Article publié dans la revue Pour Tous du 25 mars 1947.
Edwige Feuillère telle qu’elle est

lui a porté bonheur) du bouleyard de Besancon dans la vieille et bonne ville de Vesoul.
Une petite fille qui voulait être romancière
Le nom de « Edwige Feuillère » a été révélé au public en 1931. A cette date, elle obtint un premier prix au Conservatoire et entra à la Comédie-Française. Mais c’est à Vesoul, au foyer de Mme et M. Cunatti, entrepreneur de travaux publics, que naquit Edwige, un 29 octobre. C’est là que la mère de la petite Edwige, qui est Française, vit le jour, de même que sa grand’mère. Aussi, si l’on a pu faire allusion à un certain accent exotique qui se retrouverait chez Edwige Feuillère, il ne s’agit que de celui de la Franche-Comté, « le doux parler comtois », a écrit Claudel… Suivons maintenant la petite Wigette dans la vie. Fille unique, elle vécut très seule. Elle était sauvage, sournoise, étrange. Ses parents — qu’elle aime beaucoup — étaient exclusifs et voulaient garder leur fille pour eux. De plus, Mme Cunatti était un peu autoritaire. Il en résulta très tôt, chez l’enfant, un désir d’évasion et dans son esprit l’imagination mûrit en terrain fertile.


Les fugues d’Edwige
Cette solitude, cet égarement complet de la petite Edwige sur terre, l’amena à deux reprises à se sauver. Ce furent de véritables drames qui marquèrent son enfance. La première fois qu’elle partit, elle n’avait que quatre ans. Elle marcha droit devant elle pendant plusieurs kilomètres, traversant une voie ferrée, un bois, côtoyant cent fois un danger qui aurait pu être fatal à une enfant de cet âge. La seconde fois, Edwige avait sept ans. C’était en Côte-d’Or. Ses parents étaient venus s’installer quelque temps auparavant à Dijon. Edwige se trouvait ce jour-là avec eux à la campagne. Et une fois encore elle disparut. Cette fois, sa mère craignait le pire, car la région comporte de nombreux étangs… Pourtant, à la nuit tombée, on retrouva la fugitive dans un bois. Qui sait en quels imaginaires voyages son esprit l’avait-entrainée. N’importe, elle fut assez impressionnée d’apprendre qu’on l’avait cru noyée, d’autant que peu de temps auparavant elle avait failli effectivement se noyer…
Il y a en Côte-d’Or, nous a raconté Edwige Feuillère, de curieux petits étangs dont, la surface est couronnée de parterres de fleurs. Un jour que j’écoutais chanter les grenouilles au bord de l’eau, j’ai vraiment eu la sensation que je pourrais marcher sur les fleurs… Inutile de vous dire que j’ai aussitôt coulé et… hurlé !

Au fond d’elle-même Edwige Feuillère, nous le savons, porte une préférence certaine à toute cette partie de son enfance. Elle se souvient en particulier de longues promenades quelle faisait avec son père dans cette merveilleuse Bourgogne. Ils partaient à l’aube, voyaient le jour se lever et Wigette, silencieuse, contemplait, émerveillée, le spectacle de la nature et laissait a loisir aller son imagination…
Oh ! Si, Mademoiselle, je ferai du théâtre !
A dix ans. Edwige entra au collège de Dijon. Là, son caractère changea. Elle, qui avait toujours vécu seule, se trouvait maintenant perdue dans la collectivité de l’école. Et elle se rendit compte de l’influence qu’exerce le milieu sur un être. Comment était-elle à cette époque ? Il est difficile de dire exactement comment est Edwige Feuillère, aujourd’hui encore. Le poète a su la définir. Elle est : « Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… »
Elle le sait, elle le sent d’ailleurs quand elle avoue : J’ai un physique caméléon qui réagit suivant les circonstances physiques ou morales…
Aussi bien est-il impossible de fixer d’une façon particulière la petite Wigette. Elle n’a pas la même figure si on la prend à 3, à 7 ou à 15 ans. Ainsi, à 4 ans, ses yeux se retrouvent dans certain gros-plan mélancolique de la Nastasia de L’Idiot. A 7 ans, elle a une tête de boxeur et elle est débordante de vie. A 11 ans, elle a une langueur marquée et un faux air d’Eve Curie ! Et tout cela est caractéristique chez Edwige Feuillère. Il n’y a pas que son physique qui soit sujet à des variations. En elle-même, elle n’est jamais identique, elle est comme plusieurs êtres différents qui vivraient la même existence. Elle devient quelqu’un d’autre suivant les étapes de sa vie.
Le premier désir d’Edwige, lorsqu’elle fut une petite fille élève du collège de Dijon, ce fut d’abord d’écrire. A l’origine, elle aurait aimé être romancière. Et puis un jour… Un jour la directrice la fait appeler et lui demande si elle se sent capable de jouer un rôle dans Riquet à la Houpe, une pièce de Théodore de Banville, en vers, qui va être donnée à une fête scolaire. Edwige accepte, ravie de cette diversion qui correspond si bien à ses rêves imaginaires. Finalement on lui confie le rôle principal et elle obtient tellement de succès qu’un an après, les Anciennes Elèves du Collège lui proposent, pour une autre fête, de jouer Ganelon dans La Fille de Roland. Edwige a 13 ans. Elle vient de découvrir sa vocation. Une vocation qui ne la lâchera plus jamais. Edwige était alors en troisième. Pendant les cours d’algèbre, notre jeune comédienne ne cachait pas son ennui.
Un jour, le professeur s’écria en la désignant : Vous, vous ne ferez jamais rien ! Ce qui déclencha chez la petite Edwige cette réponse superbe : — Oh ! Si, Mademoiselle, je ferai du théâtre…
L. MASSAR.
(à suivre.)
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