Article pertinent (loin des portraits édulcorés et superficiels des magazines à vedettes de type Cinémonde—pour n’en citer qu’un) publié dans Ce soir, le quotidien d’information communiste de Louis Aragon et Jean Richard Bloch, un 13 Mai 1950.
EDWIGE FEUILLÈRE la Magnifique
(Interview recueillie par R. PILATI)

Nous sommes dans la loge de Sarah Bernhardt, au théâtre qui porte son nom. Loge spacieuse, curieuse, véritable petit appartement meublé en style faux Empire, avec, sur le moindre objet, la fière devise de Sarah Bernhardt : « Quand même ».
Edwige Feuillère est là chez elle. C’était sa loge quand elle jouait, récemment, La Dame aux camélias. Et il y a comme une sorte de correspondance, un relais, du rôle que joua Sarah Bernhardt à celui que joue maintenant, à la scène, à l’écran, à la ville, Edwige Feuillère.
Edwige Feuillère, ou l’Actrice. Elle est devenue un mythe. Elle entrera dans la légende. Elle est la plus belle des femmes, et en même temps, dirait-on, un être désincarné : une représentation. Edwige Feuillère ne nous appartient pas, ne s’appartient plus : c’est une missionnaire, c’est la Comédienne à l’état pur. C’est si vrai qu’on ne connaît rien de la vie privée d’Edwige Feuillère. Rien. Tout se passe comme si elle n’en avait pas, comme si elle n’avait pas le droit d’en avoir une.
Si l’on parvient, pourtant, à capter sa confiance, la reine altière de L’Aigle à deux têtes, la noble Duchesse de Langeais apparaît comme une femme faible, tourmentée, peu sûre d’elle au fond. Edwige Feuillère qui se croit laide, qui se réfugie dans une réserve glacée par peur du monde, est une femme sensible, trop sensible. Et à la ville encore, il faut qu’elle joue un rôle, elle le fait avec un mélange de satisfaction et de résignation qui force le respect. Car elle porte en elle l’amour de son métier, un amour qui la consume toute, toujours, sous sa superbe et son apparente froideur. Elle ne vit que pour lui, et il n’y a pas, je crois, en France ni ailleurs, une comédienne qui parle aussi bien de son métier.
Cette inquiète est heureuse. D’avoir en un an créé à la scène Le Partage de midi, de Paul Claudel, et Julie de Carneilhan, de Colette, l’a comblée.
« Le Partage de midi est un holocauste : Claudel a mis dedans sa vie même et son âme ; tout ce qui un jour lui a dévoré le cœur. »
Quant à Julie de Carneilhan, Feuillère, en ayant le courage d’incarner une héroïne de quarante ans, y a mis tous les feux d’une passion que certains s’obstinent à lui refuser : comme Ysé, elle y est vivante, charnelle, sensuelle, toute nue comme sont toujours les héroïnes de Colette, indécente avec majesté : la Femme.
Oui, Feuillère peut être satisfaite de l’année écoulée. Mais on la sent inquiète, perpétuellement inquiète du choix de ses rôles.
« — C’est difficile, pour un acteur, d’être son maître. Passe encore à la scène, mais à l’écran, neuf fois sur dix, l’acteur ne sait pas quel rôle il va avoir. Quand il signe son contrat, il n’en a encore qu’une idée approximative. A la grâce de Dieu! »
« Quant à choisir soi-même ses rôles, c’est une gageure. Personnellement, je ne suis presque jamais arrivée à imposer un sujet, un rôle. Il y a tant de livres, par exemple, que j’aurais aimé voir adapter, que j’aurais aimé jouer. Mais je n’ai jamais pu faire admettre l’étonnant Barbey d’Aurevilly, et jamais je n’ai pu tourner Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig. »
Pourtant, Feuillère croit à la responsabilité de l’acteur… Elle en parle, elle en disserte avec une émouvante conviction. Surtout elle le prouve dans le simple exercice de son métier, sans cesse inquiète de mieux faire, de mieux comprendre, de mieux faire sentir. Un véritable sacerdoce. Et si jamais elle n’accepte de se montrer décoiffée, c’est pure conscience professionnelle elle estime qu’elle doit cela au public.
Ce public qu’elle aime et qui l’aime. Elle n’existe que pour lui, que par lui. Tout à l’heure, quand nous sortirons, l’attendront dans l’escalier quelques dizaines de ses admirateurs, qui ont fondé un club, un club de théâtre amateur. Elle qui a peur de la foule, qui sera au fond plus intimidée qu’eux, elle les saluera chacun par leur nom, les encouragera très gentiment, très fraternellement. Où est la hiératique, la marmoréenne, l’inaccessible Feuillère autour de qui l’on a inventé une barrière d’indifférence ?
Feuillère, c’est aussi Edwige : une femme charmante, compréhensive et gaie. Timide, et c’est par pudeur qu’elle prend ses grands airs.
Tout à l’heure, elle mettra ses lunettes noires, pour qu’on ne la reconnaisse pas dans la rue, et toute seule, elle rentrera à pied chez elle. dans son appartement de l’avenue La Bourdonnais, où toute seule, elle vit depuis des années avec ses doutes et ses migraines et l’immense satisfaction de faire bien ce qu’elle a choisi de faire : le théâtre, son métier…
Durant deux heures, à bâtons rompus, nous avons parlé de tout : de Sarah Bernhardt, de voyages et de rien. Et aussi de théâtre et de cinéma. De toutes les actrices que j’ai rencontrées, Edwige Feuillère est celle qui sait le mieux parler de son métier, la plus consciente de la noblesse des difficultés et des limites de son métier. Elle connaît parfaitement la technique du septième art, les lois secrètes de la scène. Elle est spectatrice et critique avisée, sensible. Elle se plaint qu’au cinéma, trop souvent, les personnages sont superficiels : des représentations sans âme.
« — Il faut qu’ils aient quelque chose de solide, de réel. Qu’ils vivent. Qu’ils aient besoin de travailler pour vivre, ou qu’une passion vraie, humaine, les anime. Alors seulement nous, acteurs, nous pouvons faire « quelqu’un » de ces personnages. »
Merveilleusement lucide, elle sait qu’il ne se faut pas trop prendre au sérieux. Elle se plaisante. Elle rit… Admirable Feuillère !
Ses projets : pour le moment, aucun. Jouer La Dame aux camélias à la Biennale de Venise, cet été, deux représentations… Et se reposer, en Hollande, où l’on vient justement de l’inviter à un mariage.
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