Entretien publié dans le journal belge FAN – L’Express du 26 novembre 1959.
Nos interviews au Théâtre de Neuchâtel
Edwige Feuillère

Lorsque je l’ai aperçue, l’autre soir, sur le modeste plateau de notre théâtre, elle réglait elle-même quelques détails de mise en scène avec notre compatriote Jacques Verlier. Hélas ! l’exiguïté nécessitait la suppression d’un fauteuil monumental au centre de la scène. Quelques mots et tout rentrait dans l’ordre. La mise en scène ne se sera certainement pas ressentie de ce changement improvisé.
— Ma carrière se résume en quelques mots, me confie Edwige Feuillère. Comme tout le monde, j’ai dû suivre la filière depuis le Conservatoire jusqu’au haut de l’échelle, avant de pouvoir sortir du lot. Je j’avoue aussi, j’ai eu énormément de chance…
Mais ce qu’Edwige Feuillère ne dit pas, c’est toute la volonté qu’il a fallu à la jeune et timide fille d’entrepreneur dijonnais pour affronter un public qui maintenant la fête chaque soir. Edwige Caroline Cunati (c’était son nom !) vint tout d’abord à Paris pour étudier le chant. A la pension-famille des Unions chrétiennes de jeunes gens, elle rencontra plusieurs futurs camarades. Dans la même classe qu’elle travaillaient Julien Berlhau, Simone Renant, Claude Génia… et Jean-Pierre Aumont. C’est peut-être ce qui explique que le rôle de Lucy Crown soit écrit pour elle ! Après le Conservatoire, Edwige chante à l’Opèra Bouffe. Elle est la septième femme du roi Pausole en même temps que Paulette Dubost. En 1931, elle tient le rôle de Suzanne dans le « Mariage de Figaro », où elle remporte un brillant succès. Peu de temps après, elle joue « La dame aux camélias ». Marguerite Gauthier devient pour Edwige Feuillère une seconde nature. Les héritiers du grand Dumas lui accordent alors le monopole de ce rôle difficile. C’est la consécration définitive.
— J’ai toujours établi une différence entre le cinéma et le théâtre, me dit encore Edwige Feuillère. Je me trouve dans l’impossibilité de mener une double vie. Si je tourne un film, je reste au studio, mais il ne faut pas venir me parler de cinéma lorsque je suis au théâtre. Il me semble qu’il est déjà assez difficile de conserver un personnage pour en changer trois fois par jour.
Au cinéma, Edwige Feuillère s’est illustrée dans « Lucrèce Borgia », « L’aigle à deux têtes » , le « Blé en herbe », « Julie de Carneilhan », « L’idiot » avec Gérard Philippe, etc. Elle a tourné une soixantaine de films. Au théâtre, après « La dame aux Camélias », ses principaux rôles sont « La Parisienne » et « La dame de solitude ». Edwige Feuillère est demandée partout, en Amérique, au Canada… mais elle refuse en général de quitter Paris.
— Si j’ai accepté cette tournée, c’est uniquement pour connaître une fois les difficultés d’un grand voyage, me dit-elle. J’ai joué un peu partout dans le monde, mais jamais dans une tournée de grande troupe. Nous n’en sommes qu’au début, mais je me sens déjà très lasse. Heureusement que je pourrai prendre du repos en rentrant à Paris, au printemps.
Aucun détail n’échappe à Edwige Feuillère. De plus, elle aime s’instruire. En quelques phrases, j’ai dû lui expliquer les particularités de notre région. Elle a voulu connaître les heures d’ouverture des musées… et l’adresse d’un bon coiffeur. C’est peut-être parce qu’elle veut tout voir, être au courant de tout, qu’elle est devenue cette reine tant enviée du théâtre.
René JELMI.



