Article publié dans le Cinévogue du 4 février 1947.
Pour Edwige Feuillère une chose est certaine : on “naît” actrice

C’est revêtue d’une amazone noire, qui la fait paraître plus blonde encore, que la frémissante souveraine de « L’Aigle à deux têtes » nous reçoit entre la matinée et la soirée. Sa loge est minuscule, tiède et parfumée, remplie de fleurs et de chocolats. Edwige Feuillère se défend d’être une star… et se défend aussi de vouloir donner son point de vue sur le moyen de le devenir.
— Voyez-vous, l’expérience de l’un n’a jamais servi à d’autres. Au surplus, je me considère simplement comme une actrice.
— Qu’entendez-vous par cet état ?
— C’est le fruit de certains dons et de beaucoup de travail alors que l’état de star n’est parfois dû qu’à la rencontre d’un type physique avec l’actualité. Une star n’est pas forcément une actrice.
On s’en aperçoit tous les jours, hélas ! La belle actrice — qui est également une star, dût sa modestie en souffrir — consent néanmoins à développer sa pensée.
— Il faut, pour devenir comédienne, s’imposer une discipline, mais il est nécessaire, pour devenir vedette, de jouir d’un juste équilibre physique et moral. Il se peut même parfois que le talent et l’originalité proviennent d’un déséquilibre du physique et du moral. Non, vraiment. il n’y a pas de critère absolu en la matière ; un comédien « du cerveau » peut devenir un comédien « du ventre » à la suite de certaines circonstances.
— Estimez-vous que les conseils soient utiles ?
— Non. C’est en soi qu’on trouve tout : il faut tisser son propre cocon.
— N’est-ce pas perdre beaucoup de temps ?
— Oui et non. Les bêtises qu’on commet inévitablement se révèlent presque toujours pleines d’enseignements.
— En avez-vous commis, madame ?
— Bien sûr. |Je ne suis pas fière des premiers films que j’ai tournés… et pas toujours des autres non plus.
— Dites-nous un peu comment vous êtes devenue comédienne ?
— Fort simplement. J’ai toujours voulu être actrice, inconsciemment ; j’avais le goût du théâtre avant même d’en faire et j’ai découvert, très jeune, que j’avais besoin d’une certaine forme d’expression qui était de réciter de beaux textes, en vers ou même en prose. J’y trouvais une sorte de « ressemblance », à tout le moins un moyen de m’extérioriser. Je venais d’atteindre quatorze ans lorsque mon père, que je prenais de temps en temps comme public, me déclara, péremptoire : « Tu ne feras jamais de théâtre. » Bien entendu, son interdiction ancra encore mon désir latent.
— Et comment l’avez-vous réalisé, ce désir ?
— En jouant la comédie au lycée, puis dans des cercles d’étudiants. Mais je ne savais encore dans quelle voie m’engager : j’apprenais à la fois la diction, la danse et le chant. Un beau jour, je me suis présentée au Conservatoire et j’y fus reçue. J’en suis sortie avec un premier prix de comédie dans « La Parisienne ». Vous voyez, tout cela est très simple.
— Mais encore ? Beaucoup de premiers prix du Conservatoire n’ont pas tenu leurs promesses.
— Il est de fait qu’ayant été engagée au Français après mon concours, je dois dire que je n’y ai rien appris, j’avais besoin d’être guidée et ne le fus pas. L’ayant compris assez vite, j’en suis partie après deux ans.
— Et le cinéma ?
— Mon premier prix me fit obtenir des engagements mais, comme je vous l’ai dit je préfère ne plus songer à ce que je tournais alors. Je n’avais pas le choix : il fallait bien vivre. Et puis, un acteur de film est un pion alors qu’au théâtre, une fois le rideau levé, il supporte seul la responsabilité du rôle qu’il tient.
Défendue par l’habilleuse, la porte de la loge ne cesse de s’ouvrir sur les admirateurs et les amis qui l’assaillent…
— Résumons-nous, madame. Avez-vous sur les futures vedettes un sentiment ?
— Oui. Les jeunes d’aujourd’hui — dans le domaine du théâtre — ne veulent plus être dupes. Ils résistent à l’enthousiasme, autrement dit : ils ne veulent pas « marcher ». C’est je crois, une grande erreur pour un artiste que de se défendre de la sorte contre l’émotion. Il faut être bon public, il faut « marcher ». Ainsi, moi- même, lorsque je vais au spectacle, je perds tout sens critique ; je pleure et je ris comme la dernière des midinettes.
Jeunes filles et jeunes gens, écoutez bien : c’est peut- être là le secret du fluide sans lequel on ne peut devenir un grand artiste. Croire et faire communier le spectateur à sa croyance : c’est à ce talent que se mesure un comédien accompli.
René BREST.