EDWIGE, SCULPTEUR, fait des statues de 12 mètres et recommence à rire
En pantalon et blouse de travail, son ciseau de sculpteur et sa masse à la main, Edwige Feuillère termine une commande passée voici plusieurs mois. II s’agit d’un coureur de Marathon haut de 12 mètres, destiné à orner un stade Olympique. Ses mains habiles aux ongles ras, sans l’ombre de vernis, qui n’ont rien de commun avec celles de la Duchesse de Langeais, manient ses instruments avec une dextérité évidente, mais le bloc est de taille à décourager un sculpteur de métier. Or, Edwige Feuillère doit, en plus de l’effort que lui réclame son travail peu féminin, répondre aux incessantes questions que lui pose son bon camarade Henri Guisol, qui l’a surprise en train de travailler. Il en résulte inévitablement une moins grande précision dans ses gestes, ce qui est préjudiciable à l’oreille de son coureur, et une certaine lenteur dans ses réponses; ce qui désole tour à tour deux personnes, Andrée Feix et Norbert Verzotti, ou autrement dit, la « metteuse en scène » et le jeune professeur de sculpture d’Edwige Feuillère. Car nous sommes à Epinay où on vient de donner le premier tour de manivelle de II suffit d’une fois. On attaque la première scène qui, par extraordinaire, se trouve être aussi celle du début du film.
Dans son atelier encombré de statues monumentales, Christine Jourdan, alias Edwige Feuillère accueille son imprésario tout en sculptant (on se demande si vraiment beaucoup de sculpteurs ont un imprésario!). Mais peu importe. Il suffit d’une fois, est une comédie où Edwige Feuillère fera sa rentrée dans la fantaisie. Femme extrêmement sérieuse, à qui on ne connaît aucun amant, elle se retire quelquefois dans sa villa de Chantilly pour s’y reposer. Elle s’amuse alors à modeler des statuettes miniatures pour se délasser de ses géants de pierre. Un jour, sur un télégramme alarmant lui apprenant que « Nicolas » est très malade, elle part, laissant son imprésario persuadé qu’il est question de son amant. Or il s’agit en réalité d’un cheval, dont Edwige continue, pour se moquer de lui, à lui cacher l’existence, mais qui la conduira, après mille péripéties, chez le commissaire de police. Dans ce film donc, Christine Jourdan exerce l’art de Praxitèle. Or les compétences en sculpture d’Edwige Feuillère se réduisaient à la confection de bonhommes en mie de pain. Aussi jugea-t- elle indispensable de perfectionner sa technique avant de s’attaquer aux immenses statues du plateau. Son dernier dimanche de liberté s’est donc passé à travailler avec acharnement. Mais le soir, une femme sculpteur était née. Une femme metteur en scène naquit le lendemain : Andrée Feix.
D’abord script-girl, monteuse, puis assistante, Andrée Feix inaugure avec II suffit d’une fois son quatrième métier, celui de metteur en scène. Ses emplois successifs lui permettent aujourd’hui d’accéder à ce poste élevé, avec plus de sûreté que beaucoup de nos réalisateurs. Cependant, émue par ses débuts, elle a demandé à son professeur-ami Henri Decoin d’être son conseiller technique et artistique. Encore son assistante dans La Fille du Diable, c’est elle qui, aujourd’hui, dicte ses ordres et indique les jeux de scène. Decoin, cette fois, s’est retiré au second plan, et a pour elle abandonné ses autres objets. Seul compte pour lui le succès de son « poulain »
POUR IMITER PRAXITÈLE EDWIGE A CASSÉ DES POTS. LE PRODUCTEUR LES A PAYÉS…
Edwige Feuillère a donc passé toute la veille du tournage à s’haibituer au lourd maniement de ses instruments, et à préparer ses accessoires de femme-sculpteur : des lunettes d’automobiliste pour se préserver des éclats, et des gants. Mais en arrivant le lendemain au studio, elle-apprit de la bouche même de son professeur que ceux-ci étaient inutiles, et seraient jugés excessifs par des sculpteurs de métier habitués à travailler les mains nues. L’atelier de staffeur dans lequel elle s’était retirée pour se livrer à des essais, ne vit jamais élève plus studieuse, sinon plus experte. A la fin de la journée, ses mains étaient couvertes d’ampoules, l’atelier jonché d’objets d’art brisés, et Edwige était rompue de fatigue, mais rayonnante.
Article publié dans L’écran français (n°153) du 1er Juin 1948.
À Londres Edwige Feuillère se lève à cinq heures du matin, fréquente les galas mais ne boit jamais
Celle qui est si représentative de l’élégance parisienne, du charme de la femme française, et de la richesse de nos « valeurs » cinématographiques et théâtrales… Celle qui est la « grande dame » de la scène et de l’écran dans notre pays… Celle qui s’éveille chaque jour en voyant la tour Eiffel…
Edwige Feuillère, en un mot, fait une fugue de trois mois en Angleterre. Le décor de sa vie a changé. Ce n’est plus la tour Eiffel qu’elle contemple chaque matin mais la Tamise. Elle est, durant son séjour à Londres, une sorte d’ambassadrice extraordinaire de toutes les qualités que nous avons évoquées plus haut. Nous la retrouverons dans son premier film anglais Woman Hater, où elle interprète le rôle d’une star française de Hollywood, telle que nous l’avons vue en France dans L’Honorable Catherine par exemple, pour faire un rapprochement de genre.
Cependant l’Edwige Feuillère londonienne est quand même assez différente de notre Feuillère parisienne. D’une part, elle est plus absorbée par les obligations particulières de ce film qu’elle tourne dans une langue étrangère, alors qu’il y a six mois encore elle la connaissait à peine. D’autre part, elle sort beaucoup plus qu’à Paris. On ne peut évidemment aller jusqu’à dire, comme l’a fait un de nos confrères dans un quotidien du soir, qu’Edwige Feuillère fréquente toutes les boites de nuit de la capitale britannique. Elle déteste toujours les bars et la boisson. Ce n’est pas la traversée de la Manche qui a pu lui changer ses goûts ! Mais il est un fait certain, c’est que Feuillère à Londres se montre davantage qu’à Paris. Elle va souvent aux premières théâtrales, et cinématographiques. Elle est allée applaudir Mae West et Celia Johnson (qu’elle admire beaucoup depuis Brève rencontre) dans Sainte Jeanne, et a assisté à la présentation de Hamlet ; on l’a vue également, accompagnée de son metteur en scène Terence Young, à la première de One night with you…
Jamais on ne vit aussi souvent Edwige Feuillère en robe du soir. Ses robes font d’ailleurs sensation. Particulièrement celle qu’elle avait le soir de la première de Hamlet. Elle était accompagnée par Roger Furse, décorateur habituel de Laurence Olivier. Cette fameuse robe a d’ailleurs une petite histoire. Robert Piguet, qui a fait du reste toutes les toilettes du film Woman Hater, l’avait spécialement conçue pour la scène finale de ce dernier. Or la fin a été modifiée depuis et la « robe du soir » s’est trouvée… sans emploi ! Du moins dans le film. Il est amusant de noter que pour les besoins du scénarios cette robe devais servir à Edwige Feuillère pour une scène se déroulant à une grande première cinématographique. Elle a donc bien tenu son rôle… mais dans la réalité.
Edwige Feuillère a aussi beaucoup d’invitations. Mais elle ne les accepte que les samedi et dimanche. Car ses semaines sont plus que remplies et ne lui laissent pas le temps de vivre pour des mondanités, ce qui n’est pas son genre il est vrai. De temps en temps, elle part en week-end dans la campagne anglaise. L’autre semaine, elle est allée, par exemple, chez Jeanne de Casalis, actrice française qui joue dans Woman Hater le rôle de la dame de compagnie d’Edwige Feuillère. Notre vedette est revenue enchantée de la beauté de la campagne, tout autour de Londres, et du confort des maisons anglaises. Le climat britannique, dont pourtant on se plaint souvent (et à juste raison), semble donc bien réussir à Edwige Feuillère. Tous ceux qui l’ont vue à Londres la trouvent plus gentille que jamais, plus détendue, plus abordable même quoique peu démonstrative. Edwige garde toujours son mystère. On croit parfois, lorsqu’on est ami avec elle, être arrivé à bien la connaître mais juste à ce moment, elle vous échappe.
Edwige Feuillère tourne tous les jours. Comme les studios sont très éloignés dé la capitale, elle doit se lever chaque matin à cinq heures (quelle jeune fille rêvant de cinéma pourra croire cela ?) et quitter l’hôtel à six heures. Comme à cette heure aussi matinale la vie de l’hôtel est encore en sommeil, Edwige traverse tout l’étage pour atteindre le seul ascenseur qui fonctionne. A sept heures, elle arrive aux studios Denham et, vers neuf heures moins le quart, elle est prête à tourner. Au studio elle est toujours charmante, mais préoccupée par son travail et surtout par son anglais. Chaque machiniste l’adore et, sur le plateau, elle a fait la conquête de tout le monde. Après sa journée de travail, elle revient à son hôtel vers sept heures le soir. Elle a juste assez de force pour prendre un bain, se mettre au lit et dîner. Une fois son dîner terminé, avant de s’endormir, elle revoit les scènes à tourner le lendemain et prend un repos bien mérité. Il lui reste à peine six heures pour dormir… Elle a si peu de temps pour ses occupations personnelles qu’elle ne trouve pas un instant pour écrire à ses amis. Elle utilise plutôt le téléphone et le télégraphe.
Il est vrai que très bientôt Edwige Feuillère sera de nouveau parmi nous. Son année s’annonce bien remplie, puisque de nombreux projets cinématographiques l’attendent et qu’elle créera en décembre prochain Le partage de Midi de Claudel chez Jean-Louis Barrault, au théâtre Marigny. Elle reprendra ainsi la place (restée inoccupée durant sa fugue londonienne) qui est une des plus brillantes dans le ciel étoilé de Paris…
Extrait tiré du livre Le Foyer des Artistes (1947) dans lequel Jean Cocteau évoque les coulisses de sa pièce, l’Aigle à deux têtes.
Les coulisses de l’Aigle à deux têtes
Au fond du plateau, à gauche, je contemple la petite porte où j’entrais, jadis, chez Mme Pitoëff, dans ma cotte bleue de l’ange Heurtebise. En 1946, c’est la porte de la loge d’Edwige Feuillère, qui joue la reine, et cette porte m’intimide parce qu’Edwige Feuillère, entre les mains de ses coiffeurs et de ses habilleuses, va m’apparaître debout, plus étincelante que l’arbre de Noël de mon enfance.
Je frappe. J’ouvre la porte. Couronnée de mains et d’étoiles, elle perfectionne devant la glace l’édifice en or de sa chevelure. Son cou est serré par une toute petite ceinture de diamants. Ses épaules, sa poitrine, sveltes, rondes, blanches, ni grasses ni maigres, surgissent d’un corset de neige, barré par le ruban de moire et la constellation des ordres. Mais ce n’est pas ici la meilleure place. J’aime la guetter, un peu plus tard, lorsqu’elle attend son entrée du premier acte, derrière la porte secrète ou Jean Marais a peint lui-même le portrait qui le représente. Degas, Lautrec, ont puisé leurs plus nobles prestiges dans cet enfer délicieux des planches.
Regardez Edwige Feuillère singulièrement et sournoisement éclairée par-dessous. On dirait une fée dans quelque cave, ses tulles traversés par l’aube d’un soupirail, une cantatrice de l’Opéra en train d’attendre qu’une trappe la fasse surgir au clair de la lune, la jeune reine de Ruy Blas lorsqu’elle écoute le conseil des ministres dans la cachette de Charles Quint. Et voici qu’elle ouvre l’éventail de dentelle noire dont elle se masque la figure, et voici qu’elle fait onduler, respirer sa robe, comme si elle était un plumage enraciné en elle, et voici que la porte s’ouvre, qu’elle entre dans le toril, plus têtue que les bêtes, plus audacieuse que le toréador. Et voici que la porte se referme et que seule sa voix m’arrive dans la nuit où j’écoute, cette voix nasale et chantante que nulle actrice ne possède depuis Réjane, de Bray et Sarah Bernhardt.
C’est au tour de Jean Marais de vivre en silence, sous les étonnantes lumières du chien et du loup. Nous avons traversé le premier et le deuxième acte. Edwige passe la robe d’amazone, inventée par Bérard d’après les photographies de l’impératrice Elisabeth. Elle coiffe le haut de forme entouré d’un voile, elle drape sur ses épaules le burnous doublé d’écarlate, elle empoigne sa cravache.
Entre la base de l’escalier qui va le conduire à sa mort et du haut duquel il s’écroulera tout à l’heure à la renverse, Marais quitte le costume noir et endosse vite sa tenue de montagnard du premier acte. Il a juste le temps nécessaire pendant la scène où la reine donne à Marny ses ordres et lui annonce qu’elle doit se résoudre à commettre un acte que “toutes les femmes envisageraient avec horreur.”
Une habilleuse termine en hâte le cérémonial (car, je le répète, tout en est un au théâtre) par le poignard qu’elle enfonce dans sa gaine de cuir avant que Marais en frappe Edwige.
Et Marny sort et la reine se tourne vers la fenêtre et Jean Marais, quatre à quatre, monte les marches et se lance dans la fournaise de la scène finale, dans l’ouragan d’Edwige où il flotte et se colle aux meubles comme une feuille morte. Je ne les reverrai plus avant demain où ils auront ressuscité pour revivre et remourir sans cesse. Si. Je reverrai Edwige une seconde, du bas du praticable où se dresse la haute fenêtre. Portée par l’amour, la douleur, la noblesse, l’orgueil, la marche triomphale des cuivres, elle monte, déjà morte au monde, invisible à mes yeux.
Soudain, je la vois. Elle pousse les battants de la fenêtre d’un coup de poing. La marche royale augmente de volume. Edwige veut apparaître à ses troupes. Je devine Marais qui s’efforce de la rejoindre. Elle l’appelle : Stanislas ! Alors je ne vois plus rien. J’entends le fracas de la chute et celui d’Edwige qui tombe en arrachant le rideau.
J’ai noté, dans les coulisses, sur mes genoux, ce qui se passe en marge d’une œuvre qui met aux prises un lion et une licorne, animés par une psychologie héraldique qu’il ne faudrait pas confondre avec la psychologie.
Il ne s’agit pas cette fois ci d’un entretien ou d’un article comme les autres à proprement parler, celui là a été publié dans un journal suisse gay en 1947 (oui , 1947).
Der Kreis, nous indique Wikipédia, est lancé par Laura Thoma en 1932. Au départ il s’agit surtout d’un magazine lesbien par des rédactrices lesbiennes qui devient un magazine gay sous la rédaction de Karl Meier. Il se distingue par son absence de pornographie, sa publication en trois langues (allemand, anglais, français) et son orientation poétique, artistique, littéraire qui lui permet, parfois, d’échapper à la censure… bref nous sommes loin d’un Gai Pied. Je vous laisse ici le lien de la page Wikipédia et le synopsis Letterboxd d’un film inspiré par l’histoire de Der Kreis.
Revenons à Edwige qui est donc mentionnée dans un article critique sur le milieu gay parisien (fort intéressant historiquement et sociologiquement parlant par ailleurs) car oui la Suisse – par l’intermédiaire d’un magazine spécialisé pour un public spécialisé toutefois, évoque l’homosexualité de la Feuillère sans prendre de pincettes.
Der Kreis : eine Monatsschrift = Le Cercle : revue mensuelle
Numéro 15 (1947)
Paris 1947
On m’a prié de donner ici mes impressions, recueillies au cours d’un séjour d’une année dans la métropole. Je ne m’attarderai pas sur La vie parisienne en général pour entrer dans le vif du sujet qui intéresse nos lecteurs: l’homoérotisme.
Le total des impressions que j’ai eues est plutôt déprimant. L’élite qui comprend des gens comme Jean Cocteau et Jean Marais mise à part, nous rencontrons à Paris une vraie prostitution professionnelle très attristante, qui heureusement n’existe pas dans notre pays.
L’Avenue Gabriel près du rond-point des Champs-Elysées est le lieu de rencontre de ces messieurs, on y rencontre toutes les classes sociales, de la high class jusqu’à la pègre. Plus élégants, deux dancings nous ouvrent leurs portes: “La vie en rose », rue Pigalle, cabaret très select, mondain avec des attractions même en travesti, et “Mon jardin” rue de Bruxelles, plus populaire. Près de la Bastille, rue de Lappe, des bals musette comme “Cri-Cri » et “Marie-Jo », moins à conseiller en raison des nombreuses attaques nocturnes et rafles de police.
Le Français en général ne cherche dans l’homoérotisme que son plaisir. II aime très souvent la femme, et ne fait l’amour avec un garçon que pour subir une sensation nouvelle. La société, l’élite de nos milieux ne sort pour ainsi dire pas. Cocteau et Marais tiennent à conserver leur prestige. On les voit dans les réunions mondaines, Cocteau donnant le bras à Célimène Cécile Sorel, Marais en compagnie de Mme Edwige Feuillère, la Garbo française, la plus grande comédienne française de nos jours aux goûts très prononcés pour les femmes, ce qui peut faire changer l’affiche du théâtre Ulberlot. Monsieur Edwige Feuillère et Mademoiselle Jean Marais dans “L’aigle à deux têtes”, pièce en trois actes de Jean Cocteau.
Je suis navré d’être aussi pessimiste dans mes jugements. Mais il est vrai qu’un peuple aussi spirituel que les Français ne voit qu’une affaire de pure sensualité dans une tendance pour laquelle d’autres souffrent et luttent.
Le “Constellation », le bar au 1er étage du “Boeuf sur le Toit », rue du Colisée, est le lieu de rencontre de nos semblables américains, le “Festival », rue du Colisee, meilleur marché au point de vue prix, très mixte au point de vue clientèle, lieu de rendez-vous de la “pédale » internationale et universelle, toutes les nations, Suisse indue. II est difficile de se faire de vrais amis à Paris, le Parisien est superficiel par définition, il cherche a s’amuser pour une nuit, s’il a caractère plus grave, il vit avec son ami constant, formant ménage, Cocteau-Marais, 1er exemple.
Je terminerai ce petit aperçu en précisant que je suis disposé à conseiller chaque Suisse allant à Paris, par patriotisme et charité, pour qu’il ne soit pas bafoué et trompé comme ma pauvre personne l’a été.
Entretien publié dans le Ciné-Revue du 10 avril 1975.
Edwige Feuillère : « La pornographie est dégradante pour tout le monde »
Le jour où je suis arrivée chez elle à Neuilly, je trainais une grosse grippe. Edwige Feuillère n’a eu de cesse que je n’aie accepté un cachet et un bon alcool maison concocté par son père — “la dernière bouteille qu’il ait fabriquée” — il y a quelques années. Si cette espèce d’attention spontanée et bon enfant mérite d’être signalée, c’est pour souligner que Madame Feuillère ne se prend pas pour une grande dame, mais qu’elle EST une grande dame. Elle qui a, comme il est naturel, la nostalgie de ce qu’on appelle “la grande époque” du cinéma français (“cette époque, dit-elle, que je définirais comme étant celle où tous les petits rôles étaient joués par de grands comédiens”), ce qu’elle attend du cinéma aujourd’hui, c’est qu’il la mettent au service de jeunes cinéastes. Edwige Feuillère a toujours été de son temps, c’est peut-être bien cela, “la classe”. Et comme elle ne se cache pas d’être une femme qui n’est plus jeune, nous pouvons donc dire sans hésiter que si elle est “toujours” très belle, ce n’est pas seulement à cause de la qualité de ses traits physiques.
Vous êtes à la fois comédienne de théâtre et de cinéma comme nous le rappelle votre rentrée actuelle à l’affiche — vous jouez en effet sur scène La Folle de Chaillot et au cinéma La chair de l’orchidée de Patrice Chéreau. Que représentent le théâtre et le cinéma, pour vous comédienne?
Le déroulement est très différent. Au théâtre, on lit d’abord une œuvre, l’imagination travaille dessus, on apprend le texte, on répète trente ou quarante jours : c’est une longue construction physique directe avec le public, qui est exaltante ou déroutante. C’est chaque fois une terrible aventure.
Le cinéma, ce n’est pas du tout la même chose. On entre dans un monde qui a été créé par le scénariste, par le metteur en scène — bref, un tas de gens qui ont plus de responsabilités que nous dans l’œuvre. Quand on a confiance dans l’équipe, on est très bien. Et puis notre responsabilité professionnelle n’est pas du tout la même : beaucoup d’acteurs font des quantités de mauvais films et leur carrière résiste merveilleusement. Au théâtre, ce n’est pas possible. Une carrière théâtrale est beaucoup plus difficile et beaucoup moins rentable. On a peur toute sa vie !
“La vie n’a de sens que si on se consacre à quelqu’un.”
Toujours actuellement, vous avez peur?
Plus que jamais ! Mes jeunes camarades sont toujours un peu intimidés quand ils jouent avec moi… Mais s’ils savaient, les pauvres, que je tremble autant qu’eux, et que j’en suis toujours au même point. Parce que ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’on recommence toujours tout, que rien n’est acquis….
Vous redoutez les premières parisiennes?
C’est quelque chose d’épouvantable. C’est un jeu faussé. Autant il est agréable de jouer en province ou à l’étranger, autant à Paris on a l’impression d’être devant un jury qui de toute manière, vous condamne à mort — et sans le dire en face !
Quelle a été votre formation?
J’ai fait le Conservatoire. J’ai été engagée pendant deux ans à la Comédie Française et je m’y suis ennuyée à mourir _ quel soulagement le jour où on m’a proposé de partir ! Après, j’ai eu une période exclusivement cinéma, ce qui me permettait de beaucoup voyager entre les tournages. J’adore voyager, j’y dépensais tout mon argent.
Pourquoi la vie à Paris ne vous satisfait pas?
Je ne suis pas quelqu’un de très stable. Je suis d’origine diverse, je n’ai jamais su très bien d’où j’étais, et j’ai mis longtemps à essayer de me trouver.
Qui étaient vos parents?
Mon père était italien, fils de paysan, ma mère française, fille de petite bourgeoise. Nous habitions à Vesoul, et j’étais enfant unique. Dès l’âge de quatre ans, je suis partie. Et ensuite j’ai fait des tas d’autres fugues jusqu’à 11 ans. Je me perdais dans les marais, c’était très organisé d’ailleurs ! Et puis on m’a gratifié d’une telle raclée que je me suis arrêtée.
Dans « la dame aux camélias », sans doute son plus grand triomphe populaire à la scène.
Vous avez commencé au théâtre à quel âge?
Je suis arrivée à Paris à 18 ans. Seule et sans argent. C’est très bon vous savez. Et j’’ai été reçue tout de suite au Conservatoire.
Vous pensez qu’il faut se débrouiller seule?
Ah oui ! Je dis toujours aux jeunes : faites-vous votre opinion vous-même ! Méfiez-vous même de ceux qui invoquent “l’expérience” ! Trompez-vous, mais trompez-vous tout seul. Faites votre choix vous-même !
Vous avez beaucoup vécu seule?
Je n’ai pas vécu seule toute ma vie, et heureusement, j’ai aimé. J’ai connu des expériences conjugales, et des extra-conjugales. Je suis solitaire, c’est différent. Je trouve que la vie n’a de sens que si on aime un être et si on se consacre à lui.
Vous avez beaucoup aimé?
Oui, mais pas souvent. Deux hommes, trois peut-être, et a des périodes différentes. Jamais en même temps.
Actuellement, vous vivez seul?
Pas toujours.
Vous êtes donc une femme indépendante? Pensez-vous que les autres femmes le sont suffisamment?
Je pense qu’il y a toujours eu des femmes indépendantes. Nous avons toujours connu des filles un peu so-sottes, vers 13-14 ans, qui, avec la vie, prenaient en main leur destinée, essayaient de savoir ce qu’il fallait faire, ce qu’il fallait éviter. Bon. On fait beaucoup pour l’éducation des femmes mais il y a une telle déperdition dans ce qu’on leur explique.
Cette déperdition est due à quoi?
À un manque d’attention. J’ai assisté plusieurs fois à des conférences. C’est tellement difficile de capter leur attention. Et puis, elles ne se laissent pas toujours convaincre de la nécessité de leur évolution…
“Bien sûr, je suis fragile…”
Ce que fait le M.L.F vous paraît valable?
Au départ, oui. Mais parfois, l’exécution est un peu maladroite ou trop voyante.
Vous pensez que la libéralisation des mœurs que prétend apporter le cinéma pornographique sert à la libération de la femme?
Absolument pas ! Ça ne sert qu’à faire des entrées et enrichir deux ou trois commerçants, qui par ailleurs, ne font que sempiternellement recommencer les mêmes choses. Et ce n’est même pas de l’érotisme ! Vous savez, il y avait autrefois ce qu’on appelait des “livres cochons”. Mais qui étaient de très jolis livres. Actuellement, les films sont vraiment débiles, à commencer par les titres ! C’est effrayant et déshonorant. ça n’aide personne.
Vous pensez que les gens ont besoin d’être aidés sur ce plan?
Mais oui, bien sûr ! Il faut les aider à croire à leurs possibilités humaines, à leurs cœurs, à leurs âmes. Oh ! Je sais bien qu’en parlant d’âme, je parle comme une vieille dame. Je veux dire qu’il faut aider les êtres en suscitant ce qu’il y a de bon en eux. Le bon est une nécessité de l’être humain, qu’on l’appelle Dieu ou non.
Vous êtes un personnage solitaire, disiez-vous…
Je suis solitaire, oui. Mais comme la vie de comédien est une vie très factice, survoltée, on a besoin de temps en temps de se déshabiller complètement, de se laver de tout ça. Je n’ai jamais été une mondaine, et je préfère mes quelques amis. Et puis, au théâtre, il y a une grande fraternité, vraiment. Et surtout en tournée. On passe des mois ensemble à travers la France, la Belgique, le Portugal. On connaît toutes les petites histoires de chacun, ses maladies, ses coups de cafard. On mange ensemble (je ne dis pas qu’on dort ensemble, bien que ça arrive parfois bien sûr) bref, on est dans une très grande intimité. Et puis à la fin, quand on se quitte, on se dit “Alors, donne-moi ton téléphone, on se voit bientôt, etc.” Mais c’est fini… Parce que Paris est une ville qui broie les êtres. Le cinéma, c’est un peu comme les tournées de théâtre. On échange beaucoup de choses, on est ensemble au restaurant, à l’hôtel, et quand le film est fini, c’est fini… Les quelques amis qu’on garde, on a que très rarement l’occasion de les voir parce que quand l’un est libre, l’autre est en train de tourner, ou à l’autre bout du pays ou du monde…
« J’ai eu l’extraordinaire bonheur de connaitre Jean Giraudoux » (dans « la folle de Chaillot », rôle qui fut joué à l’écran par Katharine Hepburn).Aussi à l’aise dans la fantaisie que dans le drame (dans « Les Bonshommes », de Françoise Dorin).
Il semblerait que vous ayez des côtés fragiles, vous qui ne jouez que des personnages forts.
Oh oui bien sûr ! Et le public ne me voit que dans les rôles forts.
Vous aimeriez jouer un rôle fragile?
Oui, mais la question ne se pose pas. On est comme le public nous voit.
Vous êtes considérée comme une des rares tragédiennes du cinéma français…
Je ne suis pas d’accord. Simplement, j’ai eu des rôles dramatiques et j’ai joué, dans le temps, beaucoup de films comme on les faisait alors : larmoyants. Et maintenant d’ailleurs dans La chair de l’orchidée, je joue un personnage qui n’est pas du tout rigolo !
“Heureusement que je gagne bien ma vie !”
Ce film de Patrice Chéreau, était-ce un tournage difficile, car enfin c’est un premier film — et puis on dit que le tournage a été fort éprouvant…
Patrice Chéreau est doué comme ce n’est pas possible ! Et c’est un plaisir parce qu’il aime les acteurs. Il est intelligent, drôle et il a une puissance de travail étonnante. Il arrive à faire croire à tout le monde autour de lui que tout ça est très important. Alors on se roule dans la boue, on passe des nuits sous des trombes d’eau, on tourne par 40 degrés dans la banlieue lyonnaise avec des bottes, un pull-over de laine et un manteau de vison… tout ça sans problème. Chéreau croit à ce qu’il fait et il fait partager cette conviction à tout le monde.
Quels ont été vos rapports avec Jean Cocteau?
J’ai eu une chance extraordinaire : j’ai connu l’époque des grands auteurs. Les grands auteurs venaient m’apporter leur pièce et me la confiaient alors qu’aujourd’hui c’est l’époque des metteurs en scène. Et pendant cette époque j’ai eu l’extraordinaire bonheur de connaître Jean Cocteau, Paul Claudel, Jean Giraudoux. Enrichissement merveilleux ! D’autant plus qu’on leur donne aussi ce qu’on a en soi. C’est un échange très passionnant…
Qu’est-ce qui était le mieux avec Cocteau, le théâtre ou le cinéma?
Le théâtre. Il en avait le sens, le don. Il avait été très frappé par Sarah Bernhardt — il parlait souvent comme elle sur le plateau ! Il attendait que l’acteur lui apporte des choses, et après il classait tout ça si bien qu’il donnait à l’interprète l’impression d’avoir tout créé.
Rencontre avec Laurent Terzieff sur le plateau de la télévision française à l’occasion du tournage de « L’échange » de Paul Claudel.
Vous avez tourné des films assez divers, y compris des choses amusantes et sans prétention. Vous aimez ce type de cinéma?
J’ai fait effectivement quelques petites choses complètement insignifiantes, et je n’aime pas ça du tout. Par contre, dans le genre film léger, on peut trouver des choses ravissantes et très bien. Et ça a été le cas pour moi avec Le clair de terre de Guy Gilles.
Vous n’avez rien tourné d’autre avec lui?
Non, hélas. Vous savez, il ne fait pas vraiment ce qu’il veut, car hélas ses films ne marchent pas très bien. C’est un garçon qui a beaucoup de goût, avec qui il est très agréable de travailler.
Vous aimez tourner avec des jeunes cinéastes?
Ah, oui ! Je ne suis, heureusement pour moi, pas motivée par des considérations financières. Il est vrai que je gagne bien ma vie au théâtre et je n’ai pas besoin de jouer dans de grosses machines commerciales. Mais, de toute façon, c’est avec les jeunes que ça m’intéresse le plus de tourner.
Il y a beaucoup de rôles auxquels vous avez vraiment cru, au cinéma ?
Ça dépendait de beaucoup de choses, et en particulier, de l’équipe. Car on ne peut pas être convaincu tout seul au cinéma. Il faut être soutenu, aimé, compris…
Petit article publié dans le Ciné-Revue du 27 Juillet 1956 (n°30).
Edwige Feuillère n’aura que de fugitives vacances
Edwige Feuillère en promenade. La voici aux environs de Chambéry.
Dans cette Savoie qu’elle affectionne tout particulièrement et où elle va aussi souvent que possible. Edwige Feuillère passe de lumineuse vacances. Ce sera en quelque sorte le calme avant la tempête. En effet, la grande comédienne n’aura pas d’autres vacances cette année que ces quelques jours de parfaite détente. Elle vient d’interrompre les répétitions de la pièce d’Ugo Betti, » La Reine et les Insurgés « , qu’elle doit créer au début d’octobre au Théâtre de la Renaissance; ces répétitions, elle les reprendra le 15 septembre. Le 1er août, elle commencera » Le Septième Commandement « .
Une attitude rêveuse de l’héroïne du futur » Septième Commandement « .
L’année prochaine, il est probable qu’elle soit, avec Curd Jürgens, l’interprète d’un film de Marc Allégret basé sur une histoire très inattendue, différente de tout ce qu’elle a fait à ce jour. Elle a dû, à regret, décliner l’offre que lui faisait le grand auteur shakespearien, Maurice Evans, d’aller jouer une pièce de Bernard Shaw à New York.
Cure d’air et de soleil : il faut s’armer pour le retour à Paris.
Les vacances savoyardes d’Edwige Feuillère se passent en promenades, en lectures, en cure d’air et de soleil. Hélas ! Tout cela déjà se termine ! Encore un beau souvenir que l’inoubliable interprète de Marguerite Gautier ajoutera à ceux qu’elle possède déjà.
Entretien publié dans le journal belge FAN – L’Express du 26 novembre 1959.
Nos interviews au Théâtre de Neuchâtel
Edwige Feuillère
Lorsque je l’ai aperçue, l’autre soir, sur le modeste plateau de notre théâtre, elle réglait elle-même quelques détails de mise en scène avec notre compatriote Jacques Verlier. Hélas ! l’exiguïté nécessitait la suppression d’un fauteuil monumental au centre de la scène. Quelques mots et tout rentrait dans l’ordre. La mise en scène ne se sera certainement pas ressentie de ce changement improvisé.
— Ma carrière se résume en quelques mots, me confie Edwige Feuillère. Comme tout le monde, j’ai dû suivre la filière depuis le Conservatoire jusqu’au haut de l’échelle, avant de pouvoir sortir du lot. Je j’avoue aussi, j’ai eu énormément de chance…
Mais ce qu’Edwige Feuillère ne dit pas, c’est toute la volonté qu’il a fallu à la jeune et timide fille d’entrepreneur dijonnais pour affronter un public qui maintenant la fête chaque soir. Edwige Caroline Cunati (c’était son nom !) vint tout d’abord à Paris pour étudier le chant. A la pension-famille des Unions chrétiennes de jeunes gens, elle rencontra plusieurs futurs camarades. Dans la même classe qu’elle travaillaient Julien Berlhau, Simone Renant, Claude Génia… et Jean-Pierre Aumont. C’est peut-être ce qui explique que le rôle de Lucy Crown soit écrit pour elle ! Après le Conservatoire, Edwige chante à l’Opèra Bouffe. Elle est la septième femme du roi Pausole en même temps que Paulette Dubost. En 1931, elle tient le rôle de Suzanne dans le « Mariage de Figaro », où elle remporte un brillant succès. Peu de temps après, elle joue « La dame aux camélias ». Marguerite Gauthier devient pour Edwige Feuillère une seconde nature. Les héritiers du grand Dumas lui accordent alors le monopole de ce rôle difficile. C’est la consécration définitive.
— J’ai toujours établi une différence entre le cinéma et le théâtre, me dit encore Edwige Feuillère. Je me trouve dans l’impossibilité de mener une double vie. Si je tourne un film, je reste au studio, mais il ne faut pas venir me parler de cinéma lorsque je suis au théâtre. Il me semble qu’il est déjà assez difficile de conserver un personnage pour en changer trois fois par jour.
Au cinéma, Edwige Feuillère s’est illustrée dans « Lucrèce Borgia », « L’aigle à deux têtes » , le « Blé en herbe », « Julie de Carneilhan », « L’idiot » avec Gérard Philippe, etc. Elle a tourné une soixantaine de films. Au théâtre, après « La dame aux Camélias », ses principaux rôles sont « La Parisienne » et « La dame de solitude ». Edwige Feuillère est demandée partout, en Amérique, au Canada… mais elle refuse en général de quitter Paris.
— Si j’ai accepté cette tournée, c’est uniquement pour connaître une fois les difficultés d’un grand voyage, me dit-elle. J’ai joué un peu partout dans le monde, mais jamais dans une tournée de grande troupe. Nous n’en sommes qu’au début, mais je me sens déjà très lasse. Heureusement que je pourrai prendre du repos en rentrant à Paris, au printemps.
Aucun détail n’échappe à Edwige Feuillère. De plus, elle aime s’instruire. En quelques phrases, j’ai dû lui expliquer les particularités de notre région. Elle a voulu connaître les heures d’ouverture des musées… et l’adresse d’un bon coiffeur. C’est peut-être parce qu’elle veut tout voir, être au courant de tout, qu’elle est devenue cette reine tant enviée du théâtre.
Un article publié dans le journal suisse FAN – L’Express du 13 décembre 1952.
Où la réalité n’est pas très éloignée de sa fiction
Edwige Feuillère chez elle
Edwige Feuillère dans « L’Aigle à deux têtes » de Jean Cocteau.
La nouvelle saison de Paris s’est ouverte, à l’écran, avec « Adorables créatures », un film dans lequel Edwige Feuillère incarne une riche veuve dont le grand cœur, la générosité ne sont que façade, calculs. Personnage odieux de cette satire plus féroce qu’elle ne veut le paraître, mais création complexe, et si parfaitement composée qu’elle nous gagne à son jeu. Dans le même temps, Edwige Feuillère reprenait au Théâtre Sarah Bernhardt, la «Dame aux camélias». La « première » eut figure d’événement. Le Tout-Paris — ministres, diplomates, écrivains, artistes — y fut présent. Ce n’était pas pour réentendre une pièce que nul n’ignore, mais pour revoir Edwige Feuillère, aimer et mourir dans les bras d’Armand Duval. Depuis deux mois, le public parisien fait le succès de la pièce et du film. Cette double réussite maintient le nom d’Edwige Feuillère au tout premier rang, ou plus exactement, dans une sorte de prestige où nulle ne la remplacera.
Une vie privée, discrète, secrète
On connaît sa carrière. Près de quarante films, autant de pièces jouées des milliers de fois sur d’innombrables scènes, toute une vie voulue, conduite par l’art dramatique, et à lui consacrée, ont donné à Edwige Feuillère cette autorité de grande comédienne qu’on reconnut jadis à Sarah Bernhardt, à Réjane et qui ne se trouve plus guère de nos jours. C’est peut-être aussi qu’elle a su ne pas se disperser, demeurer, parmi les curiosités que suscite toute renommée, discrète, secrète, parfois distante. La grande part d’elle-même, qu’elle a donnée à son art, le fut sans restriction, sans calcul, pour l’amour du métier qu’elle avait choisi. Mais sa vie privée lui est restée, et nul n’en a connu les épreuves, les joies ou les peines, qui n’y fut convié. Miracle aussi, dans un monde qui ne respecte guère la discrétion. Et cependant Edwige Feuillère ne s’impose pas une attitude. Elle souscrit aux nécessités de son métier, elle a joué des scènes légères, campé des héroïnes burlesques; elle aime rire, manie l’ironie, se moque de sa propre légende…
Edwige Feuillère habite du côté des Invalides, un quartier paisible, aéré, aux vastes perspectives. L’appartement donne, en arrière, sur les frondaisons du Champ-de-Mars, dominées par une Tour Eiffel toute proche, gigantesque mais nullement écrasante, comme un songe de fer qui se perd dans le ciel… A peine avez-vous franchi le seuil de l’appartement que vous accueillent les souvenirs du théâtre. L’entrée est décorée de vitrines qui sont un peu le musée de la comédienne. Edwige Feuillère ne croit pas que le théâtre soit tout à fait une fiction. En scène, autour d’elle, il faut que les meubles soient d’époque, les bibelots précieux. Si les bijoux ne sont pas toujours vrais, ils ont leur vérité théâtrale, c’est-à-dire parfois d’illustres origines.
Bibelots, meubles et livres
Voici minutieusement rangés, l’éventail de dentelle noire de l’« Aigle à deux têtes », deux petites bourses qui ont plus d’un siècle et qui jouèrent leur rôle dans le charmant proverbe de Musset « Un caprice ». Voici de petits carnets de bal du XlXme siècle, et le moulage réduit d’une main d’albâtre qui serait, nous dit Edwige Feuillère, celle de Sarah Bernhardt. L’art auquel l’actrice a consacré ses jours ne l’abandonne pas. Quand elle a quitté la scène sous les applaudissements et les fleurs, Edwige Feuillère retrouve ici la même envoûtante présence de personnages toujours prompts à renaître. Dans le grand salon aux meubles précieux, ils paraissent, en forme d’hommages, dans un petit dessin de Jacques Ferrand, dans une grande toile de Kiffer, clans une esquisse de Jean-Denis Maillart pour la « Dame aux camélias », ou dans une silhouette de l’« Aigle à deux têtes », signée Christian Bérard… Les livres eux-mêmes disent la conscience de la comédienne, donnent la preuve que rien de ce qui touche à l’art dramatique ne lui est étranger. Edwige Feuillère a d’ailleurs écrit elle-même, et de façon pertinente, sur son métier de vedette, dans le livre « Le cinéma pour ceux qui le font ». Mais ce monde de la fiction ne voile pas aux yeux de l’actrice le monde tout court. Elle sait, quand il le faut, s’évader — trop peu, dit-elle, à son gré — et dans une île perdue d’un fjord norvégien, vivre quelques semaines sans autre compagnie que celle de la mer et du vent, sans autre visite que celle d’un hydravion dont le pilote-ami, vient cle temps à autre, déposer le courrier et ses hommages à celle qui demeure, même en ces lointains rivages, la « grande dame » du cinéma français.
Article publié dans la revue Pour Tous du 1er Avril 1947, deuxième partie d’un portrait d’Edwige Feuillère découpé sur plusieurs numéros.
Edwige Feuillère telle qu’elle est (1)
Edwige Feuillère à 19 ans. La voici dans sa loge du théâtre bourguignon de Dijon.
Nous avons laissé Wigette au moment où, jeune élève du collège de Dijon, elle se découvrait une vocation irrésistible pour le théâtre. Et déjà cette vocation l’occupait tout entière. A tel point qu’à l’encontre de ses petites camarades elle ne disait jamais : — Moi je veux me marier très jeune… ou : — Je crois que le grand amour existe… Edwige ne se préoccupait pas de son avenir, sous cet angle. Cela caractérise d’ailleurs, non seulement le fait qu’elle ne pensait qu’au théâtre, mais aussi un trait bien singulier de son caractère. Elle n’a jamais cru à la nécessité d’une aide, d’une présence plus forte à ses côtés. Au contraire il y a en elle un grand désir de protéger, d’aider… Elle aime mieux donner que recevoir, et sa nature préfère dominer, qu’être dominée. Elle reconnaît que cela lui a joué quelques vilains tours.
Du bureau paternel au Conservatoire.
La vie d’ailleurs s’est chargée très tôt de « tremper » son tempéramment. Edwige, en effet, dut travailler très jeune. Son père ayant eu des difficultés dans son entreprise, elle quitta l’école à 14 ans, apprit en deux mois la sténo-dactylo et travailla au bureau paternel, où il lui fallut étudier la résistance des métaux, dresser des feuilles de paie, tenir des livres comptables… Mais son rêve la dévorait. Bientôt il ne lui fut plus possible de l’alimenter seulement par les faux-semblants qu’elle se donnait en étudiant des poèmes, en se les récitant à elle seule, en apprenant des scènes de comédie. Et après trois ans de « secrétariat familial », elle prit un jour le train pour Paris, décidée à « faire du théâtre ». Edwige Feuillère n’évoque pas sans amusement son arrivée : — C’est vraiment une petite provinciale, dit-elle, qui débarqua gare de Lyon. Je n’étais préparée ni pour la vie, ni pour mon métier. Je ne connaissais personne, je ne savais rien. J’ignorais jusqu’au nom d’un Victor Boucher ou d’une Elvire Popesco… Quinze jours après, pourtant, Edwige était inscrite au Conservatoire et commençait ses classes tout de suite, son arrivée ayant coïncidé avec la rentrée d’octobre. Elle tra- vailait à la fois la comédie et le chant, mais elle abandonna assez vite ce dernier. Il y avait en même temps qu’elle au Conservatoire d’autres célébrités d’aujourd’hui : Simone Renant, Annabella, Suzet Maïs, Michèle Alfa, Claude Génia, Jeanine Crispin, Jean-Pierre Aumont, Jean Martinelli, Julien Bertheau.
Son début au cinéma.
— Quelques-uns d’entre eux, nous rapporte Edwige Feuillère, et en particulier Annabella ou Jean-Pierre Aumont, étaient des jeunes gens très parisiens, sans timidité, qui jouissaient d’une certaine aisance matérielle. En les voyant toujours si brillants je me demandais si mon rêve n’était pas une illusion, car je me trouvais en état d’infériorité auprès d’eux. Et les mois passaient… Edwige arrivait à sa troisième année de Conservatoire quand, le dernier trimestre, elle fut amenée à débuter, sous le pseudonyme de Cora Lynn, au cinéma. — Une chose monstrueuse, confie Edwige aujourd’hui… Et je m’y suis trouvée monstrueuse. Cela s’appelait « La fine combine » et c’était un court métrage dont Fernandel était le héros. Mon cachet pour ce sketch cinématographique était de 500 francs… et je devais fournir les costumes ! Comme il fallait, entre autres, un déshabillé, j’en ai acheté un magnifique qui me coûta 495 francs ! Presque tout mon cachet… Mais j’en étais très fière. Le plus inattendu, c’est que, peu de temps après, une camarade me demanda de lui prêter ce déshabillé pour partir en tournée… mais je n’ai jamais revu ma camarade, ni mon déshabillé… Ainsi disparurent presque simultanément les premiers avantages matériels de son premier film ! Ce qu’il faut dire surtout de cette période, c’est qu’Edwige Feuillère travaillait avec acharnement au Conservatoire, et prenait très au sérieux cette formation première qui, quoi qu’on en dise aujourd’hui, avec les facilités du cinéma, est tout de même une base solide pour le comédien. Donc Edwige travaillait… Jouant le soir à Paris, ou allant quelquefois en tournée dans la région parisienne, elle ne manquait pourtant aucun cours et se levait tôt pour ne pas être en retard, ou bien voyageait la nuit pour rentrer. Et pourtant il y eut, dans la carrière d’Edwige Feuillère, un merveilleux début.. Celui de son premier prix à la sortie du Conservatoire qui fut vraiment un étonnant succès, venant récompenser au moins ses mérites et ses dons. Elle concourut dans une scène de « La Parisienne » de Becque, et elle fut si parfaite de justesse de ton, de féminité, et d’abattage, que sa sortie fut applaudie comme s’il s’agissait d’une première…
Un premier prix spectaculaire.
Permier prix spectaculaire, critiques enthousiastes de Robert Kemp, Pawlovsky, Dubech, etc., engagement à la Comédie-Française… Oui, vraiment, le départ de « Feuillère », son vrai départ, venait d’être donné et cela même si la course qu’elle allait entreprendre devait encore être marquée d’un certain piétinement. Edwige, qui était encore Edwige Cunatti pour le Conservatoire, voyait ses rêves d’enfants prendre forme, son avenir s’éclairer. Tous ses jeunes camarades enviaient sa chance. Et son mari, Pierre Feuillère, constatait son gros succès avec un rien d’amertume : — Maintenant que tu as réussi, tu vas rougir de moi, lui dit-il… Et c’est sous ce nom qu’elle signa son engagement à la Comédie-Française, en même temps que Marie Morgan qui avait obtenu un second prix au Conservatoire, ainsi que Simone Renant qui, elle, n’entra pas au Français. La Comédie-Française ! Edwige Feuillère pensa qu’elle pourrait y faire des choses merveilleuses. II aurait fallu qu’elle puisse les faire. Mais nous verrons la semaine prochaine comment les deux années où elle y fut attachée, ne furent seulement qu’un long entracte, sans lever de rideau pour elle…