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  • Edwige Feuillère telle qu’elle est, la suite

    Article publié dans la revue Pour Tous du 1er Avril 1947, deuxième partie d’un portrait d’Edwige Feuillère découpé sur plusieurs numéros.

    Edwige Feuillère telle qu’elle est (1)
    Edwige Feuillère à 19 ans. La voici dans sa loge du théâtre bourguignon de Dijon.

    Nous avons laissé Wigette au moment où, jeune élève du collège de Dijon, elle se découvrait une vocation irrésistible pour le théâtre. Et déjà cette vocation l’occupait tout entière. A tel point qu’à l’encontre de ses petites camarades elle ne disait jamais :
    — Moi je veux me marier très jeune…
    ou :
    — Je crois que le grand amour existe…
    Edwige ne se préoccupait pas de son avenir, sous cet angle. Cela caractérise d’ailleurs, non seulement le fait qu’elle ne pensait qu’au théâtre, mais aussi un trait bien singulier de son caractère. Elle n’a jamais cru à la nécessité d’une aide, d’une présence plus forte à ses côtés. Au contraire il y a en elle un grand désir de protéger, d’aider… Elle aime mieux donner que recevoir, et sa nature préfère dominer, qu’être dominée. Elle reconnaît que cela lui a joué quelques vilains tours.


    Du bureau paternel au Conservatoire.


    La vie d’ailleurs s’est chargée très tôt de « tremper » son tempéramment. Edwige, en effet, dut travailler très jeune. Son père ayant eu des difficultés dans son entreprise, elle quitta l’école à 14 ans, apprit en deux mois la sténo-dactylo et travailla au bureau paternel, où il lui fallut étudier la résistance des métaux, dresser des feuilles de paie, tenir des livres comptables… Mais son rêve la dévorait. Bientôt il ne lui fut plus possible de l’alimenter seulement par les faux-semblants qu’elle se donnait en étudiant des poèmes, en se les récitant à elle seule, en apprenant des scènes de comédie. Et après trois ans de « secrétariat familial », elle prit un jour le train pour Paris, décidée à « faire du théâtre ». Edwige Feuillère n’évoque pas sans amusement son arrivée :
    — C’est vraiment une petite provinciale, dit-elle, qui débarqua gare de Lyon. Je n’étais préparée ni pour la vie, ni pour mon métier. Je ne connaissais personne, je ne savais rien. J’ignorais jusqu’au nom d’un Victor Boucher ou d’une Elvire Popesco… Quinze jours après, pourtant, Edwige était inscrite au Conservatoire et commençait ses classes tout de suite, son arrivée ayant coïncidé avec la rentrée d’octobre. Elle tra- vailait à la fois la comédie et le chant, mais elle abandonna assez vite ce dernier. Il y avait en même temps qu’elle au Conservatoire d’autres célébrités d’aujourd’hui : Simone Renant, Annabella, Suzet Maïs, Michèle Alfa, Claude Génia, Jeanine Crispin, Jean-Pierre Aumont, Jean Martinelli, Julien Bertheau.

    Son début au cinéma.


    — Quelques-uns d’entre eux, nous rapporte Edwige Feuillère, et en particulier Annabella ou Jean-Pierre Aumont, étaient des jeunes gens très parisiens, sans timidité, qui jouissaient d’une certaine aisance matérielle. En les voyant toujours si brillants je me demandais si mon rêve n’était pas une illusion, car je me trouvais en état d’infériorité auprès d’eux.
    Et les mois passaient… Edwige arrivait à sa troisième année de Conservatoire quand, le dernier trimestre, elle fut amenée à débuter, sous le pseudonyme de Cora Lynn, au cinéma.
    — Une chose monstrueuse, confie Edwige aujourd’hui… Et je m’y suis trouvée monstrueuse. Cela s’appelait « La fine combine » et c’était un court métrage dont Fernandel était le héros. Mon cachet pour ce sketch cinématographique était de 500 francs… et je devais fournir les costumes ! Comme il fallait, entre autres, un déshabillé, j’en ai acheté un magnifique qui me coûta 495 francs ! Presque tout mon cachet… Mais j’en étais très fière. Le plus inattendu, c’est que, peu de temps après, une camarade me demanda de lui prêter ce déshabillé pour partir en tournée… mais je n’ai jamais revu ma camarade, ni mon déshabillé… Ainsi disparurent presque simultanément les premiers avantages matériels de son premier film !
    Ce qu’il faut dire surtout de cette période, c’est qu’Edwige Feuillère travaillait avec acharnement au Conservatoire, et prenait très au sérieux cette formation première qui, quoi qu’on en dise aujourd’hui, avec les facilités du cinéma, est tout de même une base solide pour le comédien. Donc Edwige travaillait… Jouant le soir à Paris, ou allant quelquefois en tournée dans la région parisienne, elle ne manquait pourtant aucun cours et se levait tôt pour ne pas être en retard, ou bien voyageait la nuit pour rentrer. Et pourtant il y eut, dans la carrière d’Edwige Feuillère, un merveilleux début.. Celui de son premier prix à la sortie du Conservatoire qui fut vraiment un étonnant succès, venant récompenser au moins ses mérites et ses dons. Elle concourut dans une scène de « La Parisienne » de Becque, et elle fut si parfaite de justesse de ton, de féminité, et d’abattage, que sa sortie fut applaudie comme s’il s’agissait d’une première…

    Un premier prix spectaculaire.


    Permier prix spectaculaire, critiques enthousiastes de Robert Kemp, Pawlovsky, Dubech, etc., engagement à la Comédie-Française… Oui, vraiment, le départ de « Feuillère », son vrai départ, venait d’être donné et cela même si la course qu’elle allait entreprendre devait encore être marquée d’un certain piétinement. Edwige, qui était encore Edwige Cunatti pour le Conservatoire, voyait ses rêves d’enfants prendre forme, son avenir s’éclairer. Tous ses jeunes camarades enviaient sa chance.
    Et son mari, Pierre Feuillère, constatait son gros succès avec
    un rien d’amertume :
    Maintenant que tu as réussi, tu vas rougir de moi,
    lui
    dit-il…
    Et c’est sous ce nom qu’elle signa son engagement à la Comédie-Française, en même temps que Marie Morgan qui avait obtenu un second prix au Conservatoire, ainsi que Simone Renant qui, elle, n’entra pas au Français. La Comédie-Française ! Edwige Feuillère pensa qu’elle pourrait y faire des choses merveilleuses. II aurait fallu qu’elle puisse les faire. Mais nous verrons la semaine prochaine comment les deux années où elle y fut attachée, ne furent seulement qu’un long entracte, sans lever de rideau pour elle…

    L. M.
    (A suivre. )
    (1) Voir Pour Tous, numéro 50.

  • Edwige Feuillère telle qu’elle est

    Article publié dans la revue Pour Tous du 25 mars 1947.

    Edwige Feuillère telle qu’elle est
    La maison natale d’Edwige feuillère (Wigette Cunatti) porte le numéro 13 (un chiffre qui
    lui a porté bonheur) du bouleyard de Besancon dans la vieille et bonne ville de Vesoul.

    Une petite fille qui voulait être romancière


    Le nom de « Edwige Feuillère » a été révélé au public en 1931. A cette date, elle obtint un premier prix au Conservatoire et entra à la Comédie-Française. Mais c’est à Vesoul, au foyer de Mme et M. Cunatti, entrepreneur de travaux publics, que naquit Edwige, un 29 octobre. C’est là que la mère de la petite Edwige, qui est Française, vit le jour, de même que sa grand’mère. Aussi, si l’on a pu faire allusion à un certain accent exotique qui se retrouverait chez Edwige Feuillère, il ne s’agit que de celui de la Franche-Comté, « le doux parler comtois », a écrit Claudel… Suivons maintenant la petite Wigette dans la vie. Fille unique, elle vécut très seule. Elle était sauvage, sournoise, étrange. Ses parents — qu’elle aime beaucoup — étaient exclusifs et voulaient garder leur fille pour eux. De plus, Mme Cunatti était un peu autoritaire. Il en résulta très tôt, chez l’enfant, un désir d’évasion et dans son esprit l’imagination mûrit en terrain fertile.

    Ce tout petit bébé, bien sagement assis, n’est autre que notre grande Edwige lors de ses débuts… dans l’existence.
    Une petite fille décidée : c’est Edwige Feuillère lorsqu’elle était âgée de cinq ans et demi.


    Les fugues d’Edwige


    Cette solitude, cet égarement complet de la petite Edwige sur terre, l’amena à deux reprises à se sauver. Ce furent de véritables drames qui marquèrent son enfance. La première fois qu’elle partit, elle n’avait que quatre ans. Elle marcha droit devant elle pendant plusieurs kilomètres, traversant une voie ferrée, un bois, côtoyant cent fois un danger qui aurait pu être fatal à une enfant de cet âge. La seconde fois, Edwige avait sept ans. C’était en Côte-d’Or. Ses parents étaient venus s’installer quelque temps auparavant à Dijon. Edwige se trouvait ce jour-là avec eux à la campagne. Et une fois encore elle disparut. Cette fois, sa mère craignait le pire, car la région comporte de nombreux étangs… Pourtant, à la nuit tombée, on retrouva la fugitive dans un bois. Qui sait en quels imaginaires voyages son esprit l’avait-entrainée. N’importe, elle fut assez impressionnée d’apprendre qu’on l’avait cru noyée, d’autant que peu de temps auparavant elle avait failli effectivement se noyer…

    Il y a en Côte-d’Or, nous a raconté Edwige Feuillère, de curieux petits étangs dont, la surface est couronnée de parterres de fleurs. Un jour que j’écoutais chanter les grenouilles au bord de l’eau, j’ai vraiment eu la sensation que je pourrais marcher sur les fleurs… Inutile de vous dire que j’ai aussitôt coulé et… hurlé !

    Au fond d’elle-même Edwige Feuillère, nous le savons, porte une préférence certaine à toute cette partie de son enfance. Elle se souvient en particulier de longues promenades quelle faisait avec son père dans cette merveilleuse Bourgogne. Ils partaient à l’aube, voyaient le jour se lever et Wigette, silencieuse, contemplait, émerveillée, le spectacle de la nature et laissait a loisir aller son imagination…


    Oh ! Si, Mademoiselle, je ferai du théâtre !


    A dix ans. Edwige entra au collège de Dijon. Là, son caractère changea. Elle, qui avait toujours vécu seule, se trouvait maintenant perdue dans la collectivité de l’école. Et elle se rendit compte de l’influence qu’exerce le milieu sur un être. Comment était-elle à cette époque ? Il est difficile de dire exactement comment est Edwige Feuillère, aujourd’hui encore. Le poète a su la définir. Elle est : « Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… »

    Elle le sait, elle le sent d’ailleurs quand elle avoue : J’ai un physique caméléon qui réagit suivant les circonstances physiques ou morales…

    Aussi bien est-il impossible de fixer d’une façon particulière la petite Wigette. Elle n’a pas la même figure si on la prend à 3, à 7 ou à 15 ans. Ainsi, à 4 ans, ses yeux se retrouvent dans certain gros-plan mélancolique de la Nastasia de L’Idiot. A 7 ans, elle a une tête de boxeur et elle est débordante de vie. A 11 ans, elle a une langueur marquée et un faux air d’Eve Curie ! Et tout cela est caractéristique chez Edwige Feuillère. Il n’y a pas que son physique qui soit sujet à des variations. En elle-même, elle n’est jamais identique, elle est comme plusieurs êtres différents qui vivraient la même existence. Elle devient quelqu’un d’autre suivant les étapes de sa vie.
    Le premier désir d’Edwige, lorsqu’elle fut une petite fille élève du collège de Dijon, ce fut d’abord d’écrire. A l’origine, elle aurait aimé être romancière. Et puis un jour… Un jour la directrice la fait appeler et lui demande si elle se sent capable de jouer un rôle dans Riquet à la Houpe, une pièce de Théodore de Banville, en vers, qui va être donnée à une fête scolaire. Edwige accepte, ravie de cette diversion qui correspond si bien à ses rêves imaginaires. Finalement on lui confie le rôle principal et elle obtient tellement de succès qu’un an après, les Anciennes Elèves du Collège lui proposent, pour une autre fête, de jouer Ganelon dans La Fille de Roland. Edwige a 13 ans. Elle vient de découvrir sa vocation. Une vocation qui ne la lâchera plus jamais. Edwige était alors en troisième. Pendant les cours d’algèbre, notre jeune comédienne ne cachait pas son ennui.

    Un jour, le professeur s’écria en la désignant : Vous, vous ne ferez jamais rien ! Ce qui déclencha chez la petite Edwige cette réponse superbe : — Oh ! Si, Mademoiselle, je ferai du théâtre…

    L. MASSAR.
    (à suivre.)