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  • Edwige Feuillère à Londres

    Article publié dans L’écran français (n°153) du 1er Juin 1948.

    À Londres Edwige Feuillère se lève à cinq heures du matin, fréquente les galas mais ne boit jamais

    Celle qui est si représentative de l’élégance parisienne, du charme de la femme française, et de la richesse de nos « valeurs » cinématographiques et théâtrales… Celle qui est la « grande dame » de la scène et de l’écran dans notre pays… Celle qui s’éveille chaque jour en voyant la tour Eiffel…

    Edwige Feuillère, en un mot, fait une fugue de trois mois en Angleterre. Le décor de sa vie a changé. Ce n’est plus la tour Eiffel qu’elle contemple chaque matin mais la Tamise. Elle est, durant son séjour à Londres, une sorte d’ambassadrice extraordinaire de toutes les qualités que nous avons évoquées plus haut. Nous la retrouverons dans son premier film anglais Woman Hater, où elle interprète le rôle d’une star française de Hollywood, telle que nous l’avons vue en France dans L’Honorable Catherine par exemple, pour faire un rapprochement de genre.

    Cependant l’Edwige Feuillère londonienne est quand même assez différente de notre Feuillère parisienne. D’une part, elle est plus absorbée par les obligations particulières de ce film qu’elle tourne dans une langue étrangère, alors qu’il y a six mois encore elle la connaissait à peine. D’autre part, elle sort beaucoup plus qu’à Paris. On ne peut évidemment aller jusqu’à dire, comme l’a fait un de nos confrères dans un quotidien du soir, qu’Edwige Feuillère fréquente toutes les boites de nuit de la capitale britannique. Elle déteste toujours les bars et la boisson. Ce n’est pas la traversée de la Manche qui a pu lui changer ses goûts ! Mais il est un fait certain, c’est que Feuillère à Londres se montre davantage qu’à Paris. Elle va souvent aux premières théâtrales, et cinématographiques. Elle est allée applaudir Mae West et Celia Johnson (qu’elle admire beaucoup depuis Brève rencontre) dans Sainte Jeanne, et a assisté à la présentation de Hamlet ; on l’a vue également, accompagnée de son metteur en scène Terence Young, à la première de One night with you…

    Jamais on ne vit aussi souvent Edwige Feuillère en robe du soir. Ses robes font d’ailleurs sensation. Particulièrement celle qu’elle avait le soir de la première de Hamlet. Elle était accompagnée par Roger Furse, décorateur habituel de Laurence Olivier. Cette fameuse robe a d’ailleurs une petite histoire. Robert Piguet, qui a fait du reste toutes les toilettes du film Woman Hater, l’avait spécialement conçue pour la scène finale de ce dernier. Or la fin a été modifiée depuis et la « robe du soir » s’est trouvée… sans emploi ! Du moins dans le film. Il est amusant de noter que pour les besoins du scénarios cette robe devais servir à Edwige Feuillère pour une scène se déroulant à une grande première cinématographique. Elle a donc bien tenu son rôle… mais dans la réalité.

    Edwige Feuillère a aussi beaucoup d’invitations. Mais elle ne les accepte que les samedi et dimanche. Car ses semaines sont plus que remplies et ne lui laissent pas le temps de vivre pour des mondanités, ce qui n’est pas son genre il est vrai. De temps en temps, elle part en week-end dans la campagne anglaise. L’autre semaine, elle est allée, par exemple, chez Jeanne de Casalis, actrice française qui joue dans Woman Hater le rôle de la dame de compagnie d’Edwige Feuillère. Notre vedette est revenue enchantée de la beauté de la campagne, tout autour de Londres, et du confort des maisons anglaises. Le climat britannique, dont pourtant on se plaint souvent (et à juste raison), semble donc bien réussir à Edwige Feuillère. Tous ceux qui l’ont vue à Londres la trouvent plus gentille que jamais, plus détendue, plus abordable même quoique peu démonstrative. Edwige garde toujours son mystère. On croit parfois, lorsqu’on est ami avec elle, être arrivé à bien la connaître mais juste à ce moment, elle vous échappe.

    Edwige Feuillère tourne tous les jours. Comme les studios sont très éloignés dé la capitale, elle doit se lever chaque matin à cinq heures (quelle jeune fille rêvant de cinéma pourra croire cela ?) et quitter l’hôtel à six heures. Comme à cette heure aussi matinale la vie de l’hôtel est encore en sommeil, Edwige traverse tout l’étage pour atteindre le seul ascenseur qui fonctionne. A sept heures, elle arrive aux studios Denham et, vers neuf heures moins le quart, elle est prête à tourner. Au studio elle est toujours charmante, mais préoccupée par son travail et surtout par son anglais. Chaque machiniste l’adore et, sur le plateau, elle a fait la conquête de tout le monde. Après sa journée de travail, elle revient à son hôtel vers sept heures le soir. Elle a juste assez de force pour prendre un bain, se mettre au lit et dîner. Une fois son dîner terminé, avant de s’endormir, elle revoit les scènes à tourner le lendemain et prend un repos bien mérité. Il lui reste à peine six heures pour dormir… Elle a si peu de temps pour ses occupations personnelles qu’elle ne trouve pas un instant pour écrire à ses amis. Elle utilise plutôt le téléphone et le télégraphe.

    Il est vrai que très bientôt Edwige Feuillère sera de nouveau parmi nous. Son année s’annonce bien remplie, puisque de nombreux projets cinématographiques l’attendent et qu’elle créera en décembre prochain Le partage de Midi de Claudel chez Jean-Louis Barrault, au théâtre Marigny. Elle reprendra ainsi la place (restée inoccupée durant sa fugue londonienne) qui est une des plus brillantes dans le ciel étoilé de Paris…

    J.-O. ACHEVEY.

  • L’INTELLIGENTE EDWIGE FEUILLÈRE

    Article publié pour L’Ecran Français n°235 le 2 Janvier 1950.

    Le sourire de « Woman Hater ».
    L’INTELLIGENTE EDWIGE FEUILLÈRE

    EDWIGE FEUILLÈRE vient de faire une double rentrée dans le monde du théâtre et du cinéma. Elle a terminé ces jours-ci son premier film français depuis deux ans : Julie de Carneilhan, mis en scène par Jacques Manuel, d’après l’oeuvre de Colette, et dans lequel elle a pour partenaires Pierre Brasseur (avec qui elle tourna déjà  il y a quinze ans Le Miroir aux alouettes et joua sur scène, récemment, Le Partage de midi), et Jacques Dumesnil. Le dernier film français d’Edwige Feuillère remonte à 1947 ; il s’agit de L’Aigle à deux têtes, de Jean Cocteau. Depuis lors, Edwige Feuillère n’a tourné qu’un film, et en Angleterre : Woman Hater, une comédie de Terence Young encore inédite en France, avec Stewart Granger.

    D’autre part, Edwige Feuillère a repris l’un de ses plus gros succés, La Dame aux camélias, qui fait courir chaque soir Paris au théâtre Sarah-Bernhardt. Edwige Feuillère n’a jamais vu La Dame aux camélias sur scène en tant que spectatrice. Ce fut en 1937 qu’on lui proposa, pour la première fois, de jouer La Dame aux camélias. Elle refusa; et refusa de nouveau l’année suivante. Fin 1938, on lui proposa de faire une tournée avec La Dame aux camélias :

    « Alors, comme tout le monde me conseillait de le faire, j’ai voulu essayer… Je suis allée trouver la fille d’Alexandre Dumas en lui demandant si elle me permettait d’alléger quelque peu la pièce et principalement de lui ôter son symbolisme primaire. Elle fut d’accord. Et nous jouâmes une vingtaine de fois en Belgique et en Suisse.»

    Pendant la guerre, nouvelle tournée, mais dans les provinces françaises cette fois, au profit de l’Union des Artistes. Puis la reprise eut lieu à Hébertot. Ce fut un triomphe. Cette carrière de triomphe, cette auréole de merveilleuse réussite qui pare la carrière de cette comédienne pourrait paraître miraculeuse. Rien n’est plus faux. Certes, l’auréole que le public place au-dessus d’Edwige Feuillère est le plus beau remerciement offert à une comédienne française. Mais dans la réussite d’Edwige Feuillère il n’y a pas de miracle. Mais simplement le fait qu’une petite fille qui voulait faire du théâtre, est venue à Paris, a d’abord été décontenancée par les milieux artistiques, puis a essayé lentement, quotidiennement de dominer ces milieux. Tout n’est que travail chez elle. Et tout travail; elle cherche à le pousser à sa perfection. Et c’est ce qu’elle reproche (elle a bel et bien raison) à  beaucoup de gens de cinéma. Ils ne croient pas à ce qu’ils font.

    « En tournant Julie de Carneilhan, m’a dit Edwige Feuillère, j’ai fait la connaissance d’un grand bonhomme, un de ces hommes trop rares dans les studios : le chef-opérateur Philipe Agostini… Il laisse l’acteur libre. Il soumet la technique à l’acteur.»

    Edwige Feuillère dans « Julie de Carneilhan ».

    Occupée par son film, les répétitions puis les représentations de sa pièce, Edwige Feuillere n’a plus eu le temps d’aller au cinéma depuis trois mois. Elle a été bouleversée par Voleur de bicyclette, de Vittorio de Sica, et notamment par l’enfant qui en est l’interprète : « Je ne peux ouvrir un magazine et trouver une photo de ce gosse sans être émue… Ce gosse, on a envie d’être sa mère. »

    Edwige Feuillère espère un jour que deux rêves se réaliseront pour elle: tourner avec Jean Renoir et avec Vittorio de Sica. C’est le film Barcarolle, oú elle avait pour partenaire Pierre Richard-Willm qui fit d’Edwige Feuillère une vedette de première grandeur. Après Barcarolle, elle tourna Stradivarius, toujours avec Pierre Richard-Willm, puis La Route heureuse, Lucrèce Borgia, Mister Flow, Marthe Richard, Feu, La Dame de Malacca, L’Emigrante, J’étais une aventurière, Sans lendemain, De Mayerling à Sarajevo, Mam’zelle Bonaparte, La Duchesse de Langeais, L’Honorable Catherine, Lucrèce, Tant que je vivrai, L’Idiot, La Part de l’ombre, Il suffit d’une fois, L’Aigle à deux têtes, Woman Hater, Julie de Carneilhan.

    « Topaze » avec Pauley.

    « Je n’ai pas de film préféré, déclare Edwige Feuillère. En réalité, je n’ai jamais aimé pleinement un de mes films. Je n’ai jamais eu au cinéma de rôle qui me satisfasse tout à fait. Tout au plus puis-je porter une affection particulière à  une scène ou à une séquence. Il faudrait peut-être, pour « fabriquer » mon film préféré, que je prenne des passages que j’aime dans certains. Un exemple: la scène d’amour du grenier dans Lucrèce… ou le premier tiers de L’Honorable Catherine. »

    Elle n’a pas vu tous ses films. Ceux que, pour une raison ou pour une autre, elle a revu le plus souvent: J’étais une aventurière, L’Idiot.

    « J’étais une aventurière » avec Jean Murat.

    « Les comédiens que j’admire le plus sont Greta Garbo, pour qui j’ai eu et j’ai toujours une passion. Et puis aussi deux grands disparus, Leslie Howard et Conrad Veidt. Viviane Romance et Danielle Darrieux dans leurs bons films. Et surtout la bouleversante Celia Johnson de Brève Rencontre, et Michèle Morgan… », dit Edwige Feuillère, et elle ajoute en ce qui concerne ses partenaires: « Jacques Berthier, un être très pur, très droit, extrêmement gentil, qui, je le crois, pourrait être mieux utilisé… Jean-Louis Barrault, toujours passionné, pétillant d’esprit, intelligent… Fernand Gravey, si amusant… Jean Marais adorable, ponctuel, consciencieux, d’une sincérité émouvante… Pierre Brasseur, que j’ai appris à connaître en jouant du Claudel… »

    Elle aimerait donner la réplique à Pierre Fresnay et à Walter Pidgeon. En 1937 Louis B. Mayer lui proposa de partir pour Hollywood. Elle refusa.

    « Je n’ai jamais été tentée par Hollywood. Peut-être irai-je un jour jouer sur scène à Broadway mais le voyage de Hollywood, je n’y pense pas.»

    Avant Barcarolle, Edwige Feuillère tourna de nombreux films qui ne lui apportèrent rien. Le premier, qui date de 1931, est un court métrage dont elle était l’interprète avec Fernandel: La Fine combine.

    « Je m’y suis trouvée monstrueuse… Mon cachet était de cinq cents francs… et je devais fournir les costumes ! Comme il fallait, entre autres, un déshabillé, j’en ai acheté un magnifique qui me coûta quatre cent quatre-vingt-quinze francs ! Presque tout mon cachet… »

    C’est Marc Allégret qui donna sa première chance à  Edwige Feuillère: Mam’zelle Nitouche. A la suite de ce film, et toujours avant Barcarolle, elle tourna Le Cordon bleu. Monsieur Albert, Les Aventures du roi Pausole, Une Petite Femme dans le train, La Perle, Topaze, Toi que j’adore, Maquillage, Matricule 33, Le Mirroir aux alouettes, Golgotha, Ces Messieurs de la Santé.

    C’est à  l’âge de treize ans qu’elle manifesta son premier désir de faire du théâtre. Edwige-Caroline Cunati, née à  Vesoul d’un père d’origine italienne et d’une mère (tout comme sa grand-mère) déjà originaire de Vesoul, était une petite fille (unique) taciturne et solitaire, que ses parents appelaient Wigette. Wigette se sauva deux fois de chez elle:

    « Je me promenais le long de la Seine… La surface de l’eau était couronnée de parterres de fleurs. Un jour, où j’écoutais le cri d’un crapaud au bord de l’eau, j’ai eu vraiment la sensation que je pouvais marcher sur les fleurs… et je me suis lancée sur l’eau; inutile de vous dire que j’ai aussitôt coulé et hurlé… »

    Sa mère lui apprit à lire La Divine Comédie en français et en italien. La directrice du lycée lui proposa de jouer Riquet à la houppe de Théodore de Banville, au cours d’une fête scolaire. Ce fut la première fois que Wigette monta sur les planches… Déjà  un premier succès !

    Elle a vingt ans lorsqu’elle arrive à Paris pour suivre les cours du Conservatoire. Elle prend pension à l’Union Chrétienne des jeunes filles, rue de Naples. Quinze jours après son arrivée, elle s’inscrit au Conservatoire et est reçue… Parmi ses camarades de Conservatoire : Annabella, Jean-Pierre Aumont, Simone Renant, Janine Crispin, Suzet Maïs, Michèle Alfa, Claude Génia, Julien Bertheau. Edwige y a pour professeurs Raphael Duflos et Georges Leroy. C’est au Conservatoire qu’elle rencontra Pierre Feuillère. Il s’écria, tout haut, en la voyant jouer une scène: « Elle est formidable ! » Ils se marièrent quelques mois plus tard. Ce mariage ne dura que trois ans. On sait que Pierre Feuillère se donna la mort, en 1945, avec sa seconde femme, Solange Moret; il était sujet à des crises de neurasthénie.

    En même temps qu’elle suivait les cours du Conservatoire, Edwige Feuillère débuta sur scène, sous le pseudonyme de Cora Lynn, au théâtre Daunou, dans Fleur de luxe. Puis aux Bouffes, elle joua Les Aventures du roi Pausole; parmi les autres petits rôles: Simone Simon et Paulette Dubost. Après trois ans de Conservatoire, Edwige Feuillère reçut un premier prix de comédie pour son interprétation d’une scène de La Parisienne de Becque. Parallèlement aux classes d’art dramatique, elle a suivi pendant dix mois les cours du Conservatoire de chant (elle avait été reçue avec les « Larmes » de Werther). Le 3 juillet 1931, Edwige Feuillère entra à la Comédie Française. Son premier rôle dans la Maison de Molière: Suzanne, la soubrette du Mariage de Figaro. La première eut lieu le 2 novembre 1931. Comme tant d’autres, Edwige Feuillère ne réussit pas à s’habituer à l’atmosphère des coulisses du Théâtre Français et elle quitta ce théâtre en 1933.

    Au cours de sa carrière théâtrale, Edwige Feuillère a créé très peu de pièces: La Dame de Solitude de Brumaire, Sodome et Gomorrhe de Giraudoux, Le Partage de midi de Paul Claudel, L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau. Parmi ses « reprises » les plus importantes furent La Prisonnière de Bourdet, La Parisienne de Becque et, enfin, La Dame aux camélias. Cette Dame, elle ira — après les représentations au théâtre Sarah-Bernhardt — la jouer l’an prochain en Italie. 

    Petite fille, Wigette n’avait qu’un désir: écrire, être femme de lettres. Et aujourd’hui, si on lui demande vers quelle profession elle se tournerait si elle n’était comédienne, elle répond:

    « Il y a des milliers de professions qui sont passionnantes. Le tout, c’est d’essayer de les exercer avec foi… La littérature, le journalisme, la couture, la médecine… J’aime le contact des gens de médecine car ils sont très humains. »

    Edwige Feuillère, qui ne tourne qu’un film par an, ignore encore quel sera le film qu’elle interprétera à son retour d’Italie.

    « La Part de L’ombre « .

    « Le mal de notre cinéma, m’a dit Edwige Feuillère, c’est son manque d’organisation… On s’imagine par exemple qu’une vedette a le droit de regard sur un scénario. Or il est rare d’avoir, avant la signature du contrat, un scénario de plus de dix pages !… Un découpage n’est jamais prêt ! Et il faut signer parce que le film doit être vendu en Italie, en Belgique ou en Chine avant d’être tourné ! »

    Nous ne pouvons que nous associer à la voix d’Edwige Feuillère pour dénoncer les méthodes du cinéma actuel. Et dire:

    « Au théâtre, personne n’accepte une pièce sans en avoir le texte. Tout le mal du cinéma vient de là . »

    Est-il besoin de faire ici l’éloge d’Edwige Feuillère ? Les plus grands noms du siècle ont dit, mieux que je ne pourrais le faire, leur admiration pour cette comédienne. Je me contenterai donc de me ranger parmi les admirateurs d’Edwige Feuillère, cette grande artiste qui honore l’art en général et le cinéma français en particulier.

    J.-C. TACCHELLA

  • Voulez-vous séduire Edwige Feuillère ?

    Excellente question que nous pose L’Écran Français n°147 le 20 avril 1948.

    Edwige Feuillère converse avec Stewart Granger, son partenaire dans « The Woman Hater », qu’elle tourne à Londres.
    Voulez-vous séduire Edwige Feuillère ?

    Décrochez votre téléphone, composez INValides (mais nous ne pousserons pas l’indiscrétion jusqu’à vous révéler le numéro…) si Marie (la bonne) vous répond, dites-lui : « Mme Feuillère c’est au sujet de la main. » Et lorsque Edwige sera là, glissez-lui d’un ton passionné : « J’ai retrouvé votre main droite  » (il s’agit d’un moulage en plâtre qui lui a été volé l’an passé par un admirateur, Puis sans lui laisser le temps de se ressaisir, proposez-lui à brûle-pour-point de descendre une rivière en canoë, avec vous. Elle raccrochera (bien qu’elle adore le canoë) parce qu’elle vous prendra pour un loufoque.

    Edwige a gardé de son enfance, en Côte-d’Or, le goût de la solitude et il est très difficile de l’approcher. Essayez toujours de vous présenter chez elle (avenue de La Bourdonnais), avec une cravate rouge (c’est sa couleur préférée) et un gros bouquet de tulipes et dites-lui : « Je m’appelle Jean. » Mais si elle découvre, que vous vous prénommez Arthur ou Hector, elle vous en voudra : elle déteste les menteurs.

    Quelques conseils utiles : ne lui téléphonez jamais avant une heure de l’après-midi; vous la réveillerez et ça lui donnerait la migraine. Apportez-lui des bouquins, jamais de traduction, car elle lit couramment l’anglais, l’allemand et l’italien (dans sa prime jeunesse, elle rêvait d’écrire). Caressez Fifi (c’est son chat noir). Offrez-lui des cigarettes américaines et parlez en termes admiratifs de Greta Garbo, Leslie Howard, Conrad Veidt, Viviane Romance, Danielle Darrieux, Celia Johnson et Michèle Morgan. Ne comptez pas sur l’alcool pour vous aider : elle ne boit pas. Et renseignez-vous auprès de Marie sur les jours « sans » (elle a la migraine trois fois par semaine).

    Lorsque vous aurez fait sa connaissance, un problème se posera : quand pourrez-vous la voir ? L’après-midi, elle lit ou prépare ses rôles. A six heures du soir, elle quitte à pied son hôtel particulier pour aller au théâtre (quand elle joue). Elle ne prend ni le métro, ni l’autobus, de peur d’être reconnue et n’a pas de voiture ne sachant pas conduire. Elle dîne dans sa loge, d’une tranche de jambon et d’une feuille de salade. Elle rentre à minuit et demi (toujours à pied et toujours seule) et Marie la met au lit.

    Vous devrez donc attendre un jour de relâche. N’aimant pas sortir elle vous recevra chez elle. Elle jouera du piano dans son grand salon tout blanc, parmi ses boules de verre, ses fauteuils rouges capitonnés et ses glaces de Venise et vous parlera longuement de ses camarades : Pierre-Richard Willm (« le meilleur »), Jacques Berthier (« un être très pur, très droit »), Jean-Louis Barrault (« pétillant d’esprit et intelligent »), Fernand Gravey (« amusant »), Jean Marais, enfin (« ponctuel et consciencieux »). Mais ne vous attendez pas à des confidences intimes. Les journalistes les plus indiscrets n’ont jamais trouvé le moindre roman d’amour à raconter sur elle (à l’exception, bien sûr, de son mariage et de son divorce avec Pierre Feuillère). Elle vous cachera peut-être son premier métier (sténo-dactylo) et son premier domicile à Paris (L’Union Chrétienne des Jeunes Filles, rue de Naples).

    La solution idéale est de la rencontrer pendant les vacances. Si vous réussissez alors, après avoir pêché à la ligne, ramassé des marrons, cherché des escargots et des trèfles à quatre feuilles, à descendre pieds nus dans un ruisseau et à la faire tomber, en glissant sur un galet rond, tout en lui parlant de Rendez-vous au cap Nord, un documentaire qu’elle a ramené de son voyage dans les pays nordiques, vous aurez fait un grand pas dans son estime. Emmenez-la à l’étranger : elle s’y plait beaucoup parce que personne ne lui demande d’autographes et là, alors, vous découvrirez une Edwige inconnue, en pantalon et sweater, très douce, très tendre, qui croit au grand amour, adore la poésie et les animaux et se désespère de ne pas avoir d’enfants.

    D. et T.

    Edwige Feuillère et Stewart Granger sortent du studio.