« Je lis systématiquement toutes les biographies d’acteurs et je leur trouve un point commun qui, par sa persistance, ne peut exprimer qu’une vérité, je veux parler de l’éloge d’Olga Horstig-Primuz comme amie et comme agente. » François Truffaut (1978)
Olga Horstig-Primuz, née le 28 Septembre 1912 à Belgrade en Serbie, a été pendant des décennies l’agent et l’amie de grandes vedettes de son époque. Edwige Feuillère, bien sûr, mais également Brigitte Bardot, Michèle Morgan, Dirk Bogarde, Alain Delon, Colette Mars, Françoise Rosay ou encore Charlotte Rampling. C’est Michèle Morgan, en rentrant de son aventure hollywoodienne, qui propose à Olga de devenir son agent, un métier qui n’existait pas encore en tant que tel en France. Vous comprendrez sans doute pourquoi Olga Horstig-Primuz, véritable pionnière, a inspiré le personnage d’Arlette Mercier dans la série Dix pour cent…

Dans son livre de souvenirs, Moi, j’aime les acteurs, Olga évoque les artistes qu’elle a connu tout au long de sa carrière et nous éclaire sur les coulisses du cinéma tel qu’elle l’a connu.
Il me semblait aussi intéressant que pertinent de partager quelques extraits car il s’agit là d’un témoignage précieux et un portrait plus intime de notre Edwige Feuillère nationale.

La rencontre et le début d’une longue amitié.
Mes plus grands bonheurs au théâtre m’ont été donnés par elle. Nous partagions la même passion pour cet art insurpassable où l’acteur va tous les soirs au-delà de lui-même pour un public, mais aussi la plus grande gloire d’un texte et d’un auteur. Ma première vision d’Edwige Feuillère au théâtre remontait à 1935. Elle jouait La Prisonnière d’Édouard Bourdet, avec Annie Ducaux et Jacques Dusmenil. Elle portait une robe noire à pois blancs et avait une taille de guêpe. J’étais fascinée par son jeu et je me suis dit : “ Voilà quelqu’un que j’aimerais connaître.”
Quatre ans plus tard, je l’ai interviewée, au studio d’Épinay, sur le plateau de De Mayerling à Sarajevo où elle interprétait Sophie Chotek, la femme de l’archiduc François-Ferdinand, joué par John Lodge, mis en scène par Max Ophüls. Elle avait une très forte personnalité et un charme fou, mais restait un peu distante. C’était déjà une immense vedette de cinéma et de théâtre. Nous sommes rapidement devenues de grandes amies, mais nous ne nous tutoyons que depuis sept ou huit ans : elle tutoie d’ailleurs plus facilement qu’avant. Émerveillée par son talent, son élégance naturelle et sa grande classe, je fus séduite, quand je l’ai mieux connue, par sa culture et son intelligence. Curieuse de tout, passionnée de musique, de littérature et de peinture, elle est loin d’être hautaine comme on pourrait le croire. Simplement réservée. Ce qui ne l’empêche pas d’être toujours venue en aide aux jeunes comédiens et de n’être jamais sûre d’elle-même, voire de douter.
Quelques élements de contexte pour ce passage, nous sommes en 1946, au lendemain de la guerre, Olga rentre de son exil en Angleterre.
Je ne disposais d’aucune ressources ou presque. J’avais, dès mon retour à Paris, retrouvé Edwige Feuillère avec laquelle je n’avais pas cessé de correspondre pendant notre séjour anglais. Elle n’avait pas changé, toujours aussi élégante et raffinée. Une grande dame sur laquelle les années de privations n’avaient pas laissé de traces. Mais Edwige est aussi foncièrement bonne. Elle le prouva, une fois de plus, à ce moment-là. Avec une délicatesse qui me réchauffa le cœur dans de telles circonstances. Constatant quelles difficultés je traversais, elle m’avait proposé de m’occuper de son secrétariat, en prétextant qu’elle avait besoin d’aide. En réalité, c’était uniquement pour me venir en aide sur le plan financier. Je lui en serai à jamais reconnaissante.
L’aventure Woman Hater.
Terence Young m’appela un matin, un matin, pour me dire qu’il souhaitait qu’Edwige Feuillère soit la partenaire de Stewart Granger dans le film qu’il était en train de préparer, Woman Hater. Connaissant mes liens avec elle, il me demanda de me charger de cette négociation. J’étais assez ennuyée. Edwige avait en effet déjà un agent, Jean Devalde, avec lequel elle travaillait depuis longtemps et je ne voulais pas la mettre dans une situation délicate à son égard. Mais comme le film était anglais, et que Jean Devalde n’avait jamais travaillé avec les producteurs ou les metteurs en scène anglais, c’est lui-même qui m’a donné son accord quand Edwige lui a dit qu’elle souhaitait que je la représente pour cette affaire. J’avais décidément de la chance. […] J’ai évidemment accompagné Edwige à Londres pour le tournage du film. Avant de prendre l’avion, elle avait pris des cachets pour lutter contre les horribles migraines dont elle souffrait depuis son enfance. Parfois, elle devait rester des journées entières dans l’obscurité tant la souffrance était intolérable. Mais ces cachets lui donnaient des étourdissements et, en sortant de l’avion sur l’aéroport de Londres, elle se mit à tituber légèrement. Elle se cogna même la tête sur une porte. J’entendis alors un journaliste dire, un peu goguenard :
– Dommage qu’elle soit ivre…
Elle qui ne boit que de l’eau !
Habillée par Robert Piguet – dix-sept robes ! – elle eut beaucoup de plaisir à tourner dans ce film, le seul qu’elle fît jamais en anglais.
Colette au cinéma.
C’est grâce à Edwige que j’ai eu la chance de rencontrer Colette. J’avais une grande admiration pour la femme et l’écrivain et j’étais très intimidée en allant chez elle, au Palais-Royal. Je garde un souvenir étonnamment “ physique “ de cette rencontre : la poignée de main de Colette, longue et chaleureuse, son regard profond et scrutateur ne peuvent s’oublier. Ils laissent une trace indélébile en vous. Nous avions pris rendez-vous pour discuter de Julie de Carneilhan. Alexandre Mnouchkine avait décidé d’en faire un film quand Jacques Manuel, un de ses amis décorateurs, lui annonça qu’il en avait acquis les droits. Mnouchkine avait fait lire le texte à Edwige Feuillère et à Pierre Brasseur qui acceptèrent aussitôt d’être les deux protagonistes du film. Ils signèrent un contrat sans s’inquiéter. Mnouchkine, lui, décida toutefois d’aller voir Colette pour vérifier que la question des droits cinématographiques était bien en ordre. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle s’écria :
– Mais je n’ai jamais cédé les droits ! Et d’ailleurs je n’en ai pas l’intention !
La situation devenait compliquée puisqu’il avait déjà engagé deux grandes vedettes sur ce projet. Mais la bonne foi est souvent le meilleur argument du monde. Et il faut croire qu’il sut en user puisqu’il réussit à convaincre Colette de lui faire confiance et de lui céder les droits. Le film put se faire et Colette s’en montra, je crois, satisfaite quand je la retrouvai lors de la projection que nous avions organisée pour elle. La mise en route du film tiré du Blé en herbe posa moins de problèmes. Seul, le tournage présenta quelques difficultés inattendues pour Edwige. Pour les besoins du film, elle avait comme partenaire un jeune garçon de quinze ans qu’elle devait initier aux plaisirs de l’amour. En réalité, cet acteur était beaucoup plus jeune, tout du moins dans son comportement. C’était encore un véritable gamin, un gosse qui ne réalisait pas tout à fait la chance qu’il avait. J’étais sur le tournage lors de la scène où Edwige et lui devaient échanger un baiser. Une scène délicate à tourner, évidemment. Elle le fut particulièrement pour Edwige : dès qu’elle sortit du plateau, elle me raconta que le gosse avait mangé un sandwich au saucisson à l’ail caché sous son oreiller juste avant le “ Moteur “ fatidique !
Les tournées théâtrales

(Photo Pierre-V. Manevy)
Un peu plus tard, je suis allée rejoindre Edwige en Angleterre où elle fait une saison théâtrale. Elle était considérée, là-bas, comme la plus grande actrice de notre époque. Au Palace, un immense théâtre londonien, elle remplissait la salle avec Phèdre, La Dame aux Camélias, La Parisienne, ou Le Carrosse du Saint-Sacrement. En français, naturellement.
A Londres, Edwige habitait au Savoy, dont le chef était français. Il était si fier qu’une vedette de son pays emporte un tel triomphe que, tous les jours, le menu du restaurant de l’hôtel comportait un plat baptisé d’après les pièces qu’elle jouait ! Sa délicatesse, son admiration étaient touchantes et il la comblait de petits gâteaux qu’il faisait spécialement pour elle. Une autre grande vedette, américaine celle-là, résidait au même moment qu’elle au Savoy. Un soir, Terence Young a souhaité nous la présenter et nous sommes allés boire un verre dans sa suite. C’était une femme charmante mais très préoccupée de sa personne. Elle ne nous a parlé que d’elle, de ses projets, de ses admirateurs, etc. Impossible de l’arrêter. Je commençais à me demander si elle allait daigner s’intéresser à la vedette française qui s’était déplacée pour la voir, quand elle eut ce mot merveilleux :
– Mais je ne parle que de moi. Parlons un peu de vous, maintenant. Est-ce que mes films ont du succès en France ?
Cela ne s’invente pas. J’eus beaucoup de mal à conserver mon sérieux.
Beaucoup plus sympathiques et décontractés étaient les dîners improvisés que nous faisions après le spectacle, le plus souvent chez Roger Furse, le décorateur de Laurence Olivier, qui était très lié avec Edwige. Cela se passait dans son incroyable atelier-cuisine et tout le monde mettait la main à la pâte. “Sans façon, n’est ce pas ?” disait-il avec son accent inimitable. On y retrouvait Laurence Olivier et Vivien Leigh, bien sûr, mais aussi Alec Guinness et beaucoup d’autres. Ces séjours en Angleterre étaient les seuls moments où Edwige consentait à quitter la France, en dehors de quelques tournées en Italie. Elle ne voulait jamais s’éloigner de ses parents qu’elle avait installés dans une maison du Loir-et-Cher. Les propositions pourtant ne manquaient pas. Elle avait tourné beaucoup de films après son départ de la Comédie Française et de nombreuses compagnies américaines lui ont alors proposé de la prendre sous contrat, la MGM et la Paramount, par exemple. On lui a même demandé de venir jouer en anglais à Broadway. Mais elle a toujours refusé. Elle ne voulait pas abandonner ses parents trop longtemps. Cela ne l’empêchait pas d’être célèbre dans le monde entier. Un journaliste canadien nous a même raconté qu’à une certaine époque, le Lucrèce Borgia d’Abel Gance passait dans les rues “chaudes” de San Francisco. Les marins se cotisaient pour soudoyer le projectionniste : moyennant quelques dollars, il passait au ralenti la scène où Edwige sort, nue, de la piscine. Et ils achetaient le plan…
A Naples, ce fut plus pittoresque. Je l’avais accompagnée pour la représentation de La Dame aux Camélias. Tout semblait bien se présenter quand, le matin même du spectacle, on nous avertit que le camion contenant tous les décors, les costumes et les valises personnelles d’Edwige avait été volé ! C’était une vraie catastrophe. Sans tout ce matériel, il était impossible d’assurer la représentation. Le directeur du théâtre se lamentait et gémissait sur son sort. Edwige pestait contre ce pays et moi j’ameutai la police, les autorités. En vain. Proche du désespoir – il allait falloir annuler toute la tournée – je me demandais comment m’en sortir quand je me suis rappelé soudain que Vittorio de Sica se trouvait, lui aussi, à Naples pour le tournage de son film L’Or de Naples. Nous le connaissions bien, Edwige et moi. Lui seul pouvait nous aider. D’autant plus, comme il nous l’apprit, qu’il avait dû se mettre en contact avec la mafia locale pour les besoins du film et assurer certaines scènes. Nous l’appelâmes sans perdre un instant pour lui raconter notre mésaventure. Napolitain et fier de l’être, son honneur était en jeu. Il m’assura qu’il allait tout mettre en oeuvre pour retrouver le camion. Peu après, il lança cet appel solennel à la radio :
– C’est une honte pour notre ville ! s’exclama-t-il devant le micro. Une très grande actrice française nous fait l’honneur de venir jouer chez nous et on ne trouve rien de mieux, ici, que de la dévaliser. Je donne vingt-quatre heures à ceux qui se sont rendus coupables d’un acte aussi stupide pour restituer le camion volé et tout ce qu’il contenait. Vingt-quatre heures, sinon le monde entier croira définitivement que nous sommes des vauriens indécrottables !
Cette sainte colère eut des effets miraculeux : tout nous fut rendu en quelques heures, y compris le camion. Edwige Feuillère put enfin monter sur les planches du Théâtre de Naples devant une salle comble qui l’applaudit à tout rompre. Entre-temps, grâce à l’appel de Vittorio, tous les couturiers de Naples, et même de Rome, lui avaient proposé gracieusement des robes pour remplacer celles qu’elle devait porter le soir.

Feuillère et Morgan.
Peu avant notre départ, nous sommes allées, Michèle, Edwige et moi, à la cérémonie de remise des “Victoires” organisée par Cinémonde, où elles en ont reçu chacune une. Nous avons parlé évidemment du film, mais en rentrant, en voiture, Edwige dit :
– Méfiez-vous, Michèle. Votre partenaire, Henri Vidal, est un grand séducteur… Je suis sûre que vous allez en tomber amoureuse.
– Il n’en est pas question! a répondu Michèle en éclatant de rire.
Ce fut, comme il se doit, le début d’une merveilleuse histoire d’amour.

Edwige Feuillère et Michèle Morgan ont une grande admiration l’une pour l’autre. Elles se rencontrent souvent chez moi, depuis des années. Nous nous sommes retrouvées parfois à Challes-les-Eaux, en Savoie, une station thermale réputée pour soigner et entretenir la voix.
What Ever Happened to Baby Jane?
Après la sortie du film aux Etat-Unis, Bob Aldrich que je connaissais bien a demandé qu’on organise pour moi une projection afin que je puisse le montrer à quelques comédiennes françaises : Edwige Feuillère, Michèle Morgan, Annie Girardot, Marie Bell et Simone Signoret. A la fin de la projection, Edwige s’est levée et a dit :
– J’ai l’impression que nous venons de recevoir une grande leçon de comédie de la part de nos collègues américaines.
Un compliment qui enchanta aussi bien Aldrich que Lerner.
A propos de la résilience…
Cela peut paraître cruel mais c’est ainsi ; quelles que soient les circonstances, même les plus tragiques de la perte d’un être très proche, on joue. J’ai été plusieurs fois témoin de ce courage. Avec Edwige Feuillère, en particulier, qui pendant qu’elle jouait Leocadia souffrait de très fortes douleurs faciales. Elle enfonçait jusqu’au sang ses ongles dans la paume de ses mains pour ne pas crier.
Le théâtre, toujours.
Pendant toutes ces années, Edwige Feuillère avait continué d’occuper une grande place dans ma vie. Aujourd’hui, elle est revenue à ses premières amours, le théâtre après avoir tourné dans un dernier film La Chair de l’orchidée de Patrice Chéreau, en 1974. Peut-être est-ce parce qu’elle a coutume de dire que si le cinéma lui fait des admirateurs, le théâtre, en revanche, lui procure des amis…
Mes souvenirs au théâtre avec Edwige sont évidemment multiples. Mais la plus forte émotion qu’elle me donna fut Partage de Midi, de Paul Claudel, en 1948, avec Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault et Jacques Dacqmine. Dès qu’il avait vu Edwige, Paul Claudel avait dit : “C’est Ysé.” Il assistait à toutes les répétitions de sa pièce où il raconte la grande histoire d’amour de sa vie. Je l’ai vu, ainsi, pleurer parfois devant Edwige qui lui rappelait tant la femme aimée. Involontairement, la pièce fut aussi pour nous tous un motif d’amusement quand on nous rapporta l’anecdote suivante. Un spectateur venu louer des places ayant demandé au préposé de quoi il s’agissait dans cette pièce, celui-ci répondit :
– C’est le même sujet que La Petite Hutte, mais traité différemment.
Alors qu’elle jouait La Dame aux Camélias, ce furent deux pompiers de service dans les coulisses qui faillirent la faire éclater de rire, au début de la pièce. Elle était sur scène devant son miroir, secouée par une quinte de toux quand elle entendit l’un dire à l’autre :
– On a pas de chance aujourd’hui, elle est malade !
Une autre de mes grandes joies avec elle fut, on s’en doute, La folle de Chaillot. Je craignais initialement qu’elle soit trop jeune pour le rôle, mais j’ai eu tort. Elle fut prodigieuse. Seule sa mère ne partagea pas cet avis. Découvrir sa fille dans ce rôle la vieillissait d’autant plus, elle !
Olga Horstig-Primuz (1990). Moi, j’aime les acteurs. JC Lattès.