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  • Les coulisses de l’Aigle à deux têtes

    Extrait tiré du livre Le Foyer des Artistes (1947) dans lequel Jean Cocteau évoque les coulisses de sa pièce, l’Aigle à deux têtes.

    Les coulisses de l’Aigle à deux têtes

    Au fond du plateau, à gauche, je contemple la petite porte où j’entrais, jadis, chez Mme Pitoëff, dans ma cotte bleue de l’ange Heurtebise. En 1946, c’est la porte de la loge d’Edwige Feuillère, qui joue la reine, et cette porte m’intimide parce qu’Edwige Feuillère, entre les mains de ses coiffeurs et de ses habilleuses, va m’apparaître debout, plus étincelante que l’arbre de Noël de mon enfance. 

    Je frappe. J’ouvre la porte. Couronnée de mains et d’étoiles, elle perfectionne devant la glace l’édifice en or de sa chevelure. Son cou est serré par une toute petite ceinture de diamants. Ses épaules, sa poitrine, sveltes, rondes, blanches, ni grasses ni maigres, surgissent d’un corset de neige, barré par le ruban de moire et la constellation des ordres. Mais ce n’est pas ici la meilleure place. J’aime la guetter, un peu plus tard, lorsqu’elle attend son entrée du premier acte, derrière la porte secrète ou Jean Marais a peint lui-même le portrait qui le représente. Degas, Lautrec, ont puisé leurs plus nobles prestiges dans cet enfer délicieux des planches.

    Regardez Edwige Feuillère singulièrement et sournoisement éclairée par-dessous. On dirait une fée dans quelque cave, ses tulles traversés par l’aube d’un soupirail, une cantatrice de l’Opéra en train d’attendre qu’une trappe la fasse surgir au clair de la lune, la jeune reine de Ruy Blas lorsqu’elle écoute le conseil des ministres dans la cachette de Charles Quint. Et voici qu’elle ouvre l’éventail de dentelle noire dont elle se masque la figure, et voici qu’elle fait onduler, respirer sa robe, comme si elle était un plumage enraciné en elle, et voici que la porte s’ouvre, qu’elle entre dans le toril, plus têtue que les bêtes, plus audacieuse que le toréador. Et voici que la porte se referme et que seule sa voix m’arrive dans la nuit où j’écoute, cette voix nasale et chantante que nulle actrice ne possède depuis Réjane, de Bray et Sarah Bernhardt. 

    C’est au tour de Jean Marais de vivre en silence, sous les étonnantes lumières du chien et du loup. Nous avons traversé le premier et le deuxième acte. Edwige passe la robe d’amazone, inventée par Bérard d’après les photographies de l’impératrice Elisabeth. Elle coiffe le haut de forme entouré d’un voile, elle drape sur ses épaules le burnous doublé d’écarlate, elle empoigne sa cravache.

    Entre la base de l’escalier qui va le conduire à sa mort et du haut duquel il s’écroulera tout à l’heure à la renverse, Marais quitte le costume noir et endosse vite sa tenue de montagnard du premier acte. Il a juste le temps nécessaire pendant la scène où la reine donne à Marny ses ordres et lui annonce qu’elle doit se résoudre à commettre un acte que “toutes les femmes envisageraient avec horreur.”

    Une habilleuse termine en hâte le cérémonial (car, je le répète, tout en est un au théâtre) par le poignard qu’elle enfonce dans sa gaine de cuir avant que Marais en frappe Edwige.

    Et Marny sort et la reine se tourne vers la fenêtre et Jean Marais, quatre à quatre, monte les marches et se lance dans la fournaise de la scène finale, dans l’ouragan d’Edwige où il flotte et se colle aux meubles comme une feuille morte. Je ne les reverrai plus avant demain où ils auront ressuscité pour revivre et remourir sans cesse. Si. Je reverrai Edwige une seconde, du bas du praticable où se dresse la haute fenêtre. Portée par l’amour, la douleur, la noblesse, l’orgueil, la marche triomphale des cuivres, elle monte, déjà morte au monde, invisible à mes yeux.

    Soudain, je la vois. Elle pousse les battants de la fenêtre d’un coup de poing. La marche royale augmente de volume. Edwige veut apparaître à ses troupes. Je devine Marais qui s’efforce de la rejoindre. Elle l’appelle : Stanislas ! Alors je ne vois plus rien. J’entends le fracas de la chute et celui d’Edwige qui tombe en arrachant le rideau.

    J’ai noté, dans les coulisses, sur mes genoux, ce qui se passe en marge d’une œuvre qui met aux prises un lion et une licorne, animés par une psychologie héraldique qu’il ne faudrait pas confondre avec la psychologie.

    JC

  • Pour la 600e fois, Edwige Feuillère incarne pour vous la Dame aux Camélias.

    Article publié dans la revue hebdomadaire illustrée Les Bonnes Soirées du 9 Mai 1954.

    Elle dédicace ses portraits avec le porte-plume d’ivoire qu’elle utilisait dans le film « Olivia » et elle porte le bracelet à cabochon de la reine de « L’Aigle à deux têtes ».
    Pour la 600e fois, Edwige Feuillère incarne pour vous la Dame aux Camélias.

    — Je vous présente Armand Duval, me dit Edwige Feuillère.

    Yves Vincent sourit. Il va prêter ses larges épaules et son regard brun, direct, au personnage d’Armand Duval, amoureux de la Dame aux Camélias, dans le drame célèbre d’Alexandre Dumas fils. « La Dame » est évidemment Edwige Feuillère, qui va jouer le rôle pour la 600e fois ou presque. Cette longue amitié qu’elle voue à Marguerite Gautier, elle la doit à l’entêtement de Lucien Fonson, directeur du Théâtre des Galeries à Bruxelles et fils de l’auteur du « Mariage de Mle Beulemans ». Il sentait qu’elle était la seule à pouvoir tenir ce « grand premier rôle » à la scène et parvint, à force d’insistance, à l’en persuader, bien qu’elle ait déjà refusé de le jouer à M. Paul Abram, qui voulait monter la pièce à l’Odéon. C’est ainsi qu’elle joua « La Dame aux Camélias » pour la première fois à Bruxelles et non pas à Paris. Elle l’a jouée depuis plus de cinq cents fois avec sept Armand Duval différents : Jacques Remy, Pierre-Richard Willm, Bernier, Georges Marny, Jacques Berthier, Bernard Lancret, Jean-Claude Pascal. Yves Vincent sera le huitième.

    Elle rend souvent visite à son amie, Mme de Galéea, et à son étonnante collection de poupées anciennes.
    Elle rend souvent visite à son amie, Mme de Galéea,
    et à son étonnante collection de poupées anciennes.
    Avec Yves Vincent (Armand Duval n° 8)
    Edwige Feuillère choisit les maquettes
    des robes de sa prochaine tournée.

    J’étais nerveuse comme la reine de Cocteau. 

    Edwige Feuillère reste à Paris pour terminer la saison au Théâtre Marigny, où elle joue avec la Compagnie Madeleine Renaud – Jean-Louis Barrault « Pour Lucrèce », de Jean Giraudoux, et « Le Partage de Midi », de Paul Claudel. Ensuite, elle quittera la Compagnie, qui voguera vers l’Amérique du Sud, et partira de son côté pour la Suisse, l’Italie et l’Allemagne avec deux pièces au répertoire : « La Dame aux Camélias » et « Le Partage de Midi ». A partir de septembre, elle tournera deux films : « Les Fruits de l’été », tiré d’une nouvelle de l’académicien Goncourt Philippe Hériat, et « Le Lien invisible », d’après un roman danois. Elle ne reparaîtra donc sur une scène parisienne qu’au printemps 1955, car elle ne mène jamais de front cinéma et théâtre. 

    Auteur et interprète ont le sourire : l’académicien Paul Claudel embrasse Edwige Feuillère pendant une répétition du « Partage de Midi ».
    De gauche à droite : Jean-Louis Barrault,
    Pierre Brasseur, Edwige Feuillère, Jacques Dacqmine, dans « Le Partage de Midi ».

    — Lorsque je vis un rôle, il me marque, me confie-t-elle, et m’empêche d’en vivre un autre en même temps… Quand je jouais la reine de « L’Aigle à deux têtes », par exemple, je souffrais, même chez moi, d’une insupportable nervosité : j’avais les gestes secs de cette femme impérieuse refoulant une timidité qu’elle ne pouvait cacher malgré ses coups d’éventail et son apparente tyrannie. La poésie me faisait pleurer. 

    En vérité, si Edwige Feuillère «collait » si bien à ce rôle, c’est qu’une chose au moins la rapprochait de la reine imaginée par le poète Jean Cocteau: le désir de vaincre. 

    Edwige Feuillère dans le rôle de la reine de
    « L’Aigle à deux têtes », de Jean Cocteau.

    — Dès l’âge de six ans, raconte-t-elle, je voulais devenir une grande chanteuse, une grande danseuse, une grande comédienne, je voulais être tout ce que j’admirais. Je récitais les vers du poète Maurice Pollinat, qui faisait pleurer les biches au clair de lune, et je pleurais, déjà, comme une horrible cabotine.

    Son imprésario la présenta un jour aux directeurs de la Paramount, qui firent sur elle les pires réflexions en anglais, croyant qu’elle ne comprenait pas. Huit jours plus tard, elle décrochait un premier prix au concours du Conservatoire en jouant une scène de « La Parisienne ». Le lendemain, elle était à nouveau convoquée à la Paramount, et les mêmes directeurs, la noyant sous les compliments — sans la reconnaître — lui signèrent un contrat pour sept films. Ce contrat en poche, elle leur répéta, mot pour mot, ce qu’ils avaient dit devant elle une semaine auparavant. Ce fut une leçon pour tout le monde, mais surtout pour elle, qui apprit à rester sur la défensive et, chaque fois que possible, à marquer des points. 

    Et voici la robe à tournure, l’ombrelle et l’aigrette, de « La Parisienne », qu’Edwige Feuillère a jouée à Bruxelles et jamais à Paris.

    Venise dans une cuve. 

    C’est ainsi qu’en manière de provocation, elle joua l’opérette légère sous le pseudonyme de Cora Lynn, puis entra à la Comédie-Française par goût des beaux textes. Elle en sortit deux ans plus tard, lasse d’avoir dit cent fois : « Madame est servie ». Ensuite, elle se laissa prendre par le cinéma, sans y attacher autrement d’importance : 

    — Il y a peut-être sept ou huit films valables sur les trente-cinq que j’ai tournés! avoue-t-elle, mais cela m’amusait de gagner de l’argent et de voyager. 

    Encore son désir de changer de latitude n’est-il pas toujours contenté. Ainsi, pour « La Dame de Malacca », qu’elle devait aller tourner avec Pierre- Richard Willm en Malaisie (les producteurs l’avaient juré !) et où l’on se contenta de… la Côte d’Azur avec la figuration de toute la pègre marseillaise. Ou bien pour jouer,« Barcarole », toujours avec Pierre-Richard Willm, qui n’aboutit jamais jusqu’à Venise, mais… en studio, dans d’immenses cuves de ciment armé. 

    — Seul le gondolier était (peut-être) vénitien ! plaisante Edwige Feuillère, qui en rit encore.

    Une interview de J. CARLIER.

    Dans le rôle de la Dame aux Camélias, voici Edwige Feuillère avec Pierre- Richard Willm au regard bleu et aux cheveux en vagues blondes. Un jour, raconte Edwige Feuillère, une spectatrice s’était tellement prise au jeu qu’au moment où Armand Duval entre pendant que je lui écris une lettre d’adieu, j’entendis une voix crier près de la rampe : « Oh ! il va la tuer ! ».