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  • MON HISTOIRE ?.. Des histoires, par Edwige FEUILLERE

    Article publié dans le Cinévie du 16 avril 1946.

    MON HISTOIRE ?.. Des histoires, par Edwige FEUILLERE

    UN CONCOURS À SUCCÈS

    Une des histoires les plus drôles qui me soient arrivées est celle de « Sans lendemain ». Nous avions besoin d’un petit garçon de huit à dix ans qui devait figurer mon fils. Cinémonde organisa un concours pour le fils d’Edwige Feuillère. Il devait naturellement être blond et avoir les yeux noirs. Le journal, le bureau de la production, l’appartement du metteur en scène furent littéralement envahis par une foule de mères glapissantes, traînant derrière elles ou projetant devant elles, de pauvres petits enfants de tous les âges, abrutis par les recommandations, habillés comme des chiens savants, coiffés de même, et dont elles ne doutaient pas qu’ils ne soient chacun remplis de génie et destinés depuis leurs berceaux à être le futur Jackie Coogan. C’est alors, que je reçus à mon domicile une lettre recommandée, couverte de cachets.. Elle émanait d’une maman, qui nous disait que son fils était digne d’être le mien, il était très intelligent, était blond, avait les yeux noirs, et même on se complaisait dans son entourage, à lui trouver une certaine ressemblance avec moi. «L’ennuyeux, disait-elle, quoiqu’il fasse plus jeune que son âge, c’est qu’il a dix-neuf ans. » Jamais nous n’avons tant ri, d’autant que, dans une scène du film, je devais savonner le petit garçon entièrement nu dans un tub. 

    Un homme m’ouvrit ses bras 

    Pour « l’Emigrante », je faillis être enlevée. Nous tournions au Havre avec Jean Chevrier qui était alors, l’homme de ma vie. Je ne sais si vous avez vu le film, mais à un moment, je devais me détacher de la foule des émigrants qui marchaient avec moi, sur le quai, m’avancer vers la caméra, lorsque Georges Lanne tirait un coup de revolver. Je poussais un cri, faisais quelques pas et m’abattais. A ce moment précis, Jean Chevrier se détachait du groupe des émigrants, se précipitait et me recevait dans ses bras. Le coup de feu de Georges Lanne avait été tiré pour des besoins de contrat, trois mois avant dans un studio parisien. Pourtant, je reçois le coup de feu, je pousse un cri, je fais quelques pas, et je suis reçue dans les bras d’un homme qui n’était pas Jean Chevrier : c’était un figurant. On stoppe, le metteur en scène réexplique à nouveau la scène et nous recommençons. Je reçois à nouveau les deux balles, je m’écroule, toujours dans les bras de cet inconnu. Il avait flanqué un vigoureux coup de poing à Chevrier pour l’écarter et était venu me recevoir. Hurlements du metteur en scène. On prend cet homme à part, et on lui demande pourquoi il voulait toujours me recevoir dans ses bras.

    Il a eu cette réponse désarmante : — Mais enfin, pourquoi pas moi ?

    Il a fallu le renvoyer, sans cela Jean Chevrier n’aurait jamais pu être sur la dernière image du film.

    Je suis l’homme que vous aimez 

    Une autre anecdote qui se rattache du reste à cette même « Emigrante ». Je tournais une scène d’amour dans la cabine et je demandais, au moment où nous découvrions cet amour, à Jean Chevrier : Comment t’appelles-tu ? A ce moment-là, il leva les yeux et il aperçut sur le mur de la cabine un diplôme, et il me dit : Je m’appelle François Champart, je suis né le 17 février 1911 et je t’aime. Un certain temps se passa. Je jouais « La Dame aux Camélias » lorsqu’un Monsieur demanda à me voir. J’étais ce soir-là, très fatiguée et ne voulais recevoir personne. Je demandai qui il était. Il fit un véritable scandale et me dit :

    — Mademoiselle Feuillère me connait très bien, du reste elle m’aime. Un peu interloquée, pensant avoir à faire à un fou, je le reçus tout de même. Je vis un Monsieur que je ne connaissais nullement et qui me dit :

    — Je m’appelle François Champart, je suis né le 17 février 1911 et vous m’aimez. 

    Sauf ce détail sentimental, c’était parfaitement exact. Nous avons cherché, et nous n’avons jamais su comment ce diplôme d’officier de marine qui avait été accroché par un régisseur dans cette cabine, pouvait bien être celui de M. François Champart. 

    Ma dernière photo 

    C’est au même théâtre Hébertot qu’il m’est arrivé de perdre la seule photo d’enfant qui était en ma possession. Un journal m’avait demandé de lui fournir une photo de moi, étant petite. Je la demandai à ma mère, qui consentit à grand’peine à s’en séparer. Plusieurs fois, j’essayai en vain de récupérer ma photo et je n’y parvins jamais. Un jour, une petite fille de seize ans me demanda à la sortie du théâtre Hébertot, une photo de moi étant enfant. Je fus forcée de lui répondre non, et de lui en exposer les causes. Un an après, pour ma fête, je reçus un paquet assez volumineux qui contenait un cadre, il y avait la fameuse photo, que j’avais prêtée au journal. Elle s’était sans doute procuré le journal, avait fait contretyper la photo et me l’envoyait. Je l’ai rendue à ma mère, qui depuis ne s’en sépare jamais. 

    Défense de toucher à l’histoire 

    Avant la déclaration de la guerre, je tournai un film symbolique : « De Mayerling à Sarajevo ». Le premier tour de manivelle en fut donné vingt-cinq ans après la date historique, exactement le 25 juin 1939. Nous avions comme conseil historique du film un vieux monsieur, diplomate autrichien, qui nous déconseillait fortement de remuer cette histoire, nous prédisant que cela nous porterait malheur. Il n’avait pas tort du reste, puisque ce film ne devait jamais être vraiment terminé et qu’il fallut pendant la guerre, afin de pouvoir le sortir, lui faire une fin qui n’était pas du tout celle prévue. Je me souviens, que dans les dernières scènes, mon cercueil et celui de John Lodge devaient être exposés. Le décor était monté, nos deux cercueils avaient été amenés. Je trouvai en contemplation devant eux notre scrit-girl qui avait l’air fortement impressionnée. Lorsqu’elle me vit, elle marqua son étonnement et me dit :

    — Mais, ni vous, ni M. John Lodge n’êtes vraiment dans les cercueils. On tournera cette scène-là sans vous ?

    Je dois vous dire, qu’elle était débutante et qu’elle pensa que nous poussions la conscience professionnelle jusqu’à la mort.

    La truite 

    Une des seules histoires drôles de ce film fertile en incidents fut la suivante : nous devions tourner les extérieurs, dans une petite ville de la Drôme qui s’appelait Romans et qui d’après les spécialistes et les techniciens ressemblait fort à un village bosniaque. Nous débarquâmes donc, un matin afin d’y tourner quelques scènes. La ville entière nous fit fête et les habitants n’hésitèrent pas à faire de la figuration bénévole. Le dernier jour de tournage, la municipalité décida de nous offrir un banquet. Ce jour-là, il faisait un temps splendide, le banquet eut lieu en plein air. Après des hors-d’œuvre, comme il y en avait à cette époque et un gratin dauphinois somptueux, on nous servit des truites. Le garçon naturellement, me présenta le plat comme à tout le monde, je me servis modestement. La table était disposée en fer à cheval. Au moment où j’allais commencer ma truite je sentis sur moi le regard du garçon ; il était de l’autre côté et me présentait son plat. Tout à coup, il s’arrêta, posa le plat au milieu de la table, dit: «Débrouillez-vous » et partit en courant en me criant : « Arrêtez-vous ! Arrêtez-vous ! » Il revint bientôt en portant une énorme truite d’environ 40 cm., décorée magnifiquement, sur le dos de laquelle on avait inscrit : Vive Edwige Feuillère. Il attrapa entre son pouce et son index, d’une façon désinvolte ma truite dans mon assiette, la jeta par-dessus son épaule et fit glisser à sa place la truite de 40 cm. qui dépassait de tous les côtés.

    Comme commentaire, il ajouta : — N… de D… ! Qu’est-ce que le chef m’aurait cassé, s’il avait vu que je l’avais oublié.

    Ce fut mon dernier épisode drôle. La mobilisation suivit. Je tournai peu. « La duchesse de Langeais » fut sans histoire. Et ce fut un film comique. « L’honorable Catherine » avait pour metteur en scène L’Herbier, qui est un homme charmant et fort agréable, mais pas drôle du tout, et mon premier film comique fut tourné dans une ambiance sinistre. Personne ne riait, j’étais la seule à m’amuser, car je m’amusais vraiment. Sauter les tables en pyjama était pour mol nouveau et me sortait enfin de tous ces personnages pleins de charme et de rêve, mais qui n’osaient se déplacer dans la vie sans tout un attirail de mélancolie et d’attitudes qu’il me plut fort d’abandonner au profit de « l’honorable Catherine ». D’autres films ont suivi, mais ils sont encore trop proches de moi pour avoir leur histoire. D’autres, sans doute suivront. Peut-être un jour vous donnerai-je une suite, car ceci n’est pas la fin de ma vie.

    E. F.

  • Portraits non retouchés…

    Article extrait de Cinévie (3 Février 1948).

    Portraits non retouchés…
    Edwige Feuillère

    Une fiche signalétique donnerait à peu près ceci : taille 1m65. Poids 49kg., yeux marrons, cheveux châtain clair. Signe particulier : sait chanter et n’en profite pas. Mais, se fier à une telle description n’aboutirait qu’à une notion par trop sommaire et erronée quant à la véritable personnalité d’Edwige Feuillère. Personnalité à la fois complexe et attachante qui fait que cette souveraine de l’écran sait aussi être une dame. Et quand nous disons une dame c’est en attribuant à ce qualificatif toute sa signification et en lui restituant certaines vertus des jours passés.

    Ce qu’on ne vous a jamais dit sur elle

    Ceci mis a part, Edwige Feuillère n’est pas à la ville, ce que ses admirateurs pourraient avoir tendance à imaginer. Vivant repliée sur elle-même, accueillant ses amis avec d’autant plus d’abandon que sont de vrais amis, la plupart du temps, étrangers au cinéma, la “Duchesse de Langeais” abandonne volontiers son auréole pour se soumettre aux services non négligeables de maîtresse de maison. Comme telle, Edwige Feuillère nous apparait sous son vrai jour et nous remet en memoire ce que Christian Bérard (qui pourrait mieux connaître une femme que celui qui l’habille ?) disait d’elle un jour : “Pour comprendre Edwige, il faut voir qu’elle est blonde et mince et savoir qu’elle est née brune et potelée.” La carrière d’Edwige Feuillère, nous voulons dire cet effort lui ayant permis de “fabriquer” le personnage qu’elle est devenu, sans cesser pour autant de demeurer celui qu’elle était : c’est d’abord, le triomphe de la volonté. Volonté de plaire, volonté d’être belle (avec, bien entendu, certaines dispositions naturelles), et surtout volonté de réussir. L’ambition “d’arriver” et le miracle d’y être parvenue n’ont cependant pas rendu le moins du “arriviste” celle qui débuta, alors qu’elle était encore élève au Conservatoire, comme Reine (déjà) du bon Roi Pausole, sur les planches du Théâtre des Variétés. Des « Variétés » à la « Comédie Française », il n’y a qu’un pas, le concours du conservatoire permit à celle qui s’appelait alors Edwige Caroline Cunati, de le franchir. Tout ceci Edwige Feuillère ne songe pas à le dissimuler. Au contraire. La vedette ne rougit aucunement de la petite débutante qu’Edouard Bourdet tira un jour de l’ombre pour lui confier un rôle important dans sa pièce “La prisonnière”. Non plus qu’elle ne cherche à taire ce que fut ses débuts à l’écran. Une lutte qui, durant des années, consista a gravir un échelon, puis un autre, à “grignoter”, à se faufiler, puis à se maintenir, avant de faire un nouveau bond, Edwige Feuillère se souvient de tout cela et ne dédaigne point, parfois, d’en faire souvenir les autres. Ainsi, lorsque, voici quelques temps, la vedette se faisait photographier chez un spécialiste réputé, et comme l’opérateur s’exclamait au comble du ravissement :
    – C’est extraordinaire. Avec vous, on réussit tout ce que l’on veut. Edwige Feuillère répondit avec son plus charmant sourire : – C’est en effet extraordinaire… car il y a dix ans, on me disait que j’avais un visage à décourager l’objectif ! Et derrière cette boutade, transparaît ce qu’ Edwige appelle ses “complexes” et qui au fond, n’est qu’une manifestation supplémentaire de l’extraordinaire volonté d’ascension dont nous parlions précédemment.
    Pour ceux qui la connaissent superficiellement, Edwige Feuillère est une brillante interlocutrice qui, au hasard des conversations, commente les mille petits et grands événements de ce qu’il est convenu d’appeler la Vie Parisienne. Mais pour ceux qui la connaissent davantage, Edwige Feuillère est une “bûcheuse” infatigable qui parle de Giraudoux parce que (non contente de l’avoir joué, ce dont beaucoup s’estimeraient satisfaits), elle s’est astreinte à le lire, à l’annoter. Comme elle a “potassé” (le terme n’a rien de péjoratif, bien au contraire) Dostoïevski et tant d’autres. Elle ne parle de peinture qu’après avoir visité les expositions, de mode, qu’après avoir vu les collections. Elle ne dit jamais de bêtises et ceci n’est pas la moindre de ses particularités. Chaque jour qui passe, est pour elle une occasion nouvelle de lire, de voir et de retenir, qu’elle saisit avidement. Edwige Feuillère ou la dame qui a rêvé de ressembler à Edwige Feuillère et qui y est parvenue. Sa meilleure création : elle-même. Et il convient de s’incliner.

    Ce qu’elle nous a dit sur elle

    Bavarder avec Edwige Feuillère est une des choses les plus divertissantes qui soient. Une sorte de jeu que, sous forme d’interrogations et de réponses, nous nous confions à partager.
    – Comment concevez-vous les plaisirs de l’existence ?
    – Jouer… ou voyager.
    – Quel est votre plat préféré ?
    – Je suis gourmande, mais éclectique.
    – Aimez-vous les jupes longues ?
    – J’en porte..
    – Quelles sont vos fleurs préférées ?
    – Les tulipes.
    – Quels sont les êtres que vous aimez le plus ?
    – Les enfants, bien sûr.
    – Quelles langues étrangères parlez-vous ?
    – L’anglais et l’italien… enfin j’espère !
    – Quelles sont les héroïnes de la littérature que vous préférez ?
    – Celles que je suis susceptible d’incarner.
    – Aimez-vous danser ?
    – Non.
    – Quel a été votre premier succès à l’écran ?
    – Je crois que cela a été “Barcarolle”. Mais les avis sont partagés.
    – Vous connaissez-vous des défauts ?
    – Un dominant : la paresse.
    – Que pensez-vous des journalistes ?
    – Je les trouve très agréables… sauf quand ils inventent que je me suis fait opérer du nez.
    – Quelle est la couleur qui vous attire le plus ?
    – Le rouge.
    – Êtes-vous collectionneuse ?
    – J’ai des quantités de livres, de boules de verre et de mains en céramique. Mais je ne suis pas maniaque.
    – Quels sont les sentiments qui vous touchent le plus ?
    – La sincérité et la générosité…
    – Êtes-vous sévère ou indulgente ?
    – Il faut être indulgent…
    – Comment concevez-vous le bonheur parfait ?
    – Avoir une bonne santé et une mauvaise mémoire.
    – Avez-vous une devise ?
    – Trouvez-m’en une.
    – Nous préférons laisser ce soin à nos lecteurs qui, désormais, connaissent vos goûts aussi bien que nous et sont plus perspicaces.
    – C’est une très bonne idée.

    Nous vous la transmettons en toute confiance. Mais non sans avoir ajouté que la vedette de L’Idiot, de L’Honorable Catherine et de cet Aigle à deux têtes que nous verrons bientot, n’est pas seulement la “dame” que nous avons présenté (sans fard, ni “éclairage special”) mais aussi “l’Edwige” a la porte de laquelle les debutants viennent frapper, chez laquelle les “obscurs” du théâtre et du cinema viennent chercher (et trouver) un mot de réconfort, une lettre d’introduction, un appui moral et souvent même… Mais Edwige Feuillère ne nous pardonnerait probablement pas de révéler que sa bourse est devenue un peu celle de tous ceux que la chance n’a pas gâtés, de tous ceux dont l’art a omis de couronner les efforts, et dont la plainte est ignorée du public. Pour tous ceux-là Edwige Feuillère n’est pas seulement la vedette, ni la dame, mais aussi la “chic copine”. Et, peut-être, précisément, en raison de sa familiarité, ce dernier titre n’est pas le moins enviable. Puisse Edwige Feuillère nous pardonner d’avoir divulgué sa vie secrète, mais c’est tellement plus vrai comme cela.

    Une fois n’est pas coutume. Edwige Feuillère montre ici des jambes qu’elle a coutume de dissimuler à tout objectif. On comprendra l’amertume des photographes.