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  • Edwige Feuillère : « La pornographie est dégradante pour tout le monde »

    Entretien publié dans le Ciné-Revue du 10 avril 1975.

    Edwige Feuillère : « La pornographie est dégradante pour tout le monde »

    Le jour où je suis arrivée chez elle à Neuilly, je trainais une grosse grippe. Edwige Feuillère n’a eu de cesse que je n’aie accepté un cachet et un bon alcool maison concocté par son père — “la dernière bouteille qu’il ait fabriquée” — il y a quelques années. Si cette espèce d’attention spontanée et bon enfant mérite d’être signalée, c’est pour souligner que Madame Feuillère ne se prend pas pour une grande dame, mais qu’elle EST une grande dame. Elle qui a, comme il est naturel, la nostalgie de ce qu’on appelle “la grande époque” du cinéma français (“cette époque, dit-elle, que je définirais comme étant celle où tous les petits rôles étaient joués par de grands comédiens”), ce qu’elle attend du cinéma aujourd’hui, c’est qu’il la mettent au service de jeunes cinéastes. Edwige Feuillère a toujours été de son temps, c’est peut-être bien cela, “la classe”. Et comme elle ne se cache pas d’être une femme qui n’est plus jeune, nous pouvons donc dire sans hésiter que si elle est “toujours” très belle, ce n’est pas seulement à cause de la qualité de ses traits physiques. 

    Vous êtes à la fois comédienne de théâtre et de cinéma comme nous le rappelle votre rentrée actuelle à l’affiche — vous jouez en effet sur scène La Folle de Chaillot et au cinéma La chair de l’orchidée de Patrice Chéreau. Que représentent le théâtre et le cinéma, pour vous comédienne?

    Le déroulement est très différent. Au théâtre, on lit d’abord une œuvre, l’imagination travaille dessus, on apprend le texte, on répète trente ou quarante jours : c’est une longue construction physique directe avec le public, qui est exaltante ou déroutante. C’est chaque fois une terrible aventure.

    Le cinéma, ce n’est pas du tout la même chose. On entre dans un monde qui a été créé par le scénariste, par le metteur en scène — bref, un tas de gens qui ont plus de responsabilités que nous dans l’œuvre. Quand on a confiance dans l’équipe, on est très bien. Et puis notre responsabilité professionnelle n’est pas du tout la même : beaucoup d’acteurs font des quantités de mauvais films et leur carrière résiste merveilleusement. Au théâtre, ce n’est pas possible. Une carrière théâtrale est beaucoup plus difficile et beaucoup moins rentable. On a peur toute sa vie !

    “La vie n’a de sens que si on se consacre à quelqu’un.” 

    Toujours actuellement, vous avez peur? 

    Plus que jamais ! Mes jeunes camarades sont toujours un peu intimidés quand ils jouent avec moi… Mais s’ils savaient, les pauvres, que je tremble autant qu’eux, et que j’en suis toujours au même point. Parce que ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’on recommence toujours tout, que rien n’est acquis…. 

    Vous redoutez les premières parisiennes?

    C’est quelque chose d’épouvantable. C’est un jeu faussé. Autant il est agréable de jouer en province ou à l’étranger, autant à Paris on a l’impression d’être devant un jury qui de toute manière, vous condamne à mort — et sans le dire en face !

    Quelle a été votre formation? 

    J’ai fait le Conservatoire. J’ai été engagée pendant deux ans à la Comédie Française et je m’y suis ennuyée à mourir _ quel soulagement le jour où on m’a proposé de partir ! Après, j’ai eu une période exclusivement cinéma, ce qui me permettait de beaucoup voyager entre les tournages. J’adore voyager, j’y dépensais tout mon argent. 

    Pourquoi la vie à Paris ne vous satisfait pas? 

    Je ne suis pas quelqu’un de très stable. Je suis d’origine diverse, je n’ai jamais su très bien d’où j’étais, et j’ai mis longtemps à essayer de me trouver. 

    Qui étaient vos parents? 

    Mon père était italien, fils de paysan, ma mère française, fille de petite bourgeoise. Nous habitions à Vesoul, et j’étais enfant unique. Dès l’âge de quatre ans, je suis partie. Et ensuite j’ai fait des tas d’autres fugues jusqu’à 11 ans. Je me perdais dans les marais, c’était très organisé d’ailleurs ! Et puis on m’a gratifié d’une telle raclée que je me suis arrêtée. 

    Dans « la dame aux camélias », sans doute son plus grand triomphe populaire à la scène.

    Vous avez commencé au théâtre à quel âge? 

    Je suis arrivée à Paris à 18 ans. Seule et sans argent. C’est très bon vous savez. Et j’’ai été reçue tout de suite au Conservatoire. 

    Vous pensez qu’il faut se débrouiller seule? 

    Ah oui ! Je dis toujours aux jeunes : faites-vous votre opinion vous-même ! Méfiez-vous même de ceux qui invoquent “l’expérience” ! Trompez-vous, mais trompez-vous tout seul. Faites votre choix vous-même ! 

    Vous avez beaucoup vécu seule? 

    Je n’ai pas vécu seule toute ma vie,  et heureusement, j’ai aimé. J’ai connu des expériences conjugales, et des extra-conjugales. Je suis solitaire, c’est différent. Je trouve que la vie n’a de sens que si on aime un être et si on se consacre à lui. 

    Vous avez beaucoup aimé?

    Oui, mais pas souvent. Deux hommes, trois peut-être, et a des périodes différentes. Jamais en même temps. 

    Actuellement, vous vivez seul?

    Pas toujours. 

    Vous êtes donc une femme indépendante? Pensez-vous que les autres femmes le sont suffisamment? 

    Je pense qu’il y a toujours eu des femmes indépendantes. Nous avons toujours connu des filles un peu so-sottes, vers 13-14 ans, qui, avec la vie, prenaient en main leur destinée, essayaient de savoir ce qu’il fallait faire, ce qu’il fallait éviter. Bon. On fait beaucoup pour l’éducation des femmes mais il y a une telle déperdition dans ce qu’on leur explique. 

    Cette déperdition est due à quoi? 

    À un manque d’attention. J’ai assisté plusieurs fois à des conférences. C’est tellement difficile de capter leur attention. Et puis, elles ne se laissent pas toujours convaincre de la nécessité de leur évolution…

    “Bien sûr, je suis fragile…”

    Ce que fait le M.L.F vous paraît valable? 

    Au départ, oui. Mais parfois, l’exécution est un peu maladroite ou trop voyante. 

    Vous pensez que la libéralisation des mœurs que prétend apporter le cinéma pornographique sert à la libération de la femme? 

    Absolument pas ! Ça ne sert qu’à faire des entrées et enrichir deux ou trois commerçants, qui par ailleurs, ne font que sempiternellement recommencer les mêmes choses. Et ce n’est même pas de l’érotisme ! Vous savez, il y avait autrefois ce qu’on appelait des “livres cochons”. Mais qui étaient de très jolis livres. Actuellement, les films sont vraiment débiles, à commencer par les titres ! C’est effrayant et déshonorant. ça n’aide personne. 

    Vous pensez que les gens ont besoin d’être aidés sur ce plan? 

    Mais oui, bien sûr ! Il faut les aider à croire à leurs possibilités humaines, à leurs cœurs, à leurs âmes. Oh ! Je sais bien qu’en parlant d’âme, je parle comme une vieille dame. Je veux dire qu’il faut aider les êtres en suscitant ce qu’il y a de bon en eux. Le bon est une nécessité de l’être humain, qu’on l’appelle Dieu ou non. 

    Vous êtes un personnage solitaire, disiez-vous…

    Je suis solitaire, oui. Mais comme la vie de comédien est une vie très factice, survoltée, on a besoin de temps en temps de se déshabiller complètement, de se laver de tout ça. Je n’ai jamais été une mondaine, et je préfère mes quelques amis. Et puis, au théâtre, il y a une grande fraternité, vraiment. Et surtout en tournée. On passe des mois ensemble à travers la France, la Belgique, le Portugal. On connaît toutes les petites histoires de chacun, ses maladies, ses coups de cafard. On mange ensemble (je ne dis pas qu’on dort ensemble, bien que ça arrive parfois bien sûr) bref, on est dans une très grande intimité. Et puis à la fin, quand on se quitte, on se dit “Alors, donne-moi ton téléphone, on se voit bientôt, etc.” Mais c’est fini… Parce que Paris est une ville qui broie les êtres. Le cinéma, c’est un peu comme les tournées de théâtre. On échange beaucoup de choses, on est ensemble au restaurant, à l’hôtel, et quand le film est fini, c’est fini… Les quelques amis qu’on garde, on a que très rarement l’occasion de les voir parce que quand l’un est libre, l’autre est en train de tourner, ou à l’autre bout du pays ou du monde… 

    Il semblerait que vous ayez des côtés fragiles, vous qui ne jouez que des personnages forts. 

    Oh oui bien sûr ! Et le public ne me voit que dans les rôles forts. 

    Vous aimeriez jouer un rôle fragile? 

    Oui, mais la question ne se pose pas. On est comme le public nous voit. 

    Vous êtes considérée comme une des rares tragédiennes du cinéma français… 

    Je ne suis pas d’accord. Simplement, j’ai eu des rôles dramatiques et j’ai joué, dans le temps, beaucoup de films comme on les faisait alors : larmoyants. Et maintenant d’ailleurs dans La chair de l’orchidée, je joue un personnage qui n’est pas du tout rigolo ! 

    “Heureusement que je gagne bien ma vie !”

    Ce film de Patrice Chéreau, était-ce un tournage difficile, car enfin c’est un premier film — et puis on dit que le tournage a été fort éprouvant…

    Patrice Chéreau est doué comme ce n’est pas possible ! Et c’est un plaisir parce qu’il aime les acteurs. Il est intelligent, drôle et il a une puissance de travail étonnante. Il arrive à faire croire à tout le monde autour de lui que tout ça est très important. Alors on se roule dans la boue, on passe des nuits sous des trombes d’eau, on tourne par 40 degrés dans la banlieue lyonnaise avec des bottes, un pull-over de laine et un manteau de vison… tout ça sans problème. Chéreau croit à ce qu’il fait et il fait partager cette conviction à tout le monde. 

    Quels ont été vos rapports avec Jean Cocteau? 

    J’ai eu une chance extraordinaire : j’ai connu l’époque des grands auteurs. Les grands auteurs venaient m’apporter leur pièce et me la confiaient alors qu’aujourd’hui c’est l’époque des metteurs en scène. Et pendant cette époque j’ai eu l’extraordinaire bonheur de connaître Jean Cocteau, Paul Claudel, Jean Giraudoux. Enrichissement merveilleux ! D’autant plus qu’on leur donne aussi ce qu’on a en soi. C’est un échange très passionnant…

    Qu’est-ce qui était le mieux avec Cocteau, le théâtre ou le cinéma? 

    Le théâtre. Il en avait le sens, le don. Il avait été très frappé par Sarah Bernhardt — il parlait souvent comme elle sur le plateau ! Il attendait que l’acteur lui apporte des choses, et après il classait tout ça si bien qu’il donnait à l’interprète l’impression d’avoir tout créé. 

    Rencontre avec Laurent Terzieff sur le plateau de la télévision française à l’occasion du tournage de « L’échange » de Paul Claudel.

    Vous avez tourné des films assez divers, y compris des choses amusantes et sans prétention. Vous aimez ce type de cinéma?

    J’ai fait effectivement quelques petites choses complètement insignifiantes, et je n’aime pas ça du tout. Par contre, dans le genre film léger, on peut trouver des choses ravissantes et très bien. Et ça a été le cas pour moi avec Le clair de terre de Guy Gilles. 

    Vous n’avez rien tourné d’autre avec lui? 

    Non, hélas. Vous savez, il ne fait pas vraiment ce qu’il veut, car hélas ses films ne marchent pas très bien. C’est un garçon qui a beaucoup de goût, avec qui il est très agréable de travailler. 

    Vous aimez tourner avec des jeunes cinéastes? 

    Ah, oui ! Je ne suis, heureusement pour moi, pas motivée par des considérations financières. Il est vrai que je gagne bien ma vie au théâtre et je n’ai pas besoin de jouer dans de grosses machines commerciales. Mais, de toute façon, c’est avec les jeunes que ça m’intéresse le plus de tourner. 

    Il y a beaucoup de rôles auxquels vous avez vraiment cru,  au cinéma ? 

    Ça dépendait de beaucoup de choses, et en particulier, de l’équipe. Car on ne peut pas être convaincu tout seul au cinéma. Il faut être soutenu, aimé, compris… 

    Propos recueillis par Serge Wanda.

  • Edwige Feuillère n’aura que de fugitives vacances

    Petit article publié dans le Ciné-Revue du 27 Juillet 1956 (n°30).

    Edwige Feuillère n’aura que de fugitives vacances

    Edwige Feuillère en promenade. La voici aux environs de Chambéry.

    Dans cette Savoie qu’elle affectionne tout particulièrement et où elle va aussi souvent que possible. Edwige Feuillère passe de lumineuse vacances. Ce sera en quelque sorte le calme avant la tempête. En effet, la grande comédienne n’aura pas d’autres vacances cette année que ces quelques jours de parfaite détente. Elle vient d’interrompre les répétitions de la pièce d’Ugo Betti,  » La Reine et les Insurgés « , qu’elle doit créer au début d’octobre au Théâtre de la Renaissance; ces répétitions, elle les reprendra le 15 septembre. Le 1er août, elle commencera  » Le Septième Commandement « .

    Une attitude rêveuse de l’héroïne du futur  » Septième Commandement « .

    L’année prochaine, il est probable qu’elle soit, avec Curd Jürgens, l’interprète d’un film de Marc Allégret basé sur une histoire très inattendue, différente de tout ce qu’elle a fait à ce jour. Elle a dû, à regret, décliner l’offre que lui faisait le grand auteur shakespearien, Maurice Evans, d’aller jouer une pièce de Bernard Shaw à New York.

    Cure d’air et de soleil : il faut s’armer pour le retour à Paris.

    Les vacances savoyardes d’Edwige Feuillère se passent en promenades, en lectures, en cure d’air et de soleil. Hélas ! Tout cela déjà se termine ! Encore un beau souvenir que l’inoubliable interprète de Marguerite Gautier ajoutera à ceux qu’elle possède déjà. 

    M. P.