Ci-dessous, la transcription d’un article publié dans le Photo-Journal du 18 Mai 1957.
Par deux fois, la petite… Edwige se sauva de chez ses parents !
Par Germaine Dugas
J’avais rendez-vous à 6 heures, au Saint-Denis, avec Madame Edwige Feuillère. A 6 heures précises, j’entrais au théâtre tout juste comme Madame Feuillère en sortait. Je l’arrêtais au passage et me présentais.
— Ah, bonjour, mademoiselle, je vous attendais justement. Mais si vous voulez bien venir avec nous prendre le thé, car je suis un peu fatiguée et je n’ai pas encore eu le temps… Alors nous pourrons bavarder un peu…
— Mais avec plaisir.
— Oh, permettez que je vous présente Marie-Ange. C’est la dessinatrice et créatrice de nos magnifiques costumes.
En pénétrant dans le restaurant, Madame Feuillère salua très gentiment le personnel de la maison, car elle commençait à devenir une cliente assidue. Edwige Feuillère prit un thé-citron accompagné d’une tarte aux pommes, à laquelle elle ajouta même un peu de sucre. L’interrogatoire, portant sur l’enfance de Madame Feuillère, commençait…
— J’ai eu une enfance assez exceptionnelle. Mes parents étaient des gens qui voyageaient beaucoup, d’une ville à l’autre et même d’un pays à un autre… toujours suivis de leur petite Edwige. Je les adorais. Enfant unique, j’étais aussi assez sauvage et très indépendante. C’est d’ailleurs mon indépendance qui m’a conduite à choisir le théâtre pour lequel j’avais un goût inné. Depuis ma plus tendre enfance, j’avais toujours eu un goût particulier pour les balades dans les bois, à la campagne, sur les grandes routes. Je pouvais marcher ainsi pendant des heures entières sans me lasser. Là, j’étais pleinement heureuse, me croyant seule sur la terre à respirer l’air pur et à admirer les merveilles de la nature.
Première fugue
Pour une raison qu’elle ne peut expliquer encore aujourd’hui, la petite Edwige se sauva de chez elle à l’âge de quatre ans :
— Cette fugue causa l’inquiétude que vous pouvez imaginer à mes parents. Mais la dernière que je fis, vers l’âge de dix ans, faillit me coûter la vie. Je partis de la maison et je m’éloignais dans la direction des marécages. Ce n’est que plusieurs heures plus tard que mes parents, constatant ma disparition, se mirent à ma recherche, accompagnés d’agents de police et de volontaires. Naturellement, on me retrouve. Ma mère, qui était une femme très douce, me “battit comme plâtre”. Je me rendis compte, pour la première fois, que je venais de faire de la peine à ma maman et je me mis à pleurer… Et je lui jurai de ne jamais plus recommencer !
Edwige Feuillère tint parole. Vinrent ensuite les études scolaires. Elle passa, me dit-elle, plus de temps dans les couloirs que dans la classe, assise devant le professeur.
— Notre costume, comprenait un chapeau qui, l’été, était fait de paille d’Italie. Alors ma plus grande distraction consistait à prendre le chapeau de mes compagnes, à leur insu. Je tirais sur le fil central, ce qui amenait la décomposition du chapeau… et me méritait également des promenades dans les couloirs du collège !
Nulle en math…
Autant l’élève Edwige Feuillère était brillante dans les matières touchant le français, la composition, l’histoire, autant elle était nulle en mathématiques, calcul, algèbre et géométrie. Mais elle avait toujours une idée fixe : devenir comédienne. Naturellement, ses parents essayèrent par tous les moyens de la décourager. Mais rien n’y fit : elle fut comédienne, pour notre plus grande joie.
— C’est très agréable de causer comme ça, me dit alors Madame Feuillère en consultant sa montre, mais il faut tout de même que je me rende au théâtre pour commencer mon maquillage et mes préparatifs. Si vous voulez m’accompagner à ma loge, je vous donnerai quelques photos.
— Mais certainement.
“Chambre à louer”
Chemin faisant et tout en continuant de parler de son métier, Edwige Feuillère me montra une affiche de “chambre à louer”, sur une maison.
— Vous voyez cette annonce? Eh bien ! Il y a vingt ans qu’on n’a pas vu ça en France ! En arrivant au théâtre, Edwige Feuillère me fit remarquer que l’on avait encore enlevé (des admirateurs pour sûr!) les photos qui accompagnaient les affiches de ses spectacles à Montréal.
— Et ça recommence chaque fois qu’on les remplace ! Ce sont les photos de “Phèdre” qui disparaissent le plus vite. C’est probablement un amoureux de “Phèdre” ! Vous savez que ça commence à nous coûter cher à la fin, car ce sont des photos très dispendieuses.
— Tant mieux… pour vos admirateurs !
Une fois dans la loge, Madame Feuillère me remit les photos promises. Je la quittais vite car je m’aperçus qu’elle était en retard par ma faute. A la sortie du Saint-Denis, je revis par la pensée cette grande dame du théâtre, et je notais que malgré sa démarche altière, son assurance et la grande confiance en elle-même qu’elle semble montrer, Madame Feuillère laisse parfois deviner, malgré elle, une timidité presque enfantine. Ce qui est tout à fait charmant et nous la rend encore plus sympathique.
