Étiquette : de mayerling à sarajevo

  • Edwige Feuillère et Max Ophuls: Un désespoir enchanté

    Comme c’est probablement le cas pour d’autres jeunes femmes d’aujourd’hui, j’ai découvert l’inoubliable Edwige Feuillère à travers Olivia (1951). Au moment où elle lisait Andromaque, j’étais déjà captivée par sa voix de velours et par cette présence, parfois hautaine, parfois caressante, mais toujours profondément humaine.

    Même si sa courageuse interprétation de Mlle. Julie reste ma préférée, sa longue carrière théâtrale et cinématographique nous a laissé beaucoup d’autres rôles remarquables. Dans cet article, j’aimerais redonner un peu de lumière aux deux collaborations d’Edwige avec Max Ophuls : Sans lendemain (1939) et De Mayerling à Sarajevo (1940).

    Sans lendemain (1939) – Entre la neige et l’ombre

    Dans Sans lendemain (1939), Edwige interprète Evelyn, une danseuse du night-club La Sirène qui élève seule son fils après le suicide de son mari, ancien gangster. Elle découvre que Georges (George Rigaud), son amour de jeunesse, est de retour en ville pour trois jours avant de repartir au Canada. Evelyn cherche alors à redevenir celle qu’elle était et à revivre, pendant ces quelques jours, un peu du bonheur perdu. Pour préserver l’illusion, elle loue un magnifique appartement et s’invente une autre vie.

    Le film se déroule à Montmartre à la fin des années trente. Contrairement à la plupart des œuvres d’Ophuls, il ne se situe pas dans le passé, mais la mémoire y revient sans cesse et envahit souvent le présent. Evelyn trouve refuge dans ses souvenirs : elle protège le bonheur qu’elle a connu autrefois, tout en se refusant à un avenir heureux. 

    Ophuls pénètre dans son passé par des panoramiques lents qui fondent le moment présent dans le souvenir, et les flashbacks nous transportent ainsi dix ans plus tôt, lorsque Evelyn rencontre son amant dans une station de ski au Canada. Avec leur blancheur éclatante, les montagnes enneigées évoquent un paradis perdu en contraste radical avec les ombres du présent d’Evelyn. Les paysages enneigés sont cruellement parodiés dans La Sirène, où elle défile nue sous un manteau de fourrure blanche incarnant l’Esprit de l’Hiver (rien de plus approprié pour « la reine des Neiges, du Sang, de la Volupté et de la Mort »). 

    Sans lendemain est un film modeste mais superbe. Même si les célèbres travellings d’Ophuls y sont plus rares et son éclairage un peu atténué, il crée des atmosphères d’une grande richesse. Tout y est imprégné de fatalité. Alors qu’Evelyn s’enferme dans le mensonge qu’elle a construit, Ophuls intensifie sa détresse en resserrant les ombres autour d’elle, accentuant le poids de sa solitude.

    Pour la performance d’Edwige à elle seule, il mérite d’être vu. Ses scènes avec le petit garçon qui joue son fils sont d’une tendresse et d’un charme bouleversants. Mais surtout, il faut prêter attention à ses yeux dans les dernières séquences, ce regard qui semble fixé sur son destin, quelque part à l’horizon. À ces instants, on comprend pourquoi le critique anglais Harold Hobson décrivait Edwige comme « an actress of extraordinary power and majestic sadness ».

    De Mayerling à Sarajevo (1940) – Ophuls face à l’Histoire

    À travers cette chronique des dernières années de l’empire austro-hongrois, Ophuls cherche à révéler le sens humain d’un passé et d’un présent terribles. L’histoire d’amour entre l’héritier François-Ferdinand (John Lodge) et la comtesse tchèque Sophie Chotek (Edwige Feuillère) apparaît à l’écran avec un pressentiment tragique : les spectateurs connaissent déjà le destin du couple, mais cela n’affaiblit pas le drame ni la tension du récit. 

    Lors d’un voyage en terres tchèques, François-Ferdinand est reçu avec des honneurs, et c’est la jeune Sophie Chotek qui prononce un discours de bienvenue pompeux, provoquant l’ennui de l’archiduc, puis sa sortie. Malgré les inquiétudes du père de Sophie, l’archiduc insiste pour revoir la jeune femme. Dans un jardin isolé, il lui présente ses excuses. Ce geste simple marque, sans qu’il le sache encore, le début d’un amour naissant avec celle qui lui offre l’authenticité qui lui manquait dans un monde obsédé par les apparences.

    Mais leur union est désapprouvée par l’empereur et son entourage. Si François-Ferdinand parvient à épouser modestement Sophie, celle-ci reste privée de tout titre et de toute distinction, des privilèges dont leurs descendants seront eux aussi exclus. Ophuls propose une idéalisation romantique de ses protagonistes en lutte non seulement pour leur amour, mais aussi pour celui de leurs sujets, défendant leur autonomie politique et nationale. En contrepoint, il nous offre un portrait acide de la vie de cour, artifice d’un système de protocoles et de contraintes qui enferme les êtres et condamne le couple au malheur. 

    Femme sensible à ce qui l’entoure, Sophie pressent le danger qui menace son mari lors d’un voyage à Sarajevo, et supplie son ennemi, Montenuovo (Aimé Clariond), de la laisser l’accompagner. Peu après, elle rejoint François-Ferdinand dans le train où il se repose. La scène, marquée par une coupure de courant, semble un funeste présage. Sophie est fiévreusement heureuse de retrouver son époux, et sait pourtant qu’ils se dirigent vers la mort. Cette séquence illustre à merveille le talent d’Edwige, capable de passer avec une étonnante facilité de l’hystérie au détachement.

    Ophuls montre comment cette histoire d’amour brisée par l’attentat de Sarajevo alimente les hostilités d’un conflit mondial imminent. Il relie ces événements à l’intolérance et à l’oppression qui, au moment de la sortie du film, prenaient corps dans une nouvelle et encore plus terrible guerre mondiale. Une conclusion rare et audacieuse pour un film tourné en France, à la veille de l’Occupation, par un cinéaste qui, peu après, s’exilerait aux États-Unis.

    Lumière et tragédie : les héroïnes d’Ophuls

    Dans un interview de 1970, Edwige évoquait ces deux films tournés entre 1939 et 1940, en pleine période d’incertitude et d’angoisse précédant la guerre. Elle parlait avec chaleur de sa collaboration avec Max Ophuls et de son affection pour son équipe.

    Edwige soulignait l’authenticité qui imprègne les films du cinéaste, et c’est en souriant qu’elle se souvenait de la sensibilité de Lola Montès (1955). Je pense qu’elle appréciait le fait que les films d’Ophuls s’intéressent principalement aux femmes qui, même quand elles sont des danseuses, des prostituées ou des mères célibataires, gardent leur dignité. À mon avis, les scènes de cirque de Lola Montès (1955) reflètent cela à la perfection. L’héroïne doit revivre son passé prétendument scandaleux, pour le divertissement d’un public voyeur. Par son art sublime, Ophuls transforme ce spectacle potentiellement vulgaire en une méditation profonde sur les mécanismes de la mémoire et des passions humaines. 

    On peut également songer aux rôles qu’Edwige aurait pu incarner dans d’autres films d’Ophuls et imaginer l’intensité unique qu’elle y aurait apportée. Dans ce même entretien, elle regrettait de ne pas avoir pu participer à La Ronde (1950) à cause de ses engagements au théâtre, ainsi qu’à l’adaptation du Verre d’Eau d’Eugène Scribe, que le cinéaste rêvait de porter à l’écran. 

    Ce qui me touche tant dans l’univers d’Ophuls, c’est que derrière la majestueuse arabesque de ses mouvements de caméra, on trouve des âmes féminines qui souhaitent aimer et vivre librement. Ses histoires sont marquées par une mélancolie qui devient un « désespoir enchanté ». C’est une tristesse belle et douce, mais qui ne cache jamais la forte critique sociale qui se trouve en dessous. En tout cas, je vous invite à (re)voir ces deux films d’Edwige Feuillère : vous y découvrirez de nouvelles facettes de cette femme fascinante.