Article publié dans le Ciné-Miroir n°835 du 25 Avril 1947.

Edwige Feuillère » la vraie femme «
NOUS cherchons, à travers les autres, les motifs de nos succès ou de nos échecs. C’est une des raisons pour lesquelles nous sommes si curieux de connaître les destinées de nos artistes. Ils se signalent à nous par leurs rôles, leurs attitudes, mais les raisons de leur succès sont souvent difficiles à discerner. Des centaines de jeunes gens et de jeunes filles se présentent chaque année aux écoles d’art dramatique. Sur les milliers d’artistes qui ont débuté depuis dix ans sur la scène et le plateau, quelques centaines ont tourné dans des rôles de premier ou de second plan, pour les laisser souvent ensuite échapper. Seules quelques grandes vedettes comme Edwige Feuillère ou Danielle Darrieux ont pu conserver le flambeau et se maintenir pendant cette dizaine d’années au tout premier plan de la faveur du public.
On serait tenté de s’expliquer ces grandes carrières par l’action de quelque force puissante : une ambition dévorante, un travail acharné, un absolu manque de scrupules ou quelque protection puissante… Certes, il est plus aisé de naître fils d’acteurs et de sucer avec le lait maternel la science impondérable de la scène. Il est commode d’être riche et de pouvoir choisir, attendre, refuser des contrats, d’aller à Hollywood et d’en revenir à son gré. Il apparaît aussi des génies dont on serait tenté de croire qu’ils étaient acteurs avant de naître et qui entrent sur la scène comme s’ils y avaient toujours habité.
Aucune de ces raisons ne permet d’expliquer l’immense succès
d’Edwige Feuillère et sa persistance. Le génie procède par éclairs fulgurants et par à-coups, alors qu’elle a commencé discrètement et dans la plus grande simplicité. Elle aime certes son métier, et a déclaré souvent qu’un artiste se devait de travailler. On ne pourrait cependant la considérer comme une travailleuse acharnée.
Elle n’a jamais su disputer un rôle, et son horreur de l’intrigue est bien connue. A la sortie du Conservatoire, elle passa deux ans à la Comédie Française sans y apprendre l’intrigue, ni décrocher le rôle intéressant. Elle partit sur un coup de tête : et de courir les engagements dans les théâtres des boulevards, car il faut vivre, et elle l’avait oublié. On dit d’elle qu’au moment où l’on signe les contrats pour de grands films, elle trouve le moyen d’être justement à la campagne. Mais il y a toujours une raison à un succès aussi évident. Si le public ne sait pas toujours définir ses goûts, ils sont assez déterminés pour que les producteurs soient obligés d’en tenir compte. Il faut voir de près le doux visage d’Edwige Feuillère, il faut voir ses amis accourir vers elle comme vers une source rayonnante de chaleur et de bonté, pour saisir la raison véritable de sa prestigieuse carrière.
C’est un visage féminin entre tous, modelé par les influences conjuguées de Vénus et de la Lune. Comme chez Ingrid Bergman, Vénus a dessiné l’ovale délicat du visage, mais elle a accordé une plus grande et plus féminine richesse à la bouche, toute de tendresse et de douceur. Le regard est vénusien également, et suit avec une insistante sympathie ce que les amis de l’artiste disent d’eux-mêmes. Loin de se mettre en avant, Edwige Feuillère possède l’inestimable don de partager et de vivre les émotions des autres. Elle le fait, non en dilettante, non en curieuse professionnelle qui a besoin de se documenter, mais en amie pour qui les joies et les difficultés des autres sont plus graves que les siennes propres.
Le front bombé est lunarien, comme l’est aussi le dessin estompé du nez. La Lune doit donner à Edwige Feuillère une grande délicatesse et une certaine passivité. Elle ne se lance pas à l’assaut de son destin mais le devine, le mesure d’un instinct sûr, et s’harmonise avec lui. A toutes ces notes si féminines, Jupiter ajoute une teinte de grandeur, je dirais presque de majesté dans le geste, et c’est à juste titre qu’Edwige Feuillère a incarné tant de reines. Jupiter se montre dans l’épaisseur des paupières (qui rappellent celles d’Ann Sheridan), comme dans l’allure ferme du bas du visage, et apparente un peu l’artiste à Rosalind Russell, qui est comme elle, mais de l’autre côté de l’eau, une « lady » du cinéma.
Comme le caractère révélé par ce visage est loin de l’ « aventurière », des espionnes que les producteurs se sont acharnés à lui faire interpréter ! La nature d’Edwige Feuillère est la féminité. Une vraie femme, avec sa grandeur, ses beautés et même ses défauts. Pour ne pas peiner un auteur, blesser un metteur en scène, elle a tourné dans de mauvais films mal dirigés. Pour ne pas compromettre le gagne-pain d’un collègue, elle a travaillé avec des partenaires insuffisants. Pour ne pas décevoir ceux qui avaient misé sur elle, elle a mis son talent à donner de la vie à des personnages qui ne lui convenaient pas. Mais à travers toutes ces faiblesses, qui n’étaient pas les siennes, elle a toujours étalé ses grandes qualités féminines. C’est à ce titre que le public l’a applaudie et que les producteurs ont dû suivre.
« Etre soi-même. Se réaliser parfaitement, au lieu de jouer un rôle, comme croient devoir le faire tant de jeunes artistes débutant dans la carrière ! » Voilà le conseil d’Edwige Feuillère, conseil validé par le succès. Son exemple est encourageant. Apprenons à nous mieux connaître pour nous approcher le plus possible de la perfection de notre type, et nous nous donnerons toutes les chances d’être, dans notre domaine, une vedette.
HAVIS-MANTAS
