Article publié pour L’Ecran Français n°235 le 2 Janvier 1950.

L’INTELLIGENTE EDWIGE FEUILLÈRE
EDWIGE FEUILLÈRE vient de faire une double rentrée dans le monde du théâtre et du cinéma. Elle a terminé ces jours-ci son premier film français depuis deux ans : Julie de Carneilhan, mis en scène par Jacques Manuel, d’après l’oeuvre de Colette, et dans lequel elle a pour partenaires Pierre Brasseur (avec qui elle tourna déjà il y a quinze ans Le Miroir aux alouettes et joua sur scène, récemment, Le Partage de midi), et Jacques Dumesnil. Le dernier film français d’Edwige Feuillère remonte à 1947 ; il s’agit de L’Aigle à deux têtes, de Jean Cocteau. Depuis lors, Edwige Feuillère n’a tourné qu’un film, et en Angleterre : Woman Hater, une comédie de Terence Young encore inédite en France, avec Stewart Granger.
D’autre part, Edwige Feuillère a repris l’un de ses plus gros succés, La Dame aux camélias, qui fait courir chaque soir Paris au théâtre Sarah-Bernhardt. Edwige Feuillère n’a jamais vu La Dame aux camélias sur scène en tant que spectatrice. Ce fut en 1937 qu’on lui proposa, pour la première fois, de jouer La Dame aux camélias. Elle refusa; et refusa de nouveau l’année suivante. Fin 1938, on lui proposa de faire une tournée avec La Dame aux camélias :
« Alors, comme tout le monde me conseillait de le faire, j’ai voulu essayer… Je suis allée trouver la fille d’Alexandre Dumas en lui demandant si elle me permettait d’alléger quelque peu la pièce et principalement de lui ôter son symbolisme primaire. Elle fut d’accord. Et nous jouâmes une vingtaine de fois en Belgique et en Suisse.»
Pendant la guerre, nouvelle tournée, mais dans les provinces françaises cette fois, au profit de l’Union des Artistes. Puis la reprise eut lieu à Hébertot. Ce fut un triomphe. Cette carrière de triomphe, cette auréole de merveilleuse réussite qui pare la carrière de cette comédienne pourrait paraître miraculeuse. Rien n’est plus faux. Certes, l’auréole que le public place au-dessus d’Edwige Feuillère est le plus beau remerciement offert à une comédienne française. Mais dans la réussite d’Edwige Feuillère il n’y a pas de miracle. Mais simplement le fait qu’une petite fille qui voulait faire du théâtre, est venue à Paris, a d’abord été décontenancée par les milieux artistiques, puis a essayé lentement, quotidiennement de dominer ces milieux. Tout n’est que travail chez elle. Et tout travail; elle cherche à le pousser à sa perfection. Et c’est ce qu’elle reproche (elle a bel et bien raison) à beaucoup de gens de cinéma. Ils ne croient pas à ce qu’ils font.
« En tournant Julie de Carneilhan, m’a dit Edwige Feuillère, j’ai fait la connaissance d’un grand bonhomme, un de ces hommes trop rares dans les studios : le chef-opérateur Philipe Agostini… Il laisse l’acteur libre. Il soumet la technique à l’acteur.»

Occupée par son film, les répétitions puis les représentations de sa pièce, Edwige Feuillere n’a plus eu le temps d’aller au cinéma depuis trois mois. Elle a été bouleversée par Voleur de bicyclette, de Vittorio de Sica, et notamment par l’enfant qui en est l’interprète : « Je ne peux ouvrir un magazine et trouver une photo de ce gosse sans être émue… Ce gosse, on a envie d’être sa mère. »
Edwige Feuillère espère un jour que deux rêves se réaliseront pour elle: tourner avec Jean Renoir et avec Vittorio de Sica. C’est le film Barcarolle, oú elle avait pour partenaire Pierre Richard-Willm qui fit d’Edwige Feuillère une vedette de première grandeur. Après Barcarolle, elle tourna Stradivarius, toujours avec Pierre Richard-Willm, puis La Route heureuse, Lucrèce Borgia, Mister Flow, Marthe Richard, Feu, La Dame de Malacca, L’Emigrante, J’étais une aventurière, Sans lendemain, De Mayerling à Sarajevo, Mam’zelle Bonaparte, La Duchesse de Langeais, L’Honorable Catherine, Lucrèce, Tant que je vivrai, L’Idiot, La Part de l’ombre, Il suffit d’une fois, L’Aigle à deux têtes, Woman Hater, Julie de Carneilhan.

« Je n’ai pas de film préféré, déclare Edwige Feuillère. En réalité, je n’ai jamais aimé pleinement un de mes films. Je n’ai jamais eu au cinéma de rôle qui me satisfasse tout à fait. Tout au plus puis-je porter une affection particulière à une scène ou à une séquence. Il faudrait peut-être, pour « fabriquer » mon film préféré, que je prenne des passages que j’aime dans certains. Un exemple: la scène d’amour du grenier dans Lucrèce… ou le premier tiers de L’Honorable Catherine. »
Elle n’a pas vu tous ses films. Ceux que, pour une raison ou pour une autre, elle a revu le plus souvent: J’étais une aventurière, L’Idiot.

« Les comédiens que j’admire le plus sont Greta Garbo, pour qui j’ai eu et j’ai toujours une passion. Et puis aussi deux grands disparus, Leslie Howard et Conrad Veidt. Viviane Romance et Danielle Darrieux dans leurs bons films. Et surtout la bouleversante Celia Johnson de Brève Rencontre, et Michèle Morgan… », dit Edwige Feuillère, et elle ajoute en ce qui concerne ses partenaires: « Jacques Berthier, un être très pur, très droit, extrêmement gentil, qui, je le crois, pourrait être mieux utilisé… Jean-Louis Barrault, toujours passionné, pétillant d’esprit, intelligent… Fernand Gravey, si amusant… Jean Marais adorable, ponctuel, consciencieux, d’une sincérité émouvante… Pierre Brasseur, que j’ai appris à connaître en jouant du Claudel… »
Elle aimerait donner la réplique à Pierre Fresnay et à Walter Pidgeon. En 1937 Louis B. Mayer lui proposa de partir pour Hollywood. Elle refusa.
« Je n’ai jamais été tentée par Hollywood. Peut-être irai-je un jour jouer sur scène à Broadway mais le voyage de Hollywood, je n’y pense pas.»
Avant Barcarolle, Edwige Feuillère tourna de nombreux films qui ne lui apportèrent rien. Le premier, qui date de 1931, est un court métrage dont elle était l’interprète avec Fernandel: La Fine combine.
« Je m’y suis trouvée monstrueuse… Mon cachet était de cinq cents francs… et je devais fournir les costumes ! Comme il fallait, entre autres, un déshabillé, j’en ai acheté un magnifique qui me coûta quatre cent quatre-vingt-quinze francs ! Presque tout mon cachet… »
C’est Marc Allégret qui donna sa première chance à Edwige Feuillère: Mam’zelle Nitouche. A la suite de ce film, et toujours avant Barcarolle, elle tourna Le Cordon bleu. Monsieur Albert, Les Aventures du roi Pausole, Une Petite Femme dans le train, La Perle, Topaze, Toi que j’adore, Maquillage, Matricule 33, Le Mirroir aux alouettes, Golgotha, Ces Messieurs de la Santé.
C’est à l’âge de treize ans qu’elle manifesta son premier désir de faire du théâtre. Edwige-Caroline Cunati, née à Vesoul d’un père d’origine italienne et d’une mère (tout comme sa grand-mère) déjà originaire de Vesoul, était une petite fille (unique) taciturne et solitaire, que ses parents appelaient Wigette. Wigette se sauva deux fois de chez elle:
« Je me promenais le long de la Seine… La surface de l’eau était couronnée de parterres de fleurs. Un jour, où j’écoutais le cri d’un crapaud au bord de l’eau, j’ai eu vraiment la sensation que je pouvais marcher sur les fleurs… et je me suis lancée sur l’eau; inutile de vous dire que j’ai aussitôt coulé et hurlé… »
Sa mère lui apprit à lire La Divine Comédie en français et en italien. La directrice du lycée lui proposa de jouer Riquet à la houppe de Théodore de Banville, au cours d’une fête scolaire. Ce fut la première fois que Wigette monta sur les planches… Déjà un premier succès !
Elle a vingt ans lorsqu’elle arrive à Paris pour suivre les cours du Conservatoire. Elle prend pension à l’Union Chrétienne des jeunes filles, rue de Naples. Quinze jours après son arrivée, elle s’inscrit au Conservatoire et est reçue… Parmi ses camarades de Conservatoire : Annabella, Jean-Pierre Aumont, Simone Renant, Janine Crispin, Suzet Maïs, Michèle Alfa, Claude Génia, Julien Bertheau. Edwige y a pour professeurs Raphael Duflos et Georges Leroy. C’est au Conservatoire qu’elle rencontra Pierre Feuillère. Il s’écria, tout haut, en la voyant jouer une scène: « Elle est formidable ! » Ils se marièrent quelques mois plus tard. Ce mariage ne dura que trois ans. On sait que Pierre Feuillère se donna la mort, en 1945, avec sa seconde femme, Solange Moret; il était sujet à des crises de neurasthénie.
En même temps qu’elle suivait les cours du Conservatoire, Edwige Feuillère débuta sur scène, sous le pseudonyme de Cora Lynn, au théâtre Daunou, dans Fleur de luxe. Puis aux Bouffes, elle joua Les Aventures du roi Pausole; parmi les autres petits rôles: Simone Simon et Paulette Dubost. Après trois ans de Conservatoire, Edwige Feuillère reçut un premier prix de comédie pour son interprétation d’une scène de La Parisienne de Becque. Parallèlement aux classes d’art dramatique, elle a suivi pendant dix mois les cours du Conservatoire de chant (elle avait été reçue avec les « Larmes » de Werther). Le 3 juillet 1931, Edwige Feuillère entra à la Comédie Française. Son premier rôle dans la Maison de Molière: Suzanne, la soubrette du Mariage de Figaro. La première eut lieu le 2 novembre 1931. Comme tant d’autres, Edwige Feuillère ne réussit pas à s’habituer à l’atmosphère des coulisses du Théâtre Français et elle quitta ce théâtre en 1933.
Au cours de sa carrière théâtrale, Edwige Feuillère a créé très peu de pièces: La Dame de Solitude de Brumaire, Sodome et Gomorrhe de Giraudoux, Le Partage de midi de Paul Claudel, L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau. Parmi ses « reprises » les plus importantes furent La Prisonnière de Bourdet, La Parisienne de Becque et, enfin, La Dame aux camélias. Cette Dame, elle ira — après les représentations au théâtre Sarah-Bernhardt — la jouer l’an prochain en Italie.
Petite fille, Wigette n’avait qu’un désir: écrire, être femme de lettres. Et aujourd’hui, si on lui demande vers quelle profession elle se tournerait si elle n’était comédienne, elle répond:
« Il y a des milliers de professions qui sont passionnantes. Le tout, c’est d’essayer de les exercer avec foi… La littérature, le journalisme, la couture, la médecine… J’aime le contact des gens de médecine car ils sont très humains. »
Edwige Feuillère, qui ne tourne qu’un film par an, ignore encore quel sera le film qu’elle interprétera à son retour d’Italie.

« Le mal de notre cinéma, m’a dit Edwige Feuillère, c’est son manque d’organisation… On s’imagine par exemple qu’une vedette a le droit de regard sur un scénario. Or il est rare d’avoir, avant la signature du contrat, un scénario de plus de dix pages !… Un découpage n’est jamais prêt ! Et il faut signer parce que le film doit être vendu en Italie, en Belgique ou en Chine avant d’être tourné ! »
Nous ne pouvons que nous associer à la voix d’Edwige Feuillère pour dénoncer les méthodes du cinéma actuel. Et dire:
« Au théâtre, personne n’accepte une pièce sans en avoir le texte. Tout le mal du cinéma vient de là . »
Est-il besoin de faire ici l’éloge d’Edwige Feuillère ? Les plus grands noms du siècle ont dit, mieux que je ne pourrais le faire, leur admiration pour cette comédienne. Je me contenterai donc de me ranger parmi les admirateurs d’Edwige Feuillère, cette grande artiste qui honore l’art en général et le cinéma français en particulier.
J.-C. TACCHELLA

