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  • L’INTELLIGENTE EDWIGE FEUILLÈRE

    Article publié pour L’Ecran Français n°235 le 2 Janvier 1950.

    Le sourire de « Woman Hater ».
    L’INTELLIGENTE EDWIGE FEUILLÈRE

    EDWIGE FEUILLÈRE vient de faire une double rentrée dans le monde du théâtre et du cinéma. Elle a terminé ces jours-ci son premier film français depuis deux ans : Julie de Carneilhan, mis en scène par Jacques Manuel, d’après l’oeuvre de Colette, et dans lequel elle a pour partenaires Pierre Brasseur (avec qui elle tourna déjà  il y a quinze ans Le Miroir aux alouettes et joua sur scène, récemment, Le Partage de midi), et Jacques Dumesnil. Le dernier film français d’Edwige Feuillère remonte à 1947 ; il s’agit de L’Aigle à deux têtes, de Jean Cocteau. Depuis lors, Edwige Feuillère n’a tourné qu’un film, et en Angleterre : Woman Hater, une comédie de Terence Young encore inédite en France, avec Stewart Granger.

    D’autre part, Edwige Feuillère a repris l’un de ses plus gros succés, La Dame aux camélias, qui fait courir chaque soir Paris au théâtre Sarah-Bernhardt. Edwige Feuillère n’a jamais vu La Dame aux camélias sur scène en tant que spectatrice. Ce fut en 1937 qu’on lui proposa, pour la première fois, de jouer La Dame aux camélias. Elle refusa; et refusa de nouveau l’année suivante. Fin 1938, on lui proposa de faire une tournée avec La Dame aux camélias :

    « Alors, comme tout le monde me conseillait de le faire, j’ai voulu essayer… Je suis allée trouver la fille d’Alexandre Dumas en lui demandant si elle me permettait d’alléger quelque peu la pièce et principalement de lui ôter son symbolisme primaire. Elle fut d’accord. Et nous jouâmes une vingtaine de fois en Belgique et en Suisse.»

    Pendant la guerre, nouvelle tournée, mais dans les provinces françaises cette fois, au profit de l’Union des Artistes. Puis la reprise eut lieu à Hébertot. Ce fut un triomphe. Cette carrière de triomphe, cette auréole de merveilleuse réussite qui pare la carrière de cette comédienne pourrait paraître miraculeuse. Rien n’est plus faux. Certes, l’auréole que le public place au-dessus d’Edwige Feuillère est le plus beau remerciement offert à une comédienne française. Mais dans la réussite d’Edwige Feuillère il n’y a pas de miracle. Mais simplement le fait qu’une petite fille qui voulait faire du théâtre, est venue à Paris, a d’abord été décontenancée par les milieux artistiques, puis a essayé lentement, quotidiennement de dominer ces milieux. Tout n’est que travail chez elle. Et tout travail; elle cherche à le pousser à sa perfection. Et c’est ce qu’elle reproche (elle a bel et bien raison) à  beaucoup de gens de cinéma. Ils ne croient pas à ce qu’ils font.

    « En tournant Julie de Carneilhan, m’a dit Edwige Feuillère, j’ai fait la connaissance d’un grand bonhomme, un de ces hommes trop rares dans les studios : le chef-opérateur Philipe Agostini… Il laisse l’acteur libre. Il soumet la technique à l’acteur.»

    Edwige Feuillère dans « Julie de Carneilhan ».

    Occupée par son film, les répétitions puis les représentations de sa pièce, Edwige Feuillere n’a plus eu le temps d’aller au cinéma depuis trois mois. Elle a été bouleversée par Voleur de bicyclette, de Vittorio de Sica, et notamment par l’enfant qui en est l’interprète : « Je ne peux ouvrir un magazine et trouver une photo de ce gosse sans être émue… Ce gosse, on a envie d’être sa mère. »

    Edwige Feuillère espère un jour que deux rêves se réaliseront pour elle: tourner avec Jean Renoir et avec Vittorio de Sica. C’est le film Barcarolle, oú elle avait pour partenaire Pierre Richard-Willm qui fit d’Edwige Feuillère une vedette de première grandeur. Après Barcarolle, elle tourna Stradivarius, toujours avec Pierre Richard-Willm, puis La Route heureuse, Lucrèce Borgia, Mister Flow, Marthe Richard, Feu, La Dame de Malacca, L’Emigrante, J’étais une aventurière, Sans lendemain, De Mayerling à Sarajevo, Mam’zelle Bonaparte, La Duchesse de Langeais, L’Honorable Catherine, Lucrèce, Tant que je vivrai, L’Idiot, La Part de l’ombre, Il suffit d’une fois, L’Aigle à deux têtes, Woman Hater, Julie de Carneilhan.

    « Topaze » avec Pauley.

    « Je n’ai pas de film préféré, déclare Edwige Feuillère. En réalité, je n’ai jamais aimé pleinement un de mes films. Je n’ai jamais eu au cinéma de rôle qui me satisfasse tout à fait. Tout au plus puis-je porter une affection particulière à  une scène ou à une séquence. Il faudrait peut-être, pour « fabriquer » mon film préféré, que je prenne des passages que j’aime dans certains. Un exemple: la scène d’amour du grenier dans Lucrèce… ou le premier tiers de L’Honorable Catherine. »

    Elle n’a pas vu tous ses films. Ceux que, pour une raison ou pour une autre, elle a revu le plus souvent: J’étais une aventurière, L’Idiot.

    « J’étais une aventurière » avec Jean Murat.

    « Les comédiens que j’admire le plus sont Greta Garbo, pour qui j’ai eu et j’ai toujours une passion. Et puis aussi deux grands disparus, Leslie Howard et Conrad Veidt. Viviane Romance et Danielle Darrieux dans leurs bons films. Et surtout la bouleversante Celia Johnson de Brève Rencontre, et Michèle Morgan… », dit Edwige Feuillère, et elle ajoute en ce qui concerne ses partenaires: « Jacques Berthier, un être très pur, très droit, extrêmement gentil, qui, je le crois, pourrait être mieux utilisé… Jean-Louis Barrault, toujours passionné, pétillant d’esprit, intelligent… Fernand Gravey, si amusant… Jean Marais adorable, ponctuel, consciencieux, d’une sincérité émouvante… Pierre Brasseur, que j’ai appris à connaître en jouant du Claudel… »

    Elle aimerait donner la réplique à Pierre Fresnay et à Walter Pidgeon. En 1937 Louis B. Mayer lui proposa de partir pour Hollywood. Elle refusa.

    « Je n’ai jamais été tentée par Hollywood. Peut-être irai-je un jour jouer sur scène à Broadway mais le voyage de Hollywood, je n’y pense pas.»

    Avant Barcarolle, Edwige Feuillère tourna de nombreux films qui ne lui apportèrent rien. Le premier, qui date de 1931, est un court métrage dont elle était l’interprète avec Fernandel: La Fine combine.

    « Je m’y suis trouvée monstrueuse… Mon cachet était de cinq cents francs… et je devais fournir les costumes ! Comme il fallait, entre autres, un déshabillé, j’en ai acheté un magnifique qui me coûta quatre cent quatre-vingt-quinze francs ! Presque tout mon cachet… »

    C’est Marc Allégret qui donna sa première chance à  Edwige Feuillère: Mam’zelle Nitouche. A la suite de ce film, et toujours avant Barcarolle, elle tourna Le Cordon bleu. Monsieur Albert, Les Aventures du roi Pausole, Une Petite Femme dans le train, La Perle, Topaze, Toi que j’adore, Maquillage, Matricule 33, Le Mirroir aux alouettes, Golgotha, Ces Messieurs de la Santé.

    C’est à  l’âge de treize ans qu’elle manifesta son premier désir de faire du théâtre. Edwige-Caroline Cunati, née à  Vesoul d’un père d’origine italienne et d’une mère (tout comme sa grand-mère) déjà originaire de Vesoul, était une petite fille (unique) taciturne et solitaire, que ses parents appelaient Wigette. Wigette se sauva deux fois de chez elle:

    « Je me promenais le long de la Seine… La surface de l’eau était couronnée de parterres de fleurs. Un jour, où j’écoutais le cri d’un crapaud au bord de l’eau, j’ai eu vraiment la sensation que je pouvais marcher sur les fleurs… et je me suis lancée sur l’eau; inutile de vous dire que j’ai aussitôt coulé et hurlé… »

    Sa mère lui apprit à lire La Divine Comédie en français et en italien. La directrice du lycée lui proposa de jouer Riquet à la houppe de Théodore de Banville, au cours d’une fête scolaire. Ce fut la première fois que Wigette monta sur les planches… Déjà  un premier succès !

    Elle a vingt ans lorsqu’elle arrive à Paris pour suivre les cours du Conservatoire. Elle prend pension à l’Union Chrétienne des jeunes filles, rue de Naples. Quinze jours après son arrivée, elle s’inscrit au Conservatoire et est reçue… Parmi ses camarades de Conservatoire : Annabella, Jean-Pierre Aumont, Simone Renant, Janine Crispin, Suzet Maïs, Michèle Alfa, Claude Génia, Julien Bertheau. Edwige y a pour professeurs Raphael Duflos et Georges Leroy. C’est au Conservatoire qu’elle rencontra Pierre Feuillère. Il s’écria, tout haut, en la voyant jouer une scène: « Elle est formidable ! » Ils se marièrent quelques mois plus tard. Ce mariage ne dura que trois ans. On sait que Pierre Feuillère se donna la mort, en 1945, avec sa seconde femme, Solange Moret; il était sujet à des crises de neurasthénie.

    En même temps qu’elle suivait les cours du Conservatoire, Edwige Feuillère débuta sur scène, sous le pseudonyme de Cora Lynn, au théâtre Daunou, dans Fleur de luxe. Puis aux Bouffes, elle joua Les Aventures du roi Pausole; parmi les autres petits rôles: Simone Simon et Paulette Dubost. Après trois ans de Conservatoire, Edwige Feuillère reçut un premier prix de comédie pour son interprétation d’une scène de La Parisienne de Becque. Parallèlement aux classes d’art dramatique, elle a suivi pendant dix mois les cours du Conservatoire de chant (elle avait été reçue avec les « Larmes » de Werther). Le 3 juillet 1931, Edwige Feuillère entra à la Comédie Française. Son premier rôle dans la Maison de Molière: Suzanne, la soubrette du Mariage de Figaro. La première eut lieu le 2 novembre 1931. Comme tant d’autres, Edwige Feuillère ne réussit pas à s’habituer à l’atmosphère des coulisses du Théâtre Français et elle quitta ce théâtre en 1933.

    Au cours de sa carrière théâtrale, Edwige Feuillère a créé très peu de pièces: La Dame de Solitude de Brumaire, Sodome et Gomorrhe de Giraudoux, Le Partage de midi de Paul Claudel, L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau. Parmi ses « reprises » les plus importantes furent La Prisonnière de Bourdet, La Parisienne de Becque et, enfin, La Dame aux camélias. Cette Dame, elle ira — après les représentations au théâtre Sarah-Bernhardt — la jouer l’an prochain en Italie. 

    Petite fille, Wigette n’avait qu’un désir: écrire, être femme de lettres. Et aujourd’hui, si on lui demande vers quelle profession elle se tournerait si elle n’était comédienne, elle répond:

    « Il y a des milliers de professions qui sont passionnantes. Le tout, c’est d’essayer de les exercer avec foi… La littérature, le journalisme, la couture, la médecine… J’aime le contact des gens de médecine car ils sont très humains. »

    Edwige Feuillère, qui ne tourne qu’un film par an, ignore encore quel sera le film qu’elle interprétera à son retour d’Italie.

    « La Part de L’ombre « .

    « Le mal de notre cinéma, m’a dit Edwige Feuillère, c’est son manque d’organisation… On s’imagine par exemple qu’une vedette a le droit de regard sur un scénario. Or il est rare d’avoir, avant la signature du contrat, un scénario de plus de dix pages !… Un découpage n’est jamais prêt ! Et il faut signer parce que le film doit être vendu en Italie, en Belgique ou en Chine avant d’être tourné ! »

    Nous ne pouvons que nous associer à la voix d’Edwige Feuillère pour dénoncer les méthodes du cinéma actuel. Et dire:

    « Au théâtre, personne n’accepte une pièce sans en avoir le texte. Tout le mal du cinéma vient de là . »

    Est-il besoin de faire ici l’éloge d’Edwige Feuillère ? Les plus grands noms du siècle ont dit, mieux que je ne pourrais le faire, leur admiration pour cette comédienne. Je me contenterai donc de me ranger parmi les admirateurs d’Edwige Feuillère, cette grande artiste qui honore l’art en général et le cinéma français en particulier.

    J.-C. TACCHELLA

  • Edwige Feuillère la Magnifique

    Article pertinent (loin des portraits édulcorés et superficiels des magazines à vedettes de type Cinémonde—pour n’en citer qu’un) publié dans Ce soir, le quotidien d’information communiste de Louis Aragon et Jean Richard Bloch, un 13 Mai 1950.

    EDWIGE FEUILLÈRE la Magnifique

    (Interview recueillie par R. PILATI)

    Nous sommes dans la loge de Sarah Bernhardt, au théâtre qui porte son nom. Loge spacieuse, curieuse, véritable petit appartement meublé en style faux Empire, avec, sur le moindre objet, la fière devise de Sarah Bernhardt : « Quand même ».

    Edwige Feuillère est là chez elle. C’était sa loge quand elle jouait, récemment, La Dame aux camélias. Et il y a comme une sorte de correspondance, un relais, du rôle que joua Sarah Bernhardt à celui que joue maintenant, à la scène, à l’écran, à la ville, Edwige Feuillère.

    Edwige Feuillère, ou l’Actrice. Elle est devenue un mythe. Elle entrera dans la légende. Elle est la plus belle des femmes, et en même temps, dirait-on, un être désincarné : une représentation. Edwige Feuillère ne nous appartient pas, ne s’appartient plus : c’est une missionnaire, c’est la Comédienne à l’état pur. C’est si vrai qu’on ne connaît rien de la vie privée d’Edwige Feuillère. Rien. Tout se passe comme si elle n’en avait pas, comme si elle n’avait pas le droit d’en avoir une.

    Si l’on parvient, pourtant, à capter sa confiance, la reine altière de L’Aigle à deux têtes, la noble Duchesse de Langeais apparaît comme une femme faible, tourmentée, peu sûre d’elle au fond. Edwige Feuillère qui se croit laide, qui se réfugie dans une réserve glacée par peur du monde, est une femme sensible, trop sensible. Et à la ville encore, il faut qu’elle joue un rôle, elle le fait avec un mélange de satisfaction et de résignation qui force le respect. Car elle porte en elle l’amour de son métier, un amour qui la consume toute, toujours, sous sa superbe et son apparente froideur. Elle ne vit que pour lui, et il n’y a pas, je crois, en France ni ailleurs, une comédienne qui parle aussi bien de son métier.

    Cette inquiète est heureuse. D’avoir en un an créé à la scène Le Partage de midi, de Paul Claudel, et Julie de Carneilhan, de Colette, l’a comblée.

    « Le Partage de midi est un holocauste : Claudel a mis dedans sa vie même et son âme ; tout ce qui un jour lui a dévoré le cœur. »

    Quant à Julie de Carneilhan, Feuillère, en ayant le courage d’incarner une héroïne de quarante ans, y a mis tous les feux d’une passion que certains s’obstinent à lui refuser : comme Ysé, elle y est vivante, charnelle, sensuelle, toute nue comme sont toujours les héroïnes de Colette, indécente avec majesté : la Femme.

    Oui, Feuillère peut être satisfaite de l’année écoulée. Mais on la sent inquiète, perpétuellement inquiète du choix de ses rôles.

    « — C’est difficile, pour un acteur, d’être son maître. Passe encore à la scène, mais à l’écran, neuf fois sur dix, l’acteur ne sait pas quel rôle il va avoir. Quand il signe son contrat, il n’en a encore qu’une idée approximative. A la grâce de Dieu! »

    « Quant à choisir soi-même ses rôles, c’est une gageure. Personnellement, je ne suis presque jamais arrivée à imposer un sujet, un rôle. Il y a tant de livres, par exemple, que j’aurais aimé voir adapter, que j’aurais aimé jouer. Mais je n’ai jamais pu faire admettre l’étonnant Barbey d’Aurevilly, et jamais je n’ai pu tourner Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig. »

    Pourtant, Feuillère croit à la responsabilité de l’acteur… Elle en parle, elle en disserte avec une émouvante conviction. Surtout elle le prouve dans le simple exercice de son métier, sans cesse inquiète de mieux faire, de mieux comprendre, de mieux faire sentir. Un véritable sacerdoce. Et si jamais elle n’accepte de se montrer décoiffée, c’est pure conscience professionnelle elle estime qu’elle doit cela au public.

    Ce public qu’elle aime et qui l’aime. Elle n’existe que pour lui, que par lui. Tout à l’heure, quand nous sortirons, l’attendront dans l’escalier quelques dizaines de ses admirateurs, qui ont fondé un club, un club de théâtre amateur. Elle qui a peur de la foule, qui sera au fond plus intimidée qu’eux, elle les saluera chacun par leur nom, les encouragera très gentiment, très fraternellement. Où est la hiératique, la marmoréenne, l’inaccessible Feuillère autour de qui l’on a inventé une barrière d’indifférence ?

    Feuillère, c’est aussi Edwige : une femme charmante, compréhensive et gaie. Timide, et c’est par pudeur qu’elle prend ses grands airs.

    Tout à l’heure, elle mettra ses lunettes noires, pour qu’on ne la reconnaisse pas dans la rue, et toute seule, elle rentrera à pied chez elle. dans son appartement de l’avenue La Bourdonnais, où toute seule, elle vit depuis des années avec ses doutes et ses migraines et l’immense satisfaction de faire bien ce qu’elle a choisi de faire : le théâtre, son métier…

    Durant deux heures, à bâtons rompus, nous avons parlé de tout : de Sarah Bernhardt, de voyages et de rien. Et aussi de théâtre et de cinéma. De toutes les actrices que j’ai rencontrées, Edwige Feuillère est celle qui sait le mieux parler de son métier, la plus consciente de la noblesse des difficultés et des limites de son métier. Elle connaît parfaitement la technique du septième art, les lois secrètes de la scène. Elle est spectatrice et critique avisée, sensible. Elle se plaint qu’au cinéma, trop souvent, les personnages sont superficiels : des représentations sans âme.

    « — Il faut qu’ils aient quelque chose de solide, de réel. Qu’ils vivent. Qu’ils aient besoin de travailler pour vivre, ou qu’une passion vraie, humaine, les anime. Alors seulement nous, acteurs, nous pouvons faire « quelqu’un » de ces personnages. »

    Merveilleusement lucide, elle sait qu’il ne se faut pas trop prendre au sérieux. Elle se plaisante. Elle rit… Admirable Feuillère !

    Ses projets : pour le moment, aucun. Jouer La Dame aux camélias à la Biennale de Venise, cet été, deux représentations… Et se reposer, en Hollande, où l’on vient justement de l’inviter à un mariage.

  • Héroïne romantique, Edwige Feuillère reçoit des camélias et des lettres d’amour dans sa loge

    J’ai retranscrit ici pour vous un article publié dans le Photo-Journal (un hebdomadaire québécois) du 8 Juin 1950 et vous laisse en tirer les conclusions de votre choix sur les passions que déclenchait Edwige. Si par hasard Micheline et Suzanne sont toujours parmi nous, merci.

    Héroïne romantique, Edwige Feuillère reçoit des camélias et des lettres d’amour dans sa loge. 

    Par Christiane Fournier

    Toutes les femmes de Paris et d’ailleurs ont pleuré sur Marguerite Gautier, « la Dame aux camélias ». Car elles portent dans le cœur comme un paradis perdu le regret de ce grand amour pur qui doit aller jusqu’à la mort. J’ai vu au théâtre Sarah Bernhardt des jeunes gens qui pleuraient aussi, et même des hommes à cheveux gris. Il arrive que les sanglots de la salle couvrent la voix profonde et déchirée d’Edwige Feuillère qui va mourir. Lorsque cette belle jeune femme morte est ressuscitée et qu’après avoir cédé aux rappels du public elle monte enfin dans sa loge (cette loge qui fut celle de Sarah Bernhardt), elle trouve pour l’accueillir des gerbes somptueuses, des roses rouges, un petit bouquet de violettes et, comme chaque soir, le camélia blanc du visiteur inconnu. Il y a aussi sur sa table des lettres de toutes les couleurs: bleues, blanches et mauves, et d’étonnantes adresses calligraphiées: “À la plus grande artiste de notre temps: Edwige Feuillère.” “À Edwige Feuillère a qui je dois la plus belle soirée de ma vie.” et bien d’autres. Edwige Feuillère ne lit pas ces lettres au théâtre. Elle les emporte chez elle et elle en prend connaissance toute seule, le lendemain à son réveil. Certaines de ces lettres — que leurs auteurs reconnaîtront, — elle nous les a communiquées avec beaucoup de circonspection. “Vous direz aussi qu’une artiste est toujours émue par de telles marques de sympathie…”

    • Je suis d’une audace incroyable

    Voici la lettre appliquée — sur papier mauve — d’une écolière:

    “Chère Madame,

    Il me semble que je suis d’ une audace incroyable de vous écrire. Il y a très longtemps que j’avais envie de le faire et que je n’osais pas. Mais hier j’ai été vous voir dans la Dame aux camélias et c’est ce qui m’a décidée. J’étais au deuxième rang, du côté droit, je vous voyais très bien. Je ne crois pas avoir autant pleuré de ma vie et j’en suis encore toute remuée. J’ai 16 ans, je suis une petite fille terriblement romanesque. Après le 3e acte où vous avez tant pleuré, j’étais presque décidée à aller vous voir dans votre loge, mais j’ai eu peur qu’on se moque de moi. Pas vous : vous êtes sûrement très bonne, mais votre entourage. J’aime beaucoup m’imaginer que vous êtes mon amie. Je me raconte des histoires où nous sommes toujours ensemble. Je dessine pour vous des robes du soir. J’ai lu que vous détestez les mathématiques et que vous aviez un chat. Ce qui m’a fait plaisir, car j’abhorre les mathématiques et j’adore les chats. Actuellement je garde toutes les photos de vous que je trouve et j’en remplis un album. Hier soir, quand vous êtes revenue à la fin de la pièce pour saluer, vous aviez l’air très fatiguée. J’étais en train de verser des torrents de larmes et j’ai pensé que non seulement vous étiez épuisée, mais que vous deviez être sous le coup de l’émotion que votre rôle vous donne. À un certain moment en saluant, vous vous êtes tournée de mon côté et il m’a semblé que vous me regardiez. Si vous pouviez m’écrire. Songez que je vais guetter la boîte aux lettres comme Marguerite Gautier guettait le coup de sonnette d’Armand. Je suis folle… Ne pensez pas de mal de moi.’’

    (signé) Micheline D.

    • Christian et le bouquet de violettes

    Je ne sais si Micheline D. a reçu la lettre attendue. Mais il est bien sûr qu’Edwige Feuillère n’a pas pensé de mal d’elle. “C’est une de mes plus jolies lettres…’’

    Quant au bouquet de violette de ce soir-là, c’était celui d’un étudiant de lettres : Christian (pas Armand).

    “Madame,

    Vous receviez hier soir quelques violettes qu’un public hâtif et toujours ingrat vous laisse à peine le temps de relever. J’étais revenu pour la seconde fois vous voir dans Marguerite. Je vous ai retrouvée la même et différente : parole musicale dans sa recherche d’intonation exigée par l’instant présent et toujours renouvelée, atteignant au pur récitatif mozartien dans la lecture de la lettre du dernier acte. Gestes harmonieux, également inscrits dans la courbe du mouvement.’’

    J’ai l’impression que Christian a dû repartir pour le Maroc sans avoir obtenu le rendez-vous qu’il demandait avec beaucoup de courtoisie. Il y a d’autres admirateurs qui adressent certain sonnet-supplique pas entièrement désintéressés. 

    “Ainsi le grand talent qui jamais de vous quitter

    Effeuillez encore un coup la pauvre Marguerite

    D’Alexandre Dumas dont le plus grand mérite

    Ne vous aura fourni qu’une arme bien petite

    Pourquoi pas créer une œuvre sans patron?

    J’en sais une pour vous qui dort dans un carton !”

    Ce monsieur Ramon nous ramène aux procédés du Grand siècle.

    • Suzanne a 19 ans

    Mettons plutôt à l’honneur cette lettre de la jeune Liégeoise, qui enferme dans chacune de ses enveloppes une rose séchée, cueillie dans son jardin.

    “… Plaisir d’un moment, le théâtre ? Non, Madame, il y a des souvenirs qui restent pour toujours gravés dans un cœur. Peut-être en ce moment souriez-vous de ce fol enthousiasme que j’éprouve pour vous ? C’est tellement bon pourtant de pouvoir admirer un être aussi merveilleux et aussi inaccessible que vous !’’

    Elle s’appelle Suzanne, cette romantique jeune fille. Elle rêve, elle aime, elle idéalise l’idéal.

    Il y a aussi, en manière de contre-point, les nuits de veille des admirateurs passionnés. Ceux qui suivent Edwige Feuillère, à la sortie du théâtre, qui trouvent sa trace, qui guettent, qui attendent, qui espèrent. Pour écrire en fin de compte une lettre désespérée : celle de Jean-Louis G.

    • Sur le quai de la Seine

    “21 heures 50 : je cours vers votre demeure. Plusieurs lumières sur votre façade. La grande baie d’hier soir est illuminée. J’y distingue bientôt 3 personnages. Deux hommes, une femme. Est-ce vous? Mes yeux restent fixes, mais je n’arrive pas à retrouver vos traits sur ce visage que j’aperçois de trop loin. Peut-être n’est ce pas votre étage… Peut-être n’est ce pas cette partie de l’immeuble. 22 heures 30 : j’attends toujours. Elle a lu ma lettre pourtant. C’est moi même qui l’ai remise à la concierge. Je la monte tout de suite! Tiens ! Les deux hommes se lèvent. Et puis l’un s’en va. L’autre reste. Je l’aperçois en chandail puis en manche de chemise. Puis il met une veste de pyjama et s’assied sur la droite, là où, hier soir, j’avais vu la silhouette féminine monter dans son lit. Et puis la femme se dévêt à son tour. Elle éteint les lumières. Il ne reste plus qu’une lueur tamisée, brun rouge. Quelle scène joue-t-on? Et moi je suis là, au pied d’un arbre, fumant cigarettes sur cigarettes, nerveux, tendu, déçu. 22 heures 40 : soudain quelle émotion! Une fenêtre un peu au-dessous, à gauche de la baie, s’éteint à nouveau, se rallume encore. Mon cœur bat à coups sourds dans ma poitrine. Je me dirige vers la Seine, très lentement. Je ne comprends plus. Ce doit être le hasard qui a voulu que quelqu’un tourne deux fois de suite le commutateur. Le signal que je lui avais proposé — dans une pièce de son appartement. Mais j’ai froid je ne peux fixer l’eau. Quatre fois je monte les escaliers mais personne ne vient de l’avenue de la Bourdonnais. J’attends encore. Les minutes sont très longues. Puis je reviens sous vos fenêtres. Mais lesquelles sont les vôtres. Voilà que je suis perdu. 23 heures 30 : tout est éteint. 1 heure 30 : chez moi. Je suis pas, j’ai mal. C’était une obsession. Ces personnages derrière la vitre. Puis le quai désert. Je regarde 2 photos. J’ai mal à force de les regarder.’’

    “Je fais ma valise. Demain je serais parti. »

    Toujours secrète et souverainement inaccessible: “Vous me rendrez ces lettres, dit Edwige avec un sourire. Je les garde dans une armoire… Une armoire pleine depuis le début de la Dame aux camélias, il y a quelques mois.’’