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  • Dans un Donjon y’avait un prisonnier…

    Article publié dans le Ciné-mondial du 19 Septembre 1941.

    Dans un Donjon y’avait un prisonnier…

    Un donjon fier de tout un passé de guerre, d’assauts, de victoires, dresse ses tours jumelées dans un ciel calme. Des marins au large chapeau du second Empire, dits Jean-Bart, montent une garde rigide et impeccable. Une voiture qui a couru la poste au galop enlevé de ses quatre chevaux s’arrête. Une femme en crinoline en descend. Visage pâle, trop ému, elle apporte avec elle une grâce, celle de celui qu’elle aime. Derrière les tours, de l’autre côté du château, une petite tache mouvante, collée à la pierre grise comme une araignée, descend le long des glacis. C’est un homme ! il s’évade…

    Là-haut, derrière les vieux créneaux, un homme épaule, tire… un coup de feu,éclate…

    — Silence ! on tourne !…

    Alors, tout cela, du cinéma ? 

    Les dernières scènes de Mam’zelle Bonaparte avec Edwige Feuillère et Raymond Rouleau.

    — Attention à ma robe !

    Feuillère marche avec précaution, escortée de son habilleuse qui, semblable à un page d’antan, soutient tout l’échafaudage précieux de la crinoline.

    — Vous comprenez, les soies que l’on emploie maintenant ne valent pas celles de jadis, le sable de l’esplanade l’éraille tellement qu’il m’est défendu de bouger, c’est très gênant. Quelle époque ! J’aime beaucoup mieux me battre en duel ou monter à cheval.

    — Ah ! parce que vous vous battez en duel et montez à cheval ?

    — Dans le film, naturellement. Je suis Cora Pearl, le grand amour de Jérôme Bonaparte, et je…

    — Mlle Feuillère, s.v.p., sur le plateau.

    C’est une façon de parler, il n’y a autour de nous qu’herbe et arbres, mais ces gens de cinéma tiennent fort à leurs habitudes.

    Edwige Feuillère, par la porte de droite, monte dans sa voiture et en ressort immédiatement par la porte de gauche, remplacée aussitôt à l’intérieur par son double. Pourquoi ? A cause de la crinoline toujours ; elle ne doit pas s’asseoir pour ne pas la froisser.

    — Je vous disais donc que, contrairement à ce qu’il peut vous en paraître, c’est un rôle d’action.

    — Oh ! attention, ne bougez pas surtout, votre robe ! 

    — C’est un rôle d’action qui demande beaucoup d’audace et aucun respect des contingences materielles.

    — Votre chapeau, vos plumes, le vent, votre crinoline, attention aux jupons ! 

    — Sauf, bien entendu, quand je suis en jupon.

    On s’en serait douté… Raymond Rouleau fixe un point très haut dans l’espace.

    — Vous voyez là-bas, la deuxième tour à droite. Eh bien ! c’est de cette fenêtre que je m’évade… c’est haut… il va falloir déchirer mon costume.

    — Parce que vous ne vous évadez pas réellement ?

    — Si. Venez au pied de ce glacis ; voyez, je vais monter quelques mètres plus haut et je me laisserai descendre… En quelque sorte, c’est une évasion de l’extérieur.

    — Aujourd’hui, on fait quelques gros plans en raccord. Mon double, un acrobate, s’est évadé pour moi hier.

    — Attention, monsieur Rouleau, je vais vous déchirer un peu votre chemise.

    — J’aime beaucoup ce rôle, il a beaucoup d’allure, de panache, il est extrêmement élégant, et…

    — Là encore un peu de déchirure à votre pantalon et un peu de terre aux genoux…

    Attention… à la robe qui doit être impeccable. Attention… aux déchirures qui doivent être semblables à hier. Nous sommes décidément en plein cinéma. II est vrai que ces « attention ! » successifs sont les gardiens vigilants de la perfection du film et nous sommes certains qu’ils réussiront parfaitement à créer pour nous l’illusion de cette époque fameuse où Cora Pearl, célèbre par son charme et son talent, était la grande passion du Tout Paris en général et de Jérôme Bonaparte en particulier. S’il faut en croire les chroniqueurs de l’époque, c’était une femme au corps parfait et au visage fardé de crème pâle, qui entretenait soigneusement un teint de lis et de rose contre lequel l’outrage des ans était impuissant. Cette crème était un secret qu’elle ne livra jamais. Elle aimait fort les diamants et particulièrement les perles que l’on trouve du reste à l’origine de son nom : « Pearl ». Elle n’avait, pour ses grandes et petites sorties, pas moins de 8 voitures à sa disposition et 10 chevaux, tous de couleur « café au lait ». Ses écuries, ses robes, son hôtel particulier et son salon chinois — on ne peut plus chinois, écrivait un journaliste du Nain-Jaune — étaient célèbres. C’est dans ce salon qu’elle donna, du reste, une avant-première de son rôle de Cupidon dans Orphée aux enfers, au milieu d’une cour admirative de « cocodès » de l’époque qui s’écriait : « Quel crâne ! Quel chien ! »

    Ce n’est certainement pas cet aspect brillant et un peu factice de cette femme trop célèbre qu’Edwige Feuillère incarnera, mais bien l’autre côté de la tapisserie, la trame humaine de la grande amoureuse que fut Cora Pearl.

    M. R.