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  • EDWIGE, SCULPTEUR, fait des statues de 12 mètres et recommence à rire

    Article publié dans le Cinévie du 23 Avril 1946.

    EDWIGE, SCULPTEUR, fait des statues de 12 mètres et recommence à rire

    En pantalon et blouse de travail, son ciseau de sculpteur et sa masse à la main, Edwige Feuillère termine une commande passée voici plusieurs mois. II s’agit d’un coureur de Marathon haut de 12 mètres, destiné à orner un stade Olympique. Ses mains habiles aux ongles ras, sans l’ombre de vernis, qui n’ont rien de commun avec celles de la Duchesse de Langeais, manient ses instruments avec une dextérité évidente, mais le bloc est de taille à décourager un sculpteur de métier. Or, Edwige Feuillère doit, en plus de l’effort que lui réclame son travail peu féminin, répondre aux incessantes questions que lui pose son bon camarade Henri Guisol, qui l’a surprise en train de travailler. Il en résulte inévitablement une moins grande précision dans ses gestes, ce qui est préjudiciable à l’oreille de son coureur, et une certaine lenteur dans ses réponses; ce qui désole tour à tour deux personnes, Andrée Feix et Norbert Verzotti, ou autrement dit, la « metteuse en scène » et le jeune professeur de sculpture d’Edwige Feuillère. Car nous sommes à Epinay où on vient de donner le premier tour de manivelle de II suffit d’une fois. On attaque la première scène qui, par extraordinaire, se trouve être aussi celle du début du film.

    Dans son atelier encombré de statues monumentales, Christine Jourdan, alias Edwige Feuillère accueille son imprésario tout en sculptant (on se demande si vraiment beaucoup de sculpteurs ont un imprésario!). Mais peu importe. Il suffit d’une fois, est une comédie où Edwige Feuillère fera sa rentrée dans la fantaisie. Femme extrêmement sérieuse, à qui on ne connaît aucun amant, elle se retire quelquefois dans sa villa de Chantilly pour s’y reposer. Elle s’amuse alors à modeler des statuettes miniatures pour se délasser de ses géants de pierre. Un jour, sur un télégramme alarmant lui apprenant que « Nicolas » est très malade, elle part, laissant son imprésario persuadé qu’il est question de son amant. Or il s’agit en réalité d’un cheval, dont Edwige continue, pour se moquer de lui, à lui cacher l’existence, mais qui la conduira, après mille péripéties, chez le commissaire de police. Dans ce film donc, Christine Jourdan exerce l’art de Praxitèle. Or les compétences en sculpture d’Edwige Feuillère se réduisaient à la confection de bonhommes en mie de pain. Aussi jugea-t- elle indispensable de perfectionner sa technique avant de s’attaquer aux immenses statues du plateau. Son dernier dimanche de liberté s’est donc passé à travailler avec acharnement. Mais le soir, une femme sculpteur était née. Une femme metteur en scène naquit le lendemain : Andrée Feix.

    D’abord script-girl, monteuse, puis assistante, Andrée Feix inaugure avec II suffit d’une fois son quatrième métier, celui de metteur en scène. Ses emplois successifs lui permettent aujourd’hui d’accéder à ce poste élevé, avec plus de sûreté que beaucoup de nos réalisateurs. Cependant, émue par ses débuts, elle a demandé à son professeur-ami Henri Decoin d’être son conseiller technique et artistique. Encore son assistante dans La Fille du Diable, c’est elle qui, aujourd’hui, dicte ses ordres et indique les jeux de scène. Decoin, cette fois, s’est retiré au second plan, et a pour elle abandonné ses autres objets. Seul compte pour lui le succès de son « poulain »

    POUR IMITER PRAXITÈLE EDWIGE A CASSÉ DES POTS. LE PRODUCTEUR LES A PAYÉS… 

    Edwige Feuillère a donc passé toute la veille du tournage à s’haibituer au lourd maniement de ses instruments, et à préparer ses accessoires de femme-sculpteur : des lunettes d’automobiliste pour se préserver des éclats, et des gants. Mais en arrivant le lendemain au studio, elle-apprit de la bouche même de son professeur que ceux-ci étaient inutiles, et seraient jugés excessifs par des sculpteurs de métier habitués à travailler les mains nues. L’atelier de staffeur dans lequel elle s’était retirée pour se livrer à des essais, ne vit jamais élève plus studieuse, sinon plus experte. A la fin de la journée, ses mains étaient couvertes d’ampoules, l’atelier jonché d’objets d’art brisés, et Edwige était rompue de fatigue, mais rayonnante.