Article publié dans la revue hebdomadaire illustrée Les Bonnes Soirées du 9 Mai 1954.
Elle dédicace ses portraits avec le porte-plume d’ivoire qu’elle utilisait dans le film « Olivia » et elle porte le bracelet à cabochon de la reine de « L’Aigle à deux têtes ».
Pour la 600e fois, Edwige Feuillère incarne pour vous la Dame aux Camélias.
— Je vous présente Armand Duval, me dit Edwige Feuillère.
Yves Vincent sourit. Il va prêter ses larges épaules et son regard brun, direct, au personnage d’Armand Duval, amoureux de la Dame aux Camélias, dans le drame célèbre d’Alexandre Dumas fils. « La Dame » est évidemment Edwige Feuillère, qui va jouer le rôle pour la 600e fois ou presque. Cette longue amitié qu’elle voue à Marguerite Gautier, elle la doit à l’entêtement de Lucien Fonson, directeur du Théâtre des Galeries à Bruxelles et fils de l’auteur du « Mariage de Mle Beulemans ». Il sentait qu’elle était la seule à pouvoir tenir ce « grand premier rôle » à la scène et parvint, à force d’insistance, à l’en persuader, bien qu’elle ait déjà refusé de le jouer à M. Paul Abram, qui voulait monter la pièce à l’Odéon. C’est ainsi qu’elle joua « La Dame aux Camélias » pour la première fois à Bruxelles et non pas à Paris. Elle l’a jouée depuis plus de cinq cents fois avec sept Armand Duval différents : Jacques Remy, Pierre-Richard Willm, Bernier, Georges Marny, Jacques Berthier, Bernard Lancret, Jean-Claude Pascal. Yves Vincent sera le huitième.
Elle rend souvent visite à son amie, Mme de Galéea, et à son étonnante collection de poupées anciennes.
Elle rend souvent visite à son amie, Mme de Galéea, et à son étonnante collection de poupées anciennes.Avec Yves Vincent (Armand Duval n° 8) Edwige Feuillère choisit les maquettes des robes de sa prochaine tournée.
J’étais nerveuse comme la reine de Cocteau.
Edwige Feuillère reste à Paris pour terminer la saison au Théâtre Marigny, où elle joue avec la Compagnie Madeleine Renaud – Jean-Louis Barrault « Pour Lucrèce », de Jean Giraudoux, et « Le Partage de Midi », de Paul Claudel. Ensuite, elle quittera la Compagnie, qui voguera vers l’Amérique du Sud, et partira de son côté pour la Suisse, l’Italie et l’Allemagne avec deux pièces au répertoire : « La Dame aux Camélias » et « Le Partage de Midi ». A partir de septembre, elle tournera deux films : « Les Fruits de l’été », tiré d’une nouvelle de l’académicien Goncourt Philippe Hériat, et « Le Lien invisible », d’après un roman danois. Elle ne reparaîtra donc sur une scène parisienne qu’au printemps 1955, car elle ne mène jamais de front cinéma et théâtre.
Auteur et interprète ont le sourire : l’académicien Paul Claudel embrasse Edwige Feuillère pendant une répétition du « Partage de Midi ».De gauche à droite : Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Edwige Feuillère, Jacques Dacqmine, dans « Le Partage de Midi ».
— Lorsque je vis un rôle, il me marque, me confie-t-elle, et m’empêche d’en vivre un autre en même temps… Quand je jouais la reine de « L’Aigle à deux têtes », par exemple, je souffrais, même chez moi, d’une insupportable nervosité : j’avais les gestes secs de cette femme impérieuse refoulant une timidité qu’elle ne pouvait cacher malgré ses coups d’éventail et son apparente tyrannie. La poésie me faisait pleurer.
En vérité, si Edwige Feuillère «collait » si bien à ce rôle, c’est qu’une chose au moins la rapprochait de la reine imaginée par le poète Jean Cocteau: le désir de vaincre.
Edwige Feuillère dans le rôle de la reine de « L’Aigle à deux têtes », de Jean Cocteau.
— Dès l’âge de six ans, raconte-t-elle, je voulais devenir une grande chanteuse, une grande danseuse, une grande comédienne, je voulais être tout ce que j’admirais. Je récitais les vers du poète Maurice Pollinat, qui faisait pleurer les biches au clair de lune, et je pleurais, déjà, comme une horrible cabotine.
Son imprésario la présenta un jour aux directeurs de la Paramount, qui firent sur elle les pires réflexions en anglais, croyant qu’elle ne comprenait pas. Huit jours plus tard, elle décrochait un premier prix au concours du Conservatoire en jouant une scène de « La Parisienne ». Le lendemain, elle était à nouveau convoquée à la Paramount, et les mêmes directeurs, la noyant sous les compliments — sans la reconnaître — lui signèrent un contrat pour sept films. Ce contrat en poche, elle leur répéta, mot pour mot, ce qu’ils avaient dit devant elle une semaine auparavant. Ce fut une leçon pour tout le monde, mais surtout pour elle, qui apprit à rester sur la défensive et, chaque fois que possible, à marquer des points.
Et voici la robe à tournure, l’ombrelle et l’aigrette, de « La Parisienne », qu’Edwige Feuillère a jouée à Bruxelles et jamais à Paris.
Venise dans une cuve.
C’est ainsi qu’en manière de provocation, elle joua l’opérette légère sous le pseudonyme de Cora Lynn, puis entra à la Comédie-Française par goût des beaux textes. Elle en sortit deux ans plus tard, lasse d’avoir dit cent fois : « Madame est servie ». Ensuite, elle se laissa prendre par le cinéma, sans y attacher autrement d’importance :
— Il y a peut-être sept ou huit films valables sur les trente-cinq que j’ai tournés! avoue-t-elle, mais cela m’amusait de gagner de l’argent et de voyager.
Encore son désir de changer de latitude n’est-il pas toujours contenté. Ainsi, pour « La Dame de Malacca », qu’elle devait aller tourner avec Pierre- Richard Willm en Malaisie (les producteurs l’avaient juré !) et où l’on se contenta de… la Côte d’Azur avec la figuration de toute la pègre marseillaise. Ou bien pour jouer,« Barcarole », toujours avec Pierre-Richard Willm, qui n’aboutit jamais jusqu’à Venise, mais… en studio, dans d’immenses cuves de ciment armé.
— Seul le gondolier était (peut-être) vénitien ! plaisante Edwige Feuillère, qui en rit encore.
Une interview de J. CARLIER.
Dans le rôle de la Dame aux Camélias, voici Edwige Feuillère avec Pierre- Richard Willm au regard bleu et aux cheveux en vagues blondes. Un jour, raconte Edwige Feuillère, une spectatrice s’était tellement prise au jeu qu’au moment où Armand Duval entre pendant que je lui écris une lettre d’adieu, j’entendis une voix crier près de la rampe : « Oh ! il va la tuer ! ».
Au menu aujourd’hui, la transcription d’une double page consacrée à Olivia dans le Cinémonde du 21 Avril 1951. Bonne lecture !
L’aspect digne et sévère du pensionnat des « Avons ».Le décor de l’escalier est maintes fois utilisé.
LIVRE DE SOUVENIRS ÉCRIT PAR UNE FEMME
FILM RÉALISÉ ET INTERPRÉTÉ PAR DES FEMMES
Olivia
Nous consacrons cette double page à Olivia qui doit être considéré comme un événement cinématographique. En attendant que vous voyiez le film, et avant même que vous ne lisiez les différents articles que nous consacrons à cette œuvre de classe, nous vous rappelons qu’Olivia est l’adaptation par Colette Audry, d’un roman du même nom écrit par une romancière qui avait pris pour la circonstance le pseudonyme d’Olivia. La mise en scène est de Jacqueline Audry et les dialogues sont de Pierre Laroche, les décors sont de Jean d’Eaubonne. C’est Christian Matras qui était directeur de la photographie du film et c’est Roger Forster qui a pris les photos au cours des projections. L’interprétation, rappelons-le si besoin est, comprend Edwige Feuillère dans le rôle de Mlle Julie, Simone Simon dans celui de Mlle Cara, Marie-Claire Olivia joue le rôle d’Olivia, Yvonne de Bray est Victoire, Suzanne Dehelly Mlle Dubois.
Fait connaissance avec Olivia de curieuse manière : une personne me dit un jour :
— Avez-vous lu “Olivia” ?
— “Olivia” de qui ?
— “Olivia”, par Olivia.
La publicité de l’éditeur jouait un peu sur cette confession signée qui était le contraire d’un roman à clef. Plus tard, elle utilisa les louanges des critiques et des écrivains illustres qui avaient été touchés par l’œuvre. Aucune âme sensible ne pouvait rester indifférente au mystère d’un tel livre : on aimait “Olivia”. Quant aux âmes sensibles que passionnent le cinéma (celles-là ont toujours un réflexe de metteur en scène privé de moyens techniques), elles pensaient aussitôt qu’ “Olivia” était le genre d’histoire à ne pas porter à l’écran. Toute en demi-teintes et, tout de même, le cinéma, c’est du blanc et noir !
Il paraît que Jacqueline Audry éprouva sur-le-champ la réaction opposée et décida de faire un film de ce dont d’autres n’ont fait qu’un souvenir. En effet, l’attachement d’Olivia pour Mlle Julie, cette directrice d’institution qui ne peut enseigner à ses élèves que dans un château au parc fleuri de roses, réveille les jeunes filles. Les jeunes filles somnolent toujours un peu dans la réalité ; elles ne se sentent à l’aise qu’au cœur des songes, et le songe de leur jeunesse est souvent leur véritable existence. Ce qui compte, chez les pensionnaires des “Avons”, c’est l’éveil de l’amour. Elles ont tout pour favoriser cette préoccupation : choyées, suffisamment nourries de tartelettes pour ne pas avoir faim de mathématiques, libres chez elles, libres dans ce grand parc où l’automne et ses poèmes ne leur font pas défaut ; enfin, elles sont presque toutes étrangères et la forêt de Fontainebleau est un lieu d’exil romantique à souhait. De plus, nous sommes aux dernières années du siècle passé, les robes sont amples comme celles des jeunes épouses, les volants ont un bruissement de feuillage, les cheveux sont longs, les ombrelles et les chapeaux servent d’abat-jour à la malice des regards.
À ces jeunes filles, on apprend à sourire. On pourrait également leur inculquer les premiers éléments d’astronomie si l’astrolabe, dans la grande bibliothèque ou la table ronde leur permet d’édifier leur univers sentimental, ne leur semblait être un instrument si énigmatique qu’il vaut mieux ne pas le prendre au sérieux. La seule chose qui compte, donc, est l’amour.
“L’amour a toujours été la grande affaire de ma vie”, écrit Olivia au début de son livre. L’amour était la grande affaire des “Avons”. On ne l’enseignait pas : l’amour couve tout seul. C’est une essence trop puissante pour jamais disparaître des jeunes esprits. Mais l’homme est banni, comme étant d’un autre âge. Il appartient à une préhistoire brutale que toute jeune fille doit nécessairement reconnaître un jour; mais il ne faut point y penser !
Alors, le soir, on rêve et, comme on a besoin de cristalliser ses désirs, on pense à l’élue. Il y a donc les “Caristes” et les “Julistes”.
Parfois, Mlle Cara invite ses âmes dévouées à venir prendre le thé dans ses appartements : parfois, c’est Mlle Julie qui rassemble autour d’elle les auditrices attentives aux souffrances d’Andromaque ou de Bérénice. L’antagonisme fait figure de jalousie; on réunit ainsi les éléments suffisants pour se donner les illusions de l’amour. Une fois en leur possession, l’amour risque fort de devenir réel, tout de bon, tyrannique, dangereux, insupportable.
“Olivia”, c’est cela. Des personnages sans drame (il n’y a que des soupçons) qui, en présence les uns des autres, forment la grandiose énigme du cœur féminin.Que ce soit Simone Simon incarnant une Cara autoritaire, rageusement maladive (son charme est en coups de vent capricieux, genre “petite peste”), ou Edwige Feuillère qui a fait avec Mlle Julie une des plus parfaites créations de sa carrière (charme inflexible, sensibilité limitée aux tempêtes intérieures), on ne peut qu’être placé directement sous leur influence comme le sont les pensionnaires des “Avons”.
Signorina, gracile professeur, Mimi (Marina de Berg) et Olivia, comment ne les comprendrait-on pas ? On va jusqu’à les plaindre. Quelle est l’essence de leur passion ? A propos de Marie-Claire Olivia, il conviendrait d’employer le terme “révélation”. Mais les révélations pleuvent, les miracles de l’art fleurissent sur les génériques; bref, il y a démonétisation et c’est ennuyeux, car bientôt il faudra trouver d’autres expressions ! Il est plus sage de parler ici d’acceptation absolue d’un rôle, plus : d’un être de chair et d’âme (pas si fictif que cela, après tout, puisqu’il s’agit d’un souvenir).
Jean d’Eaubonne et Christian Matras, l’un pour les décors, l’autre pour la photographie, ont cédé au vertige de la ronde. Le tour de force est grand de créer des murs et des tentures imprégnés d’un drame invisible et de photographier des passions aussi calmes que les feuillages de mai. Réussite.
Pierre Laroche nous a écrit les dialogues de l’adaptation de Colette Audry : il faut du doigté pour animer les pastels. Les dialogues vont et viennent avec les mouvements des êtres, des choses, des humeurs variables, ce rouage enchanteur, et l’on ne pouvait se fixer d’autre but pour faire vivre un de ces drames de jeunesse, qu’on finit bien par oublier avec le temps, même s’ils demeurent “la grande affaire de notre vie”, que cette grande affaire ait nom “Le Grand Meaulnes”, “Le Diable au corps”, “La Porte étroite” ou “Olivia”.
Il y a dans “Olivia”, trois personnages qui s’ils ne sont pas nouveaux, ont du moins une importante plus grande dans le film que dans le livre.
Frau Riesener (Leslie Meynard) évolue jusqu’à la conclusion. Les souvenirs sont sans fin, mais un film se doit de cerner une intrigue plus précise et de surveiller étroitement les personnages qui auront le dernier mot. C’est le cas de Frau Riesener qui, devenue directrice des “Avons” après la mort de Mlle Cara et le départ de Mlle Julie, peut se permettre d’écrire le mot “fin”. Une victoire coûteuse, d’ailleurs.
A la cuisine : Suzanne Dehelly et Yvonne de Bray.
Victoire, cuisinière, c’est Yvonne de Bray. Mlle Dubois, dégustatrice plutôt que professeur (les mathématiques, à quoi cela sert-il ?), c’est Suzanne Dehelly. Elles ont des recettes de sagacité et d’humour féminins. Elles complotent en marge du complot : c’est que la littérature se suffit elle-même, mais la tragédie a besoin de ses confidentes…
On croit voir Danièle Delorme dans une courte séquence. C’est bien elle, effectivement. Anonyme. Il y a tant d’apparitions, dans “Olivia” ! Tant d’apparitions, comme les figures d’un songe. On est jeune, les sentiments tourbillonnent comme les préludes de l’orage ; l’extase et la passion se déchaînent, frôlent la fureur et la mort. On est à deux doigts de l’irréparable…
Rivales : Marie-Claire Olivia (Olivia) Simone Simon (Cara)Le bal costumé (Photos Roger Forster. Prod Memnon-Films-Dist. Filmsonor.)
Puis les feuilles déchirées planent, soudain immobiles.La première éclaircie est venue, apaisant tout transformant la tragédie en souvenir paisible…
Michel-Claude TOUCHARD
Edwige Feuillère et Jacqueline Audry dans un décor symbolique.
JACQUELINE AUDRY “CHAQUE FEMME SE RETROUVERA DANS OLIVIA”
“Vous ne m’aviez pas reconnue ?”
On voit Jacqueline Audry sur les plateaux : pantalon de velours et veste de daim. On la rencontre à la ville : tailleur noir, petit chapeau blanc. Entre les deux manières il y a la différence qui sépare le déballage d’un studio où les pièges mécaniques sont autant d’antagonistes pantelants, et l’œuvre achevée, sortie de l’écrin, rutilante, époussetée, fraîche de tant d’attentions, élégante, mesurée. D’autre part Jacqueline Audry veut contrarier la réputation apparente : un tel qui porte des lunettes noires les jours de brouillard ! Il n’y a vraiment que lui dans tout Paris pour porter des lunettes noires, etc. La réputation, l’autre, celle qui se livre au travers des œuvres, on ne peut la cacher : Jacqueline Audry parle aux femmes; elle a transporté leur droit de vote dans les studios puis, quand on a reconnu son mérite, on l’a élue à l’Assemblée nationale… Elle regarde les gens des Champs-Elysées.
— Aimeront-ils Olivia ? Les femmes ? Elles ont toutes un souvenir semblable… Les jeunes filles ? Peut-être y retrouveront-elles un présent indéfini ou un passé tout proche… Les hommes ? S’ils voulaient se donner la peine de comprendre! Je veux parler des sportifs : certes, il n’y a pas de muscles dans Olivia. Quant aux autres, les sensibles, ils savent bien que l’amour véritable n’a qu’une seule forme, alors ?
En comptant sur mes doigts, je pense qu’Olivia a toutes les chances de connaître un très grand succès.
— Ne dites pas qu’Olivia est une histoire trop intime. La foule est compréhensive. Elle aime l’intimité, n’en étant qu’une répétition très étendue… D’ailleurs j’aurais aimé qu’Olivia allât au Festival. C’eût été le grand jugement! Mais il y a le public…
Dans ma poche, une coupure de presse où l’on regrette que certaines actrices aient “boudé” le Festival… Là-dessus, je dis des banalités; hardiesse de porter un tel livre à l’écran, difficulté de rendre la violence de ses sentiments dissimulés, etc.
— Il n’y a que le coup de foudre qui compte. C’est l’élément essentiel de la réussite, de n’importe quelle œuvre…
Coup de foudre : Jacqueline Audry passe, paradoxalement, pour être une “préparatrice”. En arrivant sur le plateau, elle est calme et sait ce qu’elle veut.
— L’intuition ! Il faut se méfier, et je suis intuitive, vous savez !
Oui, la grande force est de parvenir à organiser le mystère de sympathie, ce don primordial du seul être doué d’inspiration permanente : la femme.
M.-C. T.
Quelques attitudes d’Edwige Feuillère dans le rôle de Mlle Julie.
PLUS QUE JAMAIS : “MADAME” EDWIGE FEUILLÈRE
Les qualités du film de Jacqueline Audry sont multiples. Cela fait l’objet des articles ci-contre, comme cela sera étudié en temps opportun dans notre compte rendu critique. Ce que je voudrais ici — pour mon propre plaisir et en anticipation du vôtre — c’est rendre hommage, une nouvelle fois, à l’interprète principale d’Olivia, à Mme Edwige Feuillère. D’autres ont dit — avant moi et mieux — l’extraordinaire aventure de cette femme, partie de rien, qui réussit peu à peu et presque insensiblement à imposer non seulement son jeu mais encore sa personnalité. Et l’aventure est d’autant plus extraordinaire qu’Edwige Feuillère est devenue ce qu’elle est, c’est-à-dire la première, avec (on pourrait presque dire malgré) un nombre assez considérable de films médiocres.
Pourtant Julie de Carneilhan avait déjà permis à Edwige Feuillère de faire la démonstration éclatante d’un talent maintes fois reconnu mais jamais démontré avec autant de brio. Au cinéma tout au moins. Et nous avons tous applaudi Julie de Carneilhan comme la manifestation totale de qualités que nous avions toujours pressenties mais pas toujours complètement goûtées. Nous étions, en quelque sorte, récompensés de notre confiance.
Avec Olivia — où elle est Mlle Julie — Edwige Feuillère semble encore se surpasser elle-même. Ce rôle d’une directrice de pension de jeunes filles, qui luttent constamment contre son désir d’être — pour ses élèves — autre chose qu’une simple directrice permet à l’actrice d’allier la sérénité, la dignité à une émotion si intense que parfois elle dépasse presque — pour le personnage et pour le spectateur — les limites supportables. Louer le tact d’Edwige Feuillère dans ce rôle extrêmement délicat c’est énoncer une évidence. Il y fallait plus que du tact, mais une intuition féminine dont, somme toute, peu d’acteurs doivent être capables. Toute autre que Feuillère, me semble-t-il, aurait été difficile à accepter en Mlle Julie. Lorsque vous aurez vu le film, vous comprendrez la valeur du compliment.
Une fois encore voici donc l’éclatante manifestation du phénomène Feuillère auquel il était normal de rendre hommage. Mais pour Edwige Feuillère — et pour nous bientôt aussi — Olivia est déjà du passé. Aussi nous surprenons-nous à espérer que cette grande actrice — celle que, curieusement nous avons tout plaisir à appeler “Madame” alors que le snobisme nous pousse à appeler toutes les actrices par leurs prénoms — trouve enfin sa vie de comédienne jalonnée de rôles dignes à la fois d’elle-même et de la confiance que nous mettons en elle.