Catégorie : transcriptions

  • Adieu, théâtre !

    Article publié dans Le Figaro magazine du 5 décembre 1992.

    Edwige Feuillère

    Adieu, théâtre !

    Avec un spectacle retraçant sa carrière, Edwige Feuillère décide de faire ses adieux à la scène. Mais elle continue le cinéma.

    Par Nicole Manuello

    Je n’aime pas beaucoup le mot « adieu ». J’aurais préféré « au revoir ». Pourtant, oui, je quitte la scène. C’est mon dernier spectacle.

    Les adieux d’un acteur ou d’une actrice, c’est toujours émouvant. Il y a ceux – restons discrets – qui les font tous les deux ou trois ans, histoire de jouer plusieurs fois un rôle qu’ils viennent de découvrir (« Adieux provisoires de M.X », peut-on même lire sur une vieille affiche dans les coulisses du théâtre des Variétés). Et puis il y a les autres, ceux dont on devine qu’ils n’y reviendront pas. Qui aiment trop le théâtre pour lui mentir. Qui le quittent par respect. Et même par amour.

    « Edwige Feuillère en scène. » C’est le titre de cet ultime spectacle, conçu et réalisé par Jean-Luc Tardieu. Il a été créé cet autommne à la maison de la culture de Nantes et est repris pour cinquante représentations au Théâtre de la Madeleine.

    – C’est une sorte de petite musique, une vie de femme qui pourrait être la mienne, à travers les textes que j’ai interprétés. Si je suis seule en scène ? Oh, non… Il y a toutes ces ombres qui sont là : Claudel, Giraudoux, Cocteau…

    Le rôle qu’elle a le plus joué ? La Dame aux camélias.

    – Huit cents fois, peut-être, mais pas à la suite. Cela s’est étalé sur des années.

    Son préféré ? Une comédienne polie ne répond jamais à cette question, pour ne pas froisser ses auteurs- même, et surtout, s’ils sont morts. Mais on peut répondre pour elle. Ysé, bien-sûr, dans Partage de midi de Claudel.

    Edwige Feuillère ? Neuf fois sur dix, les gens ajoutent « grande dame » en prononçant son nom. Elle a joué tant de femmes sublimées, tant de reines ! Il lui en reste, c’est sûr, un « petit quelque chose ». Très visible. Dans la démarche, la voix, le port de tête. Elle a été détestée, haïe. Mais oui, détestée ! Par des milliers de femmes : les admiratrices n’ont jamais fait de cadeau à la partenaire du comédien qu’elles vénéraient. Edwige Feuillère dans les bras de Jean Marais, Jean-Claude Pascal, de Gérard Philipe ! Et Pierre Richard-Willm, donc ! Cet acteur des années 40 a peut-être déclenché plus de passions que les trois autres réunis !

    En l’écoutant, en la regardant parler et rire, on s’aperçoit qu’elle est toujours prête à s’amuser de tout ! Mine de rien. En catimini. Avec l’oeil qui frise de malice. Bousculant exprès son personnage de « grande dame ». Au photographe qui prépare son matériel, elle demande : « D’où êtes-vous, mon cher monsieur ? » « De Paramé« , répond l’intéressé. Et Edwige Feuillère, de sa voix de reine de la nuit : « Paramé… Paramé… Mais n’y-a-t-il pas une chanson sur votre ville : Les Filles de Paramé ? »

    Ce qui frappe également chez elle, c’est sa curiosité pour le théâtre, son absence totale d’aigreur. Jamais la moindre remarque du style « de mon temps, c’était mieux qu’aujourd’hui« . Au contraire, elle se tient au courant de tout et n’hésite pas à se promener du côté de Gennevilliers, d’Aubervilliers ou de Nanterre pour voir ce qui s’y passe.

    – Oui, j’aime le théâtre… même quand il est fait par les autres ! Mais je vous en prie surtout ! N’oubliez pas de préciser que mes adieux au théâtre ne veulent pas dire : adieu au reste ! Il y a le cinéma, la télévision. J’ai des projets !

    Le cinéma et la télévision. Oui, bien sûr, c’est bien… Mais si on n’a pas vu la Dame aux camélias, la Folle de Chaillot ou Partage de midi; si on a manqué Sodome et Gomorrhe et l’Aigle à deux têtes, on peut se rattraper : Edwige Feuillère nous fait toucher du doigt, le temps d’une soirée, les instants magiques de sa carrière théâtrale. Et on tâche d’oublier le mot « adieu ».

    Nicole Manuello

  • UNE ACTRICE PLUS NATURELLE QUE NATURE

    Article publié dans La tribune de Genève du 9 décembre 1961.

    UNE ACTRICE PLUS NATURELLE QUE NATURE

    Edwige Feuillère se confond-elle avec Ysé?

    Au dernier acte du « Partage de Midi », l’un des chefs-d’œuvre de Claudel, Ysé (Edwige Feuillère) revient pour mourir avec Mesa (Jean-Louis Barrault).

    On dit qu’elle en fait ! Dans le genre trémolos et battements de cils. Dans le type grande classe, toute grande classe, trop grande classe. Mais cherchons, recherchons et reconnaissons : y en a point comme elle ! Mme Edwige Feuillère passe par Genève. L’itinéraire de « Constance » l’y a conduit et l’y retient quelques jours. Cheveux mi-longs, roux vénitien, tailleur strict, manteau noir à col de fourrure, majestueusement simple, Mme Feuillère s’impose. Nous entrons, en sa compagnie, dans un univers de théâtre et de cinéma, où tout est courtoisie et échange de bons procédés.

    — Les très bons acteurs français, quels sont-ils à votre avis ?

    — Il y a beaucoup de très bons acteurs en France !

    — Et quels sont les meilleurs, ou ceux dont, comme de vous, l’on chuchote qu’ils sont des « monstres sacrés » ?

    — Monstre sacré ne veut rien dire ! Les meilleurs ? Il n’y a pas de hiérarchie. Les qualités, les emplois sont différents. Il y a ceux qui se mettent derrière le personnage qu’ils interprètent, et ceux qui se mettent… devant. Je ne peux pas vous dire ce qui est le mieux. C’est différent. D’autre part, les acteurs réputés les meilleurs sont capables de faire des « fours ». Qui peut le meilleur peut le pire ! Il y a cependant une plaie en France, et en général : trop d’acteurs moyens.

    Elle n’apprécie pas beaucoup la TV. 

    Edwige Feuillère me répond, détendue, charmante, insaisissable… Si elle n’était pas une très grande comédienne, elle serait une diplomate de génie. Puis, nous parlons TV. La grande dame de la scène française n’apprécie pas particulièrement le petit écran. Elle s’explique du reste très justement :

    — La télévision, pour un acteur, possède tous les inconvénients et du théâtre et du cinéma, sans en donner les joies. Personnellement, la TV. ne peut rien m’apporter. Je conçois son utilité par l’immense popularité dont bénéficient ceux qui apparaissent sur le petit écran. Prenez, par exemple, l’émission d’Aimée Mortimer, « L’école des vedettes ». Un jeune comédien, parfaitement inconnu, joua, lors de cette émission, une scène, avec une actrice de renom, devant des centaines de milliers de téléspectateurs. Le débutant, jusqu’alors sans emploi, avait à choisir, quelques jours plus tard, entre plusieurs propositions intéressantes. La TV. est utile pour se faire connaître, pour se créer une réputation. Le métier est dur. On ne fait rien pour aider tous ces jeunes qui veulent se lancer dans la carrière. Les cours d’art dramatique, en grande majorité, sont des fabriques de comédiens, de mauvaises fabriques. Il y a pourtant une qualité qu’un acteur ou une actrice doit posséder d’instinct, un don qui ne s’acquiert pas : c’est l’aisance sur scène.

    Edwige Feuillère doit savoir de quoi elle parle. Elle qui semble la personnification de l’aisance, de l’équilibre, du contrôle de soi.

    Le trac lui fait régulièrement rater les « générales ».

    Mais elle a le trac, elle aussi. Un trac terrible quelquefois. Elle me confie rater régulièrement ses «générales» à Paris. Elle a le trac devant tout ce monde, ces critiques, ce « Tout-Paris » venu là pour juger.

    — Au bout de quelques jours, ça va un peu mieux. Et certains rôles, plus que d’autres, me donnent le trac. La tragédie, par exemple, ou « Ysê », du « Partage de Midi », mon rôle préféré. 

    Edwige Feuillère s’anime en parlant du merveilleux rôle de la pièce de Claudel. De cette « Ysé », personnage complexe, démoniaque, passionné. Son plus beau rôle. Et cette femme, plus naturelle que nature, d’une féminité complète, parfaite, sans aucune trace de mièvrerie ou d’affectation, me quitte pour retrouver « Constance ». Micheline Luccioni et Guy Tréjan, ses partenaires, l’attendent. La ponctualité est la politesse des rois, et si quelqu’un a droit à un titre royal, c’est bien Edwige Feuillère.

    Christine LADAME

  • « Je suis le négatif de mon mythe »

    Entretien publié le 11 Novembre 1971 dans le quotidien francophone La Suisse.

    Edwige Feuillère

    « Je suis le négatif de mon mythe »

    Jacqueline BARON

    Celle qui fut « La dame aux camélias », la duchesse de Langeais, la reine de l’« Aigle à deux têtes », joue aujourd’hui merveilleusement une star déchue qui traîne sa peur et son ennui de palace en palace, en compagnie de son jeune amant. La performance d’Edwige Feuillère dans « Doux oiseau de la jeunesse rappelle celle de Gloria Swanson dans « Sunset Boulevard ».

    « La grande dame du théâtre français » est belle, élégante, très droite et cesse de jouer dès qu’elle a quitté la scène. Ce titre qu’on lui a donné si souvent, voilà ce qu’elle en pense :

    – On dit grande dame de tout, de la chanson, du théâtre. Cela ne veut rien dire parce qu’une grande dame ne peut être qu’une oisive. Etre actrice, c’est exactement le contraire.

    – Cette star que vous incarnez, est–ce vous ?

    – Je n’ai jamais vécu comme une star, j’ai des goûts sobres.

    – Vous jouez les reines.

    – Cela ne correspond à rien. Je me tiens très droite, peut–être cela me donne-t–il l’aspect hautain. Les gens se font une image de moi qui est fausse. Je suis le négatif de mon mythe. L’image qu’on a de moi, c’est comme une photo que je n’aurais pas posée.

    – Vedette au cinéma, vous en avez connu l’apparat ?

    – Oui, à Londres une Rolls m’attendait au Savoy. J’ai connu un triomphe à Venise, mais je n’ai jamais été dupe. Il faut rester humble, lucide. Nous vivons aussi longtemps que vit notre légende.

    Celle de Feuillère est tenace. De Liège, on lui demande de reprendre à nouveau la « Dame aux Camélias ». Le public la voit sous des traits bien définis. Il lui arrive que son public lui fasse des scènes quand elle accepte un rôle qui ne lui plaît pas. Le drame de Dumas fit naître une histoire d’amour entre le public et l’actrice.

    – Aujourd’hui; constate-t-elle; avec un certain regret, ce n’est plus de l’amour mais de l’admiration qu’on suscite.

    – Votre métier est-ce une vocation ?

    – On naît actrice. J’ai toujours voulu faire du théâtre. Ce n’était pas facile : j’étais la fille d’un Italien fixé en France. Ma famille n’était pas du tout d’accord. J’ai passé outre.

    – Vous entrez au Conservatoire, puis à la Comédie-Française mais pas pour longtemps, pourquoi ?

    – J’y suis restée deux ans, on ne m’y a rien fait faire. Je suis partie, je ne le regrette pas. J’y ai rencontré des gens remarquables. J’aimais le répertoire. Mais je suis trop indépendante, je suis une nomade.

    Vous avez pourtant fait partie de la troupe Barrault-Renaud du temps de Marigny ?

    – J’ai beaucoup aimé l’ambiance de Marigny. On était de braves petits soldats. L’ambiance était chaude et très professionnelle. J’aime l’alter- nance. 

    Edwige Feuillère a le goût du risque parce qu’on n’est pas comédien si on ne remet pas toujours tout en jeu. Le baromètre de sa popularité montait et descendait selon la chaleur du public et de la critique aux générales.

    – J’allais alors chez un coiffeur du Faubourg Saint-Honoré. Si la représentation de la veille avait été triomphale, cela donnait à peu près ceci, du vestiaire au fauteuil : « Le peignoir de Mâdâme Feeuillère. Attention, voici madame Feuillère »  et ce jusqu’à ce que je m’asseye. Quand la salle avait été moins bonne, quelqu’un jetait d’un ton rogue : « Feuillère est là. »

    – Pourquoi au cinéma, avoir pris le pseudonyme de Cora Lynn ?

    – Tout simplement parce que j’étais élève au Conservatoire.

    – De « La duchesse de Langeais » à « Julie de Carneilhan » vous avez tourné quarante films. Etes-vous contente de cette carrière ?

    – J’aimerais jouer un grand rôle de mère. J’aurais sans doute dû avoir plus de rigueur dans mes choix On vendait les films sur mon nom. J’ai aidé aux débuts de carrière.

    – Dans cette vie si bien remplie de comédienne, restait-il la place pour une vie privée ?

    – J’ai eu une vie de femme comme tout le monde.

    – Dans le milieu du théâtre ?

    – Le milieu des acteurs est moins ennuyeux que les autres. Je fuis les choses inutiles, je ne suis pas une mondaine. 

    Edwige Feuillère n’aime pas l’air confiné. Elle va à la campagne chaque week-end :

    – Je ne peux pas vivre sans arbre et dans Paris la flânerie n’est plus possible.

    – On vous dit sportive, on dit que vous faites de la culture physique ?

    – Je suis bien trop paresseuse pour faire de la culture physique. On brûle son énergie dans notre métier. Pas de gymnastique, mais de la marche.

    Très indépendante, Edwige Feuillère reconnaît avoir vécu comme elle en avait envie avec les gens qu’elle voulait voir, à l’exclusion des autres.

    – Le tête–à-tête n’est pas possible quand il y a dix personnes, c’est le brouhaha moi je n’évanouis.

    Les gens, elle les considère avec une certaine curiosité bienveillante. Au photographe, au grand coiffeur, au comédien venus la féliciter de sa performance dans la pièce de Tennessee Williams, elle pose des questions, écoute les réponses avec intérêt. Les aime-t-elle les gens ?

    – Je suis curieuse des gens. On ne peut aimer tout le monde. 

    Feuillère aujourd’hui c’est une des valeurs sûres du théâtre qui accepte un rôle monstrueux sans gommer, sans tricher. L’auteur venu la voir était «hilare» et n’a ajouté aucun conseil. Feuillère n’a pas misé sur l’avant-garde, pourquoi ?

    – L’avant-garde, j’en ai vu tout le temps. Copeau, c’était de l’avant-garde. Cela se démode vite. Il sort peu de choses des tentatives de ces dernières années.

    – Vous avez tout joué ou presque ?

    – J’aurais aimé jouer « Cléopâtre » de Shakespeare avec Alain Cuny. A nous deux, nous étions assez fous. 

    Feuillère actrice a tout brûlé en scène. D’où, dans la vie, cette extrême sérénité.

  • L’honorable Edwige ne veut plus être la Dame aux Camélias

    En préambule de l’article qui va suivre, je tiens à préciser que la revue Ciné-Mondial était un hébdomadaire de cinéma, soi-disant apolitique, lié à l’ambassade d’Allemagne et donc un outil de propagande. Le contexte est très particulier, Edwige Feuillère malgré les quelques entretiens et reportages que Ciné-Mondial lui a consacré, n’a jamais collaboré et a très peu tourné pendant l’Occupation. Bien que menacée dans sa vie privée, elle parvient à éviter la Continental et, au contraire d’une Suzy Delair, n’a aucune sympathie ou admiration pour le régime nazi. Néanmoins, Edwige s’étant fait arrêter par la police d’Heinrich Himmler, la Sipo, dans un club lesbien clandestin de Berlin en 1936… en plus de ses amitiés à risques (des juifs, des russes, des homosexuels… le producteur Oscar Dancingers n’échappe t-il pas à une raffle en bas de son appartement parisien ?) elle se retrouve placée sous surveillance jusqu’à la libération.

    L’article ci-dessous, est publié le 19 Février 1943 dans le n°77 de Ciné-Mondial.

    La journée d’une star

    L’honorable Edwige ne veut plus être la Dame aux Camélias …

    Edwige Feuillère ? Le nom est lancé, le voilà parti… N’est-ce pas Miguel Zamacoïs qui a dit en vers le ravage d’un mot ? Mais qui contera le chemin parcouru, la course de ce nom ? A-t-il fusé, hier soir, autour de cette table ? Ce matin, entre ce garçon et cette jeune fille blonde ? A la sortie de ce cinéma, ou de ce théâtre poétisé par l’ombre crémeuse et pâle de camélias blancs ? Et qui donc a ajouté : “Vivre avec elle un seul jour…” 

    C’est ce jeune homme encore un peu “swing”, ce monsieur sérieux ou cette dame si bien habillée qui a un très beau chien et qui n’aime pas le métro ? … Qui donc a osé désirer l’impossible à haute voix et combien de fois cet impossible a-t-il été formulé ? Et maintenant, comment vous faire vivre avec des mots ce désir ? Pour qui le décrire ?

    Sous le portrait mélancolique de l’aïeule, Edwige a appris à rire.

    C’est pour cette table dorée par la lampe familiale que j’évoquerai une Edwige Feuillère simple et calme… belle comme ce portrait d’aïeule morte très jeune, qui hante sa maison de campagne… Une Edwige Feuillère un peu fée et que les petits garçons et les petites filles aiment avec, en eux, le frisson que donnent l’espérance et la crainte du miracle… c’est celle-là, qui est partie avec eux au Noël dernier, dans un tout petit village de France… mais de cela elle ne veut point qu’on parle…

    C’est dans un décor choisi par elle que vit Edwige Feuillère.

    C’est pour ce jeune homme et cette jeune fille qui descendaient le long des quais que je dirai la clarté de ce regard, l’indulgente finesse de ce sourire qui aime les jeunes avec patience… et avec la volonté de les aider. C’est à eux que je parlerai de l’honorable Catherine, car il y a dans ce rôle plus de jeunesse, plus de rythme, plus de dynamisme que n’en possède tout le “Quartier Latin 1943”…

    Pour ce monsieur sérieux, j’écrirai de quelle intelligence et de quelle sensibilité est fait ce visage… Et à cette dame si bien habillée, et qui n’aime pas le métro, je la donnerai en exemple. Je lui dirai “Voyez cette élégance qui n’a pas pris son aristocratie à la ligne du couturier !” Je lui dirait que la race ne s’acquiert pas, qu’elle est un don et que l’on peut, sans déchoir, s’appeler Edwige Feuillère et prendre le métro…

    Ce matin-là, était particulièrement clair. C’était le matin qui me convenait pour ce jour. Un ciel froid, un soleil discret, lointain comme un certain sourire passé… N’est-ce pas ainsi que vous le vouliez, ce matin ? Pour vous, j’aurais aimé la surprendre et vous dire, avec toute l’indiscrétion que cela comporte, ce qu’elle fait, comment elle est, lorsque personne ne la regarde. Eh bien ! Je crois maintenant qu’elle ne change pas, qu’elle ne peut pas changer. Qu’il n’y a pas pour elle deux naturels. Elle ne joue pas un rôle à la ville, c’est sans doute pourquoi elle joue si bien à la scène. Il est des atmosphères qui s’étirent tout au long d’une journée, qui tissent une trame sur laquelle les mots brodent des arabesques capricieuses… et si l’on veut essayer de rendre cette ambiance il ne faut surtout pas toucher à la trame, mais doucement, les yeux fermés, redire les mots entendus pour que se déroule l’invisible écran du souvenir le charme toujours un peu mélancolique d’un passé… 

    Mais… elle pose en Marguerite Gautier

    Elle aime écrire des lettres, beaucoup de lettres.

    Pourquoi m’a-t-elle parlé des lettres que l’on n’écrit plus ?

    … Et lire des pièces et des manuscrits nouveaux.

    – Il y a à écrire des lettres une certaine douceur, un certain plaisir.. Je regrette souvent que l’on n’écrive plus, que l’on ait perdu ce goût inutile. Il y a bien encore, au fond de nos provinces, des femmes qui écrivent le soir à leur amie pour lui raconter pourquoi elles aiment leur mari, pourquoi elles aiment leurs enfants… et quelle est la meilleure recette du pot-au-feu sans viande, tout le monde  écrivait jadis. C’est ce qui nous permet d’avoir des époques passées une vision assez nette. Avez-vous lu les lettres de Sophie Arnould ? Quelle est aujourd’hui la comédienne qui saura nous laisser sur son temps, sur sa vie, des notes aussi sensibles, spirituelles et vraies ? 

    Elle ne m’a pas dit qu’elle écrivait, mais il me plaît de le croire…

    Serge Ivanof montre la pose à son modèle.
    Bien qu’elle ne veuille plus pleurer dans ses films, les traits d’Edwige Feuillère vont se confrondre avec ceux de « La Dame aux Camélias »

    Ce jour-là, votre jour, elle avait rendez-vous avec Serge Ivanof, un peintre, qui s’évade, dit-il, résolument de l’impressionnisme pour retourner au classicisme… Sur le chevalet, la toile inachevée est sage comme un portrait de Winterhalter. L’épaule ronde et nue, les boucles blondes, la mantille légère, elle sourit avec le charme un peu triste que vous connaissez tous à l’inoubliable “Dame aux Camélias”. Elle a posé deux longues heures avec patience et gentillesse et n’était-il pas naturel que l’on parlât de peinture ? Contrairement à ce que vous auriez pu croire, elle n’aime pas les peintres romantiques mais bien Botticelli, Mantegna et certaines toiles de l’école française du XVIIIe siècle. Il nous restait à employer deux heures encore et c’est songeant à son travail qu’Edwige Feuillère m’a entraînée dans un cours d’artistes. Qu’elle ne pense pas à elle seule, qu’elle ne soit pas obnubilée par sa propre gloire, mais qu’elle vienne chercher là le jeune acteur ou la jeune actrice dont elle peut avoir besoin pour son prochain film ou sa prochaine pièce me plaît infiniment.  C’est la main tendue de l’expérience et aussi de la chance à l’inexpérience et hasardeuse jeunesse. Qu’auriez-vous dit de la voir à côté de Léo Joannon de Georges Lampin, sage comme une petite fille écoutant sans jamais critiquer, avec patience, les hurlements plus ou moins rythmés de cette jeunesse déchaînée ? 

    A la recherche d’un partenaire, Edwige fréquente les écoles dramatiques.

    (Photos N. de Morgoli.)

    Au crépuscule, nous avons descendu à pied l’avenue des Invalides. Son métier, c’est son double. Jamais elle ne l’oublie. Une estampe, le pli de ce rideau, cette robe, ce meuble ancien, qu’elle a regardé longuement ce matin d’été dans la vitrine de ce petit antiquaire, elle sait qu’un jour ils lui seront utiles, il lui faudra les utiliser, se servir d’eux pour un décor, pour créer une ambiance..

    Elle m’a dit : 

    – J’aime les êtres… je les aime même avec indulgence…

    – Oh ! attention, indulgence est bien souvent le synonyme d’indifférence !

    – Non, ils ne me sont pas indifférents. Du reste, ne vous méprenez pas, si j’aime les humains en général, je ne réserve ma véritable amitié qu’à certains d’entre eux… un très petit nombre… mais ils me passionnent en général. Ils sont à la fois si inattendus et si semblables à eux-même… J’aime la vie et les aime dans la vie…

    “ Ne me voyez point dans la vie trop en “Dame aux Camélias”, vous vous tromperiez… et pourtant… j’aime une morte, une actrice du second Empire, des boucles blondes, une taille faite pour l’étranglement de cette mode adorablement féminine. Elle s’appelait Aimée Desclées. Elle est morte très jeune. J’aimerais parfois que nos deux vies soient un peu semblables, elle a eu une vie pleine, magnifiquement remplie par son métier et visitée aussi par l’amour, un amour ardent et riche… Elle a quitté tout cela très jeune, vers trente ans, en pleine magnificence… c’est pour une fin comme celle-là qu’on aimerait se suicider… 

    Et elle rit… légèrement, comme devait rire cette morte que j’ai vu passer dans son salon avec la grâce, le charme d’Edwige Feuillère. Mais au fait, laquelle des deux était-ce ?

    Marcelle BOUTIER

  • Edwige Feuillère grande dame du cinéma français exige des bas nylon chaque fois qu’elle tourne une scène d’amour

    Le titre clickbait d’un article de l’hebdomdaire parisien d’actualité, Inter, publié le 7 Janvier 1948.

    Edwige Feuillère grande dame du cinéma français exige des bas nylon chaque fois qu’elle tourne une scène d’amour

    Edwige Feuillère est la première grande dame de notre cinéma. Il n’en a pas toujours été ainsi. Edwige Feuillère eut même, pendant très longtemps, la spécialité des rôles plutôt déshabillés. Mais à force de volonté elle a réussi à s’en évader. A force de talent, elle a réussi à se faire une autre personnalité. Le miracle est qu’elle l’ait imposé aux producteurs. Car c’est le propre des producteurs de cinéma de penser que chaque acteur n’est bon qu’à jouer un personnage. Ce n’est pas une opinion forcément fausse.

    Charlie Chaplin, le plus grand acteur de tous les temps, n’a jamais été que Charlot. Mais les débuts dans la carrière artistique peuvent obliger un acteur à passer par certains stades qui ne correspondent pas à sa personnalité. C’est le cas d’Edwige Feuillère. Il est incontestable que les rôles de princesse ou de grande bourgeoise lui conviennent mieux. La prochaine fois que nous verrons Edwige Feuillère à l’écran, elle sera reine. Dans un film mis en scène par Jean Cocteau, elle a repris le rôle qu’elle avait créé la saison dernière au Théâtre Hébertot. Le film, c’est L’Aigle à deux têtes. Son partenaire sera Jean Marais, qui, pour l’occurrence, s’est fait couper les cheveux en brosse. Edwige Feuillère ne prendra sans doute aucun rôle au théâtre cette année. Elle vient de lire le nouveau roman de Roger Peyrefitte Mademoiselle de Murville et voudrait le tourner. Mais qui est Edwige Feuillère ? Elle passe pour la plus énigmatique des grandes vedettes françaises. Simplement parce qu’elle a, jusqu’ici, réussi à cacher un peu de sa vie privée aux journalistes. On dit aussi qu’elle est fière et prétentieuse. Toutes ces calomnies ont été lancées par des camarades jalouses de son succès. En réalité, Edwige Feuillère est la plus affable de nos artistes. Mais on lui reproche d’avoir une personnalité. 

    Si tu deviens actrice je te tuerai

    Edwige Feuillère eut la révélation du théâtre alors qu’elle avait quinze ans. Elle s’appelait alors Edwige Cunati et habitait Dijon après être née à Vesoul. Elle récitait, aux goûters de sa mère, des poèmes de Maurice Rollinat dans lesquels elle mettait toute sa sensibilité et tout son cœur. Souvent, quand elle arrivait au dernier vers, de grosses larmes perlaient à ses paupières. Mais M. Cunati, inflexible, disait à sa fille : “Si jamais tu deviens actrice, je te tuerai !” On a le sang bouillant quand on est Italien. Mais quand on a aussi une mère Alsacienne, on a de la volonté. Et malgré les menaces paternelles, Edwige prit des leçons de diction et de chant. Un jour, avec trois cents francs dans sa poche, elle part clandestinement pour la capitale. Elle n’y connaît personne et compte seulement sur son étoile. Elle arrive à la gare de Lyon. Et, le soir venu, elle va se confier à l’Union chrétienne de la jeune fille qui lui offre un asile. Elle se présente au Conservatoire pour la déclamation et le chant. Elle est reçue et suit les cours de comédie. Son premier rôle parisien elle le décroche dans La Parisienne. Aujourd’hui, pour des milliers de spectateurs de province, Edwige Feuillère personnifie encore La Parisienne.

    Elle préfère la musique de Ravel

    C’est pourtant une grave erreur. Edwige Feuillère mène à Paris la vie d’une petite bourgeoise dijonnaise. Elle sort peu. Elle habite un grand appartement de l’avenue de la Bourdonnais où elle est absolument seule. Pour avoir une présence à ses côtés, elle a adopté un chat. Elle lit beaucoup. Elle a une très grande culture. Elle a beaucoup d’esprit et sait tenir remarquablement une conversation. Elle a souvent des réparties très drôles. Un jour, des amis parlent devant elle d’une camarade.

    – Elle n’est pourtant pas belle, mais qu’elle coquette ! dit quelqu’un

    – Coquette et pas belle, répondit Edwige, c’est de l’escroquerie.

    Elle dit souvent : 

    – J’ai toujours préféré vivre avec des gens qui me déplaisent plutôt qu’avec des gens qui ne me plaisent pas du tout !

    Edwige Feuillère a peu d’amis. Quelques amis viennent régulièrement prendre le thé chez elle. Quand elle est seule, Edwige s’amuse à peindre. Elle a un certain talent d’aquarelliste. Elle joue aussi du piano. Ses morceaux préférés sont les œuvres de Ravel.

    Nue dans une piscine glacée

    Edwige Feuillère avait pris, pour débuter à la scène, le nom de Cora Lynn. Elle participa à la création aux Bouffes-Parisiens, de l’opérette de Willemetz tirée de l’œuvre de Pierre Louys : Les Aventures du roi Pausole. Elle y paraissait fort dévêtue. Ses camarades de scène, débutantes comme elle, s’appelaient Paulette Dubost et Simone Simon. Elle rencontra alors un comédien charmant : Pierre Feuillère. Pierre Feuillère épousa Cora Lynn et elle devint Edwige Feuillère. Pierre et Edwige devaient divorcer. Mais Edwige conserva son nom et le porta à la gloire. Au cinéma, Edwige Feuillère fit des débuts très remarqués dans Lucrèce Borgia. Elle s’y montrait nue jusqu’à la ceinture dans une piscine où elle se baignait. C’est une des plus belles femmes qu’on ait vu à l’écran. Mais c’est aussi pour Edwige un des plus mauvais souvenirs de sa carrière. Le film fut tourné en plein hiver. L’eau de la piscine était glacée et Edwige dut y rester plusieurs heures. 

    Son profil droit est celui qu’elle préfère

    Quand elle reçoit un visiteur, Edwige le fait asseoir auprès d’elle, sur un canapé. Ainsi, elle est sûre qu’il ne verra que son bon profil. Au cinéma, les opérateurs font des prodiges d’habileté pour la photographier toujours du même côté, du côté droit. C’est qu’Edwige Feuillère trouve que son nez est trop gros. Mais elle n’a pas voulu, comme Martine Carol ou Hélène Perdrière, le confier à aucun chirurgien esthétique. Cependant, son nez l’a beaucoup inquiétée à ses débuts. Aujourd’hui, Edwige est presque sûre d’elle. Elle va régulièrement voir les films qu’elle a tourné et elle est très sévère pour son jeu. Le film où elle s’est préférée est J’étais une aventurière. Il fut le premier d’une série éblouissante qui valut à Edwige Feuillère de recevoir l’année dernière le cousin français du célèbre Oscar d’Hollywood, le « Désiré ». Le cinéma français tout entier rendait hommage à son talent.

    Elle adore tourner les scènes d’amour

    Edwige Feuillère passe dans les studios pour avoir des goûts de luxe. On raconte que, lorsqu’elle tourne, elle exige, chaque matin, une paire de bas nylon. Si par malheur, une maille file, Edwige refuse de continuer avant qu’on ait remplacé les bas. Il est certain, en tout cas, qu’elle est l’amie de tout le petit personnel du studio. Les machinistes lui font des petits cadeaux. Elle leur rend des services. Mais ses gentillesses ne s’arrêtent pas là, Edwige Feuillère détient, pour les avoir achetés, les droits de représentation exclusifs de La Dame aux Camélias. Récemment, Suzy Prim lui a demandé l’autorisation de donner quelques représentations du drame de Dumas. Edwige y a consenti avec beaucoup d’amabilité. Quand elle tourne, les scènes qu’elle préfère sont les duos d’amour. Mais elle n’est jamais tombée amoureuse de ses partenaires. Elle pense que le cinéma français ne sait pas photographier l’amour.

    Elle est très superstitieuse

    Edwige Feuillère est très superstitieuse. Quand elle doit prendre une décision importante, elle découpe deux petits carrés de papier. Sur l’un elle écrit “oui” sur l’autre “non”. Elle jette les deux avec la main gauche par dessus son épaule gauche, vers une ligne tracée par terre à la craie. Le morceau qui est tombé le plus près de la ligne lui dicte sa réponse. Edwige Feuillère a pris un contrat avec les P.T.T. qui lui permette de changer régulièrement son numéro de téléphone. Ainsi, seuls quelques intimes le connaissent. Quand elle a quelques jours de repos, elle va les passer chez son père, M. Cunati, entrepreneur de construction en Touraine. Celui-ci lui a pardonné sa désobéissance de jeunesse et ne parle plus de la tuer.

    Un fils de dix-neuf ans

    Quand elle tournait Sans Lendemain elle devait laver, tout nu dans une lessiveuse, un jeune enfant qui était censé être son fils. Un concours fut organisé pour trouver le “fils d’Edwige Feuillère”. Un jeune homme vint se présenter de lui-même. Il avait dix-neuf ans ! Elle ne donne jamais de photos de son enfance parce qu’elle n’en a pas. Un hebdomadaire à qui elle avait confié la dernière qui lui restait la lui a perdue. Quand elle réalisa Mister Flow elle ne put jamais rencontrer Louis Jouvet. En effet, tous les deux tournaient quand ils avaient été payés et ils ne l’étaient jamais le même jour. Edwige Feuillère (la plus grande amoureuse de notre cinéma), pense qu’elle a fort bien suivi son destin qui la conduisait vers les arts. 

  • Edwige Feuillère d’après Olga Horstig-Primuz

    « Je lis systématiquement toutes les biographies d’acteurs et je leur trouve un point commun qui, par sa persistance, ne peut exprimer qu’une vérité, je veux parler de l’éloge d’Olga Horstig-Primuz comme amie et comme agente. » François Truffaut (1978)

    Olga Horstig-Primuz, née le 28 Septembre 1912 à Belgrade en Serbie, a été pendant des décennies l’agent et l’amie de grandes vedettes de son époque. Edwige Feuillère, bien sûr, mais également Brigitte Bardot, Michèle Morgan, Dirk Bogarde, Alain Delon, Colette Mars, Françoise Rosay ou encore Charlotte Rampling. C’est Michèle Morgan, en rentrant de son aventure hollywoodienne, qui propose à Olga de devenir son agent, un métier qui n’existait pas encore en tant que tel en France. Vous comprendrez sans doute pourquoi Olga Horstig-Primuz, véritable pionnière, a inspiré le personnage d’Arlette Mercier dans la série Dix pour cent…

    Dans son livre de souvenirs, Moi, j’aime les acteurs, Olga évoque les artistes qu’elle a connu tout au long de sa carrière et nous éclaire sur les coulisses du cinéma tel qu’elle l’a connu.

    Il me semblait aussi intéressant que pertinent de partager quelques extraits car il s’agit là d’un témoignage précieux et un portrait plus intime de notre Edwige Feuillère nationale.

    La rencontre et le début d’une longue amitié.

    Mes plus grands bonheurs au théâtre m’ont été donnés par elle. Nous partagions la même passion pour cet art insurpassable où l’acteur va tous les soirs au-delà de lui-même pour un public, mais aussi la plus grande gloire d’un texte et d’un auteur. Ma première vision d’Edwige Feuillère au théâtre remontait à 1935. Elle jouait La Prisonnière d’Édouard Bourdet, avec Annie Ducaux et Jacques Dusmenil. Elle portait une robe noire à pois blancs et avait une taille de guêpe. J’étais fascinée par son jeu et je me suis dit : “ Voilà quelqu’un que j’aimerais connaître.”

    Quatre ans plus tard, je l’ai interviewée, au studio d’Épinay, sur le plateau de De Mayerling à Sarajevo où elle interprétait Sophie Chotek, la femme de l’archiduc François-Ferdinand, joué par John Lodge, mis en scène par Max Ophüls. Elle avait une très forte personnalité et un charme fou, mais restait un peu distante. C’était déjà une immense vedette de cinéma et de théâtre. Nous sommes rapidement devenues de grandes amies, mais nous ne nous tutoyons que depuis sept ou huit ans : elle tutoie d’ailleurs plus facilement qu’avant. Émerveillée par son talent, son élégance naturelle et sa grande classe, je fus séduite, quand je l’ai mieux connue, par sa culture et son intelligence. Curieuse de tout, passionnée de musique, de littérature et de peinture, elle est loin d’être hautaine comme on pourrait le croire. Simplement réservée. Ce qui ne l’empêche pas d’être toujours venue en aide aux jeunes comédiens et de n’être jamais sûre d’elle-même, voire de douter.

    Quelques élements de contexte pour ce passage, nous sommes en 1946, au lendemain de la guerre, Olga rentre de son exil en Angleterre.

    Je ne disposais d’aucune ressources ou presque. J’avais, dès mon retour à Paris, retrouvé Edwige Feuillère avec laquelle je n’avais pas cessé de correspondre pendant notre séjour anglais. Elle n’avait pas changé, toujours aussi élégante et raffinée. Une grande dame sur laquelle les années de privations n’avaient pas laissé de traces. Mais Edwige est aussi foncièrement bonne. Elle le prouva, une fois de plus, à ce moment-là. Avec une délicatesse qui me réchauffa le cœur dans de telles circonstances. Constatant quelles difficultés je traversais, elle m’avait proposé de m’occuper de son secrétariat, en prétextant qu’elle avait besoin d’aide. En réalité, c’était uniquement pour me venir en aide sur le plan financier. Je lui en serai à jamais reconnaissante.

    L’aventure Woman Hater.

    Terence Young m’appela un matin, un matin, pour me dire qu’il souhaitait qu’Edwige Feuillère soit la partenaire de Stewart Granger dans le film qu’il était en train de préparer, Woman Hater. Connaissant mes liens avec elle, il me demanda de me charger de cette négociation. J’étais assez ennuyée. Edwige avait en effet déjà un agent, Jean Devalde, avec lequel elle travaillait depuis longtemps et je ne voulais pas la mettre dans une situation délicate à son égard. Mais comme le film était anglais, et que Jean Devalde n’avait jamais travaillé avec les producteurs ou les metteurs en scène anglais, c’est lui-même qui m’a donné son accord quand Edwige lui a dit qu’elle souhaitait que je la représente pour cette affaire. J’avais décidément de la chance. […] J’ai évidemment accompagné Edwige à Londres pour le tournage du film. Avant de prendre l’avion, elle avait pris des cachets pour lutter contre les horribles migraines dont elle souffrait depuis son enfance. Parfois, elle devait rester des journées entières dans l’obscurité tant la souffrance était intolérable. Mais ces cachets lui donnaient des étourdissements et, en sortant de l’avion sur l’aéroport de Londres, elle se mit à tituber légèrement. Elle se cogna même la tête sur une porte. J’entendis alors un journaliste dire, un peu goguenard : 

    – Dommage qu’elle soit ivre…

    Elle qui ne boit que de l’eau ! 

    Habillée par Robert Piguet – dix-sept robes ! – elle eut beaucoup de plaisir à tourner dans ce film, le seul qu’elle fît jamais en anglais.

    Colette au cinéma.

    C’est grâce à Edwige que j’ai eu la chance de rencontrer Colette. J’avais une grande admiration pour la femme et l’écrivain et j’étais très intimidée en allant chez elle, au Palais-Royal. Je garde un souvenir étonnamment “ physique “ de cette rencontre : la poignée de main de Colette, longue et chaleureuse, son regard profond et scrutateur ne peuvent s’oublier. Ils laissent une trace indélébile en vous. Nous avions pris rendez-vous pour discuter de Julie de Carneilhan. Alexandre Mnouchkine avait décidé d’en faire un film quand Jacques Manuel, un de ses amis décorateurs, lui annonça qu’il en avait acquis les droits. Mnouchkine avait fait lire le texte à Edwige Feuillère et à Pierre Brasseur qui acceptèrent aussitôt d’être les deux protagonistes du film. Ils signèrent un contrat sans s’inquiéter. Mnouchkine, lui, décida toutefois d’aller voir Colette pour vérifier que la question des droits cinématographiques était bien en ordre. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle s’écria : 

    – Mais je n’ai jamais cédé les droits ! Et d’ailleurs je n’en ai pas l’intention !

    La situation devenait compliquée puisqu’il avait déjà engagé deux grandes vedettes sur ce projet. Mais la bonne foi est souvent le meilleur argument du monde. Et il faut croire qu’il sut en user puisqu’il réussit à convaincre Colette de lui faire confiance et de lui céder les droits. Le film put se faire et Colette s’en montra, je crois, satisfaite quand je la retrouvai lors de la projection que nous avions organisée pour elle. La mise en route du film tiré du Blé en herbe posa moins de problèmes. Seul, le tournage présenta quelques difficultés inattendues pour Edwige. Pour les besoins du film, elle avait comme partenaire un jeune garçon de quinze ans qu’elle devait initier aux plaisirs de l’amour. En réalité, cet acteur était beaucoup plus jeune, tout du moins dans son comportement. C’était encore un véritable gamin, un gosse qui ne réalisait pas tout à fait la chance qu’il avait. J’étais sur le tournage lors de la scène où Edwige et lui devaient échanger un baiser. Une scène délicate à tourner, évidemment. Elle le fut particulièrement pour Edwige : dès qu’elle sortit du plateau, elle me raconta que le gosse avait mangé un sandwich au saucisson à l’ail caché sous son oreiller juste avant le “ Moteur “ fatidique !

    Les tournées théâtrales

    Avec Edwige Feuillère dans les rues de Londres
    (Photo Pierre-V. Manevy)

    Un peu plus tard, je suis allée rejoindre Edwige en Angleterre où elle fait une saison théâtrale. Elle était considérée, là-bas, comme la plus grande actrice de notre époque. Au Palace, un immense théâtre londonien, elle remplissait la salle avec Phèdre, La Dame aux Camélias, La Parisienne, ou Le Carrosse du Saint-Sacrement. En français, naturellement.

    A Londres, Edwige habitait au Savoy, dont le chef était français. Il était si fier qu’une vedette de son pays emporte un tel triomphe que, tous les jours, le menu du restaurant de l’hôtel comportait un plat baptisé d’après les pièces qu’elle jouait ! Sa délicatesse, son admiration étaient touchantes et il la comblait de petits gâteaux qu’il faisait spécialement pour elle. Une autre grande vedette, américaine celle-là, résidait au même moment qu’elle au Savoy. Un soir, Terence Young a souhaité nous la présenter et nous sommes allés boire un verre dans sa suite. C’était une femme charmante mais très préoccupée de sa personne. Elle ne nous a parlé que d’elle, de ses projets, de ses admirateurs, etc. Impossible de l’arrêter. Je commençais à me demander si elle allait daigner s’intéresser à la vedette française qui s’était déplacée pour la voir, quand elle eut ce mot merveilleux : 

    – Mais je ne parle que de moi. Parlons un peu de vous, maintenant. Est-ce que mes films ont du succès en France ?

    Cela ne s’invente pas. J’eus beaucoup de mal à conserver mon sérieux.

    Beaucoup plus sympathiques et décontractés étaient les dîners improvisés que nous faisions après le spectacle, le plus souvent chez Roger Furse, le décorateur de Laurence Olivier, qui était très lié avec Edwige. Cela se passait dans son incroyable atelier-cuisine et tout le monde mettait la main à la pâte. “Sans façon, n’est ce pas ?” disait-il avec son accent inimitable. On y retrouvait Laurence Olivier et Vivien Leigh, bien sûr, mais aussi Alec Guinness et beaucoup d’autres. Ces séjours en Angleterre étaient les seuls moments où Edwige consentait à quitter la France, en dehors de quelques tournées en Italie. Elle ne voulait jamais s’éloigner de ses parents qu’elle avait installés dans une maison du Loir-et-Cher. Les propositions pourtant ne manquaient pas. Elle avait tourné beaucoup de films après son départ de la Comédie Française et de nombreuses compagnies américaines lui ont alors proposé de la prendre sous contrat, la MGM et la Paramount, par exemple. On lui a même demandé de venir jouer en anglais à Broadway. Mais elle a toujours refusé. Elle ne voulait pas abandonner ses parents trop longtemps. Cela ne l’empêchait pas d’être célèbre dans le monde entier. Un journaliste canadien nous a même raconté qu’à une certaine époque, le Lucrèce Borgia d’Abel Gance passait dans les rues “chaudes” de San Francisco. Les marins se cotisaient pour soudoyer le projectionniste : moyennant quelques dollars, il passait au ralenti la scène où Edwige sort, nue, de la piscine. Et ils achetaient le plan…

    A Naples, ce fut plus pittoresque. Je l’avais accompagnée pour la représentation de La Dame aux Camélias. Tout semblait bien se présenter quand, le matin même du spectacle, on nous avertit que le camion contenant tous les décors, les costumes et les valises personnelles d’Edwige avait été volé ! C’était une vraie catastrophe. Sans tout ce matériel, il était impossible d’assurer la représentation. Le directeur du théâtre se lamentait et gémissait sur son sort. Edwige pestait contre ce pays et moi j’ameutai la police, les autorités. En vain. Proche du désespoir – il allait falloir annuler toute la tournée – je me demandais comment m’en sortir quand je me suis rappelé soudain que Vittorio de Sica se trouvait, lui aussi, à Naples pour le tournage de son film L’Or de Naples. Nous le connaissions bien, Edwige et moi. Lui seul pouvait nous aider. D’autant plus, comme il nous l’apprit, qu’il avait dû se mettre en contact avec la mafia locale pour les besoins du film et assurer certaines scènes. Nous l’appelâmes sans perdre un instant pour lui raconter notre mésaventure. Napolitain et fier de l’être, son honneur était en jeu. Il m’assura qu’il allait tout mettre en oeuvre pour retrouver le camion. Peu après, il lança cet appel solennel à la radio : 

    – C’est une honte pour notre ville ! s’exclama-t-il devant le micro. Une très grande actrice française nous fait l’honneur de venir jouer chez nous et on ne trouve rien de mieux, ici, que de la dévaliser. Je donne vingt-quatre heures à ceux qui se sont rendus coupables d’un acte aussi stupide pour restituer le camion volé et tout ce qu’il contenait. Vingt-quatre heures, sinon le monde entier croira définitivement que nous sommes des vauriens indécrottables !

    Cette sainte colère eut des effets miraculeux : tout nous fut rendu en quelques heures, y compris le camion. Edwige Feuillère put enfin monter sur les planches du Théâtre de Naples devant une salle comble qui l’applaudit à tout rompre. Entre-temps, grâce à l’appel de Vittorio, tous les couturiers de Naples, et même de Rome, lui avaient proposé gracieusement des robes pour remplacer celles qu’elle devait porter le soir.

    Edwige Feuillère entourée de Luchino Visconti, Rina Morelli et Paolo Stoppa. (Tous droits réservés)

    Feuillère et Morgan.

    Peu avant notre départ, nous sommes allées, Michèle, Edwige et moi, à la cérémonie de remise des “Victoires” organisée par Cinémonde, où elles en ont reçu chacune une. Nous avons parlé évidemment du film, mais en rentrant, en voiture, Edwige dit : 

    – Méfiez-vous, Michèle. Votre partenaire, Henri Vidal, est un grand séducteur… Je suis sûre que vous allez en tomber amoureuse.

    – Il n’en est pas question! a répondu Michèle en éclatant de rire. 

    Ce fut, comme il se doit, le début d’une merveilleuse histoire d’amour.

    Edwige Feuillère et Michèle Morgan ont une grande admiration l’une pour l’autre. Elles se rencontrent souvent chez moi, depuis des années. Nous nous sommes retrouvées parfois à Challes-les-Eaux, en Savoie, une station thermale réputée pour soigner et entretenir la voix.

    What Ever Happened to Baby Jane? 

    Après la sortie du film aux Etat-Unis, Bob Aldrich que je connaissais bien a demandé qu’on organise pour moi une projection afin que je puisse le montrer à quelques comédiennes françaises : Edwige Feuillère, Michèle Morgan, Annie Girardot, Marie Bell et Simone Signoret. A la fin de la projection, Edwige s’est levée et a dit : 

    – J’ai l’impression que nous venons de recevoir une grande leçon de comédie de la part de nos collègues américaines.

    Un compliment qui enchanta aussi bien Aldrich que Lerner.

    A propos de la résilience…

    Cela peut paraître cruel mais c’est ainsi ; quelles que soient les circonstances, même les plus tragiques de la perte d’un être très proche, on joue. J’ai été plusieurs fois témoin de ce courage. Avec Edwige Feuillère, en particulier, qui pendant qu’elle jouait Leocadia souffrait de très fortes douleurs faciales. Elle enfonçait jusqu’au sang ses ongles dans la paume de ses mains pour ne pas crier.

    Le théâtre, toujours.

    Pendant toutes ces années, Edwige Feuillère avait continué d’occuper une grande place dans ma vie. Aujourd’hui, elle est revenue à ses premières amours, le théâtre après avoir tourné dans un dernier film La Chair de l’orchidée de Patrice Chéreau, en 1974. Peut-être est-ce parce qu’elle a coutume de dire que si le cinéma lui fait des admirateurs, le théâtre, en revanche, lui procure des amis…

    Mes souvenirs au théâtre avec Edwige sont évidemment multiples. Mais la plus forte émotion qu’elle me donna fut Partage de Midi, de Paul Claudel, en 1948, avec Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault et Jacques Dacqmine. Dès qu’il avait vu Edwige, Paul Claudel avait dit : “C’est Ysé.” Il assistait à toutes les répétitions de sa pièce où il raconte la grande histoire d’amour de sa vie. Je l’ai vu, ainsi, pleurer parfois devant Edwige qui lui rappelait tant la femme aimée. Involontairement, la pièce fut aussi pour nous tous un motif d’amusement quand on nous rapporta l’anecdote suivante. Un spectateur venu louer des places ayant demandé au préposé de quoi il s’agissait dans cette pièce, celui-ci répondit : 

    – C’est le même sujet que La Petite Hutte, mais traité différemment.

    Alors qu’elle jouait La Dame aux Camélias, ce furent deux pompiers de service dans les coulisses qui faillirent la faire éclater de rire, au début de la pièce. Elle était sur scène devant son miroir, secouée par une quinte de toux quand elle entendit l’un dire à l’autre : 

    – On a pas de chance aujourd’hui, elle est malade !

    Une autre de mes grandes joies avec elle fut, on s’en doute, La folle de Chaillot. Je craignais initialement qu’elle soit trop jeune pour le rôle, mais j’ai eu tort. Elle fut prodigieuse. Seule sa mère ne partagea pas cet avis. Découvrir sa fille dans ce rôle la vieillissait d’autant plus, elle !

    Olga Horstig-Primuz (1990). Moi, j’aime les acteurs. JC Lattès.

  • Ciné-revue « surprend » une Edwige Feuillère incognito en vacances

    Article publié dans le Ciné-revue du 15 Aout 1952.

    Seul de toute la presse « CINE-REVUE » a surpris Edwige Feuillère dans le rigoureux incognito de ses vacances

    Edwige Feuillère dans les rues de Chambéry en compagnie d’un ami savoyard et de son impressario Olga Horstig.

    « Plus fort que Garbo ! » C’est presqu’en ces termes que les journaux locaux de la région alpestre annoncèrent il y a peu à leurs lecteurs qu’Edwige Feuillère venait de passer près d’un mois dans les Deux-Savoies avant de poursuivre ses vacances sur son île nordique.

    Après avoir terminé « Adorables Créatures » en juin dernier, elle s’en était allée sans tambour ni trompette dans la maison qu’elle possède en Touraine, où vivent ses parents et où jamais nul journaliste n’a pénétré. Comme chaque année, elle voulait passer deux mois s’en être vedette. Tout le monde la croyait donc en Touraine à préparer son départ pour la Norvège où elle fait presque tous les étés une croisière, vivant seule avec trois amis intimes sur une île dont elle est la seule habitante et où elle vit en femme inconnue, pêchant et faisant la cuisine. Le ravitaillement et le courier y sont apportés plusieurs fois par semaine par bateau.

    Cette baigneuse cachée derrière des lunettes noires sur la plage d’Aix-les-Bains, c’est aussi Edwige Feuillère.

    Mais avant cette grande évasion, Edwige Feuillère s’offrit un mois de vacances en France, et dans une des régions estivales les plus fréquentées ! Personne n’en sut rien, à l’exception de « Ciné-Revue » qui avait promis de garder le secret jusqu’à ce jour. La grande comédienne française résidait dans la coquette station de Challes-les-Eaux sous un nom d’emprunt. Le directeur de l’hôtel avait juré de son côté d’être discret. Aucun photographe professionnel n’eut vent de la chose et les photos que nous vous présentons sont de simples « instantanés » pris par les amis d’Edwige…

    L’an dernier, au cours des triomphales représentations de « La Dame aux Camélias » qu’elle donna à Aix-les-Bains et à Evian, Edwige s’est extasiée sur la beauté de la région et s’était promis d’y revenir en vacances. Elle a réalisé son projet. Début Septembre, elle rentrera, de Norvège, à Paris pourune nouvelle série de représentations exceptionnelles de « La Dame aux Camélias ». Cela la retiendra sans doute loin des studios jusqu’en décembre prochain. Il est donc encore trop tôt pour parler de son prochain film, mais on doit signaler qu’avant de partir pour la Norvège, elle a refusé de tourner « L’Ennemie », un film de Nicodemi, à Rome, ne voulant pas sacrifier son repos à son travail.

    Voici la grande comédienne telle qu’elle fera sa rentrée en Septembre à Paris, dans « La Dame aux Camélias », au Théâtre Sarah Bernhardt, avec, dans le rôle d’Armand Duval, Jean-Claude Pascal dont cette pièce marquera les débuts sur une scène parisienne.

    Jean VIETTI

  • Dans un Donjon y’avait un prisonnier…

    Article publié dans le Ciné-mondial du 19 Septembre 1941.

    Dans un Donjon y’avait un prisonnier…

    Un donjon fier de tout un passé de guerre, d’assauts, de victoires, dresse ses tours jumelées dans un ciel calme. Des marins au large chapeau du second Empire, dits Jean-Bart, montent une garde rigide et impeccable. Une voiture qui a couru la poste au galop enlevé de ses quatre chevaux s’arrête. Une femme en crinoline en descend. Visage pâle, trop ému, elle apporte avec elle une grâce, celle de celui qu’elle aime. Derrière les tours, de l’autre côté du château, une petite tache mouvante, collée à la pierre grise comme une araignée, descend le long des glacis. C’est un homme ! il s’évade…

    Là-haut, derrière les vieux créneaux, un homme épaule, tire… un coup de feu,éclate…

    — Silence ! on tourne !…

    Alors, tout cela, du cinéma ? 

    Les dernières scènes de Mam’zelle Bonaparte avec Edwige Feuillère et Raymond Rouleau.

    — Attention à ma robe !

    Feuillère marche avec précaution, escortée de son habilleuse qui, semblable à un page d’antan, soutient tout l’échafaudage précieux de la crinoline.

    — Vous comprenez, les soies que l’on emploie maintenant ne valent pas celles de jadis, le sable de l’esplanade l’éraille tellement qu’il m’est défendu de bouger, c’est très gênant. Quelle époque ! J’aime beaucoup mieux me battre en duel ou monter à cheval.

    — Ah ! parce que vous vous battez en duel et montez à cheval ?

    — Dans le film, naturellement. Je suis Cora Pearl, le grand amour de Jérôme Bonaparte, et je…

    — Mlle Feuillère, s.v.p., sur le plateau.

    C’est une façon de parler, il n’y a autour de nous qu’herbe et arbres, mais ces gens de cinéma tiennent fort à leurs habitudes.

    Edwige Feuillère, par la porte de droite, monte dans sa voiture et en ressort immédiatement par la porte de gauche, remplacée aussitôt à l’intérieur par son double. Pourquoi ? A cause de la crinoline toujours ; elle ne doit pas s’asseoir pour ne pas la froisser.

    — Je vous disais donc que, contrairement à ce qu’il peut vous en paraître, c’est un rôle d’action.

    — Oh ! attention, ne bougez pas surtout, votre robe ! 

    — C’est un rôle d’action qui demande beaucoup d’audace et aucun respect des contingences materielles.

    — Votre chapeau, vos plumes, le vent, votre crinoline, attention aux jupons ! 

    — Sauf, bien entendu, quand je suis en jupon.

    On s’en serait douté… Raymond Rouleau fixe un point très haut dans l’espace.

    — Vous voyez là-bas, la deuxième tour à droite. Eh bien ! c’est de cette fenêtre que je m’évade… c’est haut… il va falloir déchirer mon costume.

    — Parce que vous ne vous évadez pas réellement ?

    — Si. Venez au pied de ce glacis ; voyez, je vais monter quelques mètres plus haut et je me laisserai descendre… En quelque sorte, c’est une évasion de l’extérieur.

    — Aujourd’hui, on fait quelques gros plans en raccord. Mon double, un acrobate, s’est évadé pour moi hier.

    — Attention, monsieur Rouleau, je vais vous déchirer un peu votre chemise.

    — J’aime beaucoup ce rôle, il a beaucoup d’allure, de panache, il est extrêmement élégant, et…

    — Là encore un peu de déchirure à votre pantalon et un peu de terre aux genoux…

    Attention… à la robe qui doit être impeccable. Attention… aux déchirures qui doivent être semblables à hier. Nous sommes décidément en plein cinéma. II est vrai que ces « attention ! » successifs sont les gardiens vigilants de la perfection du film et nous sommes certains qu’ils réussiront parfaitement à créer pour nous l’illusion de cette époque fameuse où Cora Pearl, célèbre par son charme et son talent, était la grande passion du Tout Paris en général et de Jérôme Bonaparte en particulier. S’il faut en croire les chroniqueurs de l’époque, c’était une femme au corps parfait et au visage fardé de crème pâle, qui entretenait soigneusement un teint de lis et de rose contre lequel l’outrage des ans était impuissant. Cette crème était un secret qu’elle ne livra jamais. Elle aimait fort les diamants et particulièrement les perles que l’on trouve du reste à l’origine de son nom : « Pearl ». Elle n’avait, pour ses grandes et petites sorties, pas moins de 8 voitures à sa disposition et 10 chevaux, tous de couleur « café au lait ». Ses écuries, ses robes, son hôtel particulier et son salon chinois — on ne peut plus chinois, écrivait un journaliste du Nain-Jaune — étaient célèbres. C’est dans ce salon qu’elle donna, du reste, une avant-première de son rôle de Cupidon dans Orphée aux enfers, au milieu d’une cour admirative de « cocodès » de l’époque qui s’écriait : « Quel crâne ! Quel chien ! »

    Ce n’est certainement pas cet aspect brillant et un peu factice de cette femme trop célèbre qu’Edwige Feuillère incarnera, mais bien l’autre côté de la tapisserie, la trame humaine de la grande amoureuse que fut Cora Pearl.

    M. R.

  • Edwige chez le photographe

    Plus un ensemble de jolies photographies qu’un véritable article mais voici ce que Filmagazine publiait le 12 Avril 1945.

    Edwige chez le photographe

    Après quelques achats hâtifs, Edwige Feuillère arrête sa bicyclette devant le studio du photographe.

    D’un air désabusé, elle suit les préparatifs. A-t-elle besoin de ce glaïeul pour rehausser sa beauté ?

    La plus élégante de nos vedettes, la plus admirée, inspire merveilleusement le photographe.

    Très bien, la pose ! Votre air boudeur ne vous dépare pas…

    Le maquilleur, la coiffeuse et l’opérateur s’affairent. Edwige ne trouve visiblement pas la corvée à son goût.

    Là, c’est fini ! Un peu de repos ! Mais cette pose abandonnée est bien la plus charmante du monde.

    (photos Willy Rizzo )

  • EDWIGE, SCULPTEUR, fait des statues de 12 mètres et recommence à rire

    Article publié dans le Cinévie du 23 Avril 1946.

    EDWIGE, SCULPTEUR, fait des statues de 12 mètres et recommence à rire

    En pantalon et blouse de travail, son ciseau de sculpteur et sa masse à la main, Edwige Feuillère termine une commande passée voici plusieurs mois. II s’agit d’un coureur de Marathon haut de 12 mètres, destiné à orner un stade Olympique. Ses mains habiles aux ongles ras, sans l’ombre de vernis, qui n’ont rien de commun avec celles de la Duchesse de Langeais, manient ses instruments avec une dextérité évidente, mais le bloc est de taille à décourager un sculpteur de métier. Or, Edwige Feuillère doit, en plus de l’effort que lui réclame son travail peu féminin, répondre aux incessantes questions que lui pose son bon camarade Henri Guisol, qui l’a surprise en train de travailler. Il en résulte inévitablement une moins grande précision dans ses gestes, ce qui est préjudiciable à l’oreille de son coureur, et une certaine lenteur dans ses réponses; ce qui désole tour à tour deux personnes, Andrée Feix et Norbert Verzotti, ou autrement dit, la « metteuse en scène » et le jeune professeur de sculpture d’Edwige Feuillère. Car nous sommes à Epinay où on vient de donner le premier tour de manivelle de II suffit d’une fois. On attaque la première scène qui, par extraordinaire, se trouve être aussi celle du début du film.

    Dans son atelier encombré de statues monumentales, Christine Jourdan, alias Edwige Feuillère accueille son imprésario tout en sculptant (on se demande si vraiment beaucoup de sculpteurs ont un imprésario!). Mais peu importe. Il suffit d’une fois, est une comédie où Edwige Feuillère fera sa rentrée dans la fantaisie. Femme extrêmement sérieuse, à qui on ne connaît aucun amant, elle se retire quelquefois dans sa villa de Chantilly pour s’y reposer. Elle s’amuse alors à modeler des statuettes miniatures pour se délasser de ses géants de pierre. Un jour, sur un télégramme alarmant lui apprenant que « Nicolas » est très malade, elle part, laissant son imprésario persuadé qu’il est question de son amant. Or il s’agit en réalité d’un cheval, dont Edwige continue, pour se moquer de lui, à lui cacher l’existence, mais qui la conduira, après mille péripéties, chez le commissaire de police. Dans ce film donc, Christine Jourdan exerce l’art de Praxitèle. Or les compétences en sculpture d’Edwige Feuillère se réduisaient à la confection de bonhommes en mie de pain. Aussi jugea-t- elle indispensable de perfectionner sa technique avant de s’attaquer aux immenses statues du plateau. Son dernier dimanche de liberté s’est donc passé à travailler avec acharnement. Mais le soir, une femme sculpteur était née. Une femme metteur en scène naquit le lendemain : Andrée Feix.

    D’abord script-girl, monteuse, puis assistante, Andrée Feix inaugure avec II suffit d’une fois son quatrième métier, celui de metteur en scène. Ses emplois successifs lui permettent aujourd’hui d’accéder à ce poste élevé, avec plus de sûreté que beaucoup de nos réalisateurs. Cependant, émue par ses débuts, elle a demandé à son professeur-ami Henri Decoin d’être son conseiller technique et artistique. Encore son assistante dans La Fille du Diable, c’est elle qui, aujourd’hui, dicte ses ordres et indique les jeux de scène. Decoin, cette fois, s’est retiré au second plan, et a pour elle abandonné ses autres objets. Seul compte pour lui le succès de son « poulain »

    POUR IMITER PRAXITÈLE EDWIGE A CASSÉ DES POTS. LE PRODUCTEUR LES A PAYÉS… 

    Edwige Feuillère a donc passé toute la veille du tournage à s’haibituer au lourd maniement de ses instruments, et à préparer ses accessoires de femme-sculpteur : des lunettes d’automobiliste pour se préserver des éclats, et des gants. Mais en arrivant le lendemain au studio, elle-apprit de la bouche même de son professeur que ceux-ci étaient inutiles, et seraient jugés excessifs par des sculpteurs de métier habitués à travailler les mains nues. L’atelier de staffeur dans lequel elle s’était retirée pour se livrer à des essais, ne vit jamais élève plus studieuse, sinon plus experte. A la fin de la journée, ses mains étaient couvertes d’ampoules, l’atelier jonché d’objets d’art brisés, et Edwige était rompue de fatigue, mais rayonnante.