à sa disposition :
– Une île de pêcheurs, battue par la mer et le vent, avec pour seule visite, celle de l’hydravion qui dépose le courrier…
A Paris, Edwige Feuillère aime vivre dans un cadre harmonieux, ce qui lui semble indispensable, affirme-t-elle, à l’harmonie intérieure. Elle demeure du côté des Invalides, dans un quartier paisible, aéré, aux vastes perspectives. L’appartement donne sur les frondaisons du Champ de Mars, avec la Tour Eiffel toute proche. A peine a-t-on franchi le seuil que le théâtre est là, Edwige Feuillère a son musée de souvenirs. Quand elle a quitté la scène sous les applaudissements et les leurres, elle retrouve ici la même émouvante présence de personnages prêts à renaître. Ses goûts se traduisent par une abondance de fleurs, un choix de bibelots précieux : des porcelaines, une volière remplie d’oiseaux de verre. A ce secrétaire de la Renaissance italienne, et qui est “à secrets” Elle s’assied pour écrire et lire. Elle est, on le sait, l’une des vedettes qui étudient le plus consciencieusement les lettres et les scénarios et pièces qu’on lui envoie. Les livres de sa grande bibliothèque donnent la preuve que rien de ce qui touche à l’art ne lui est étranger.
La grande harmonie qui l’habite régit tout son comportement. Sa vie est active sans fébrilité. Tout y trouve place : travail, loisirs, détente. Son emploi du temps est minutieusement minuté. Un petit papier posé sur sa table de chevet porte des indications : studio, essayages, répétitions, selon les cas, et, bien souvent, tout cela à la fois. Dès le réveil, elle est fixée. Son premier déjeuner se compose de fruits, de thé. A midi, ce sera un steak, des laitages, des crudités. De longues marches à pied, par n’importe quel temps. “C’est le secret de l’équilibre”, dit-elle. Pierre Balmain, depuis de longues années, la compte parmi ses clientes préférées, l’une de celles qu’il habille avec le plus de plaisir. Et, chaque soir, ayant accompli point par point tout le programme de la journée, Edwige Feuillère remplace le petit papier par un autre qui réglera son temps du lendemain.
