Un article publié dans le journal suisse FAN – L’Express du 13 décembre 1952.
Où la réalité n’est pas très éloignée de sa fiction
Edwige Feuillère chez elle

La nouvelle saison de Paris s’est ouverte, à l’écran, avec « Adorables créatures », un film dans lequel Edwige Feuillère incarne une riche veuve dont le grand cœur, la générosité ne sont que façade, calculs. Personnage odieux de cette satire plus féroce qu’elle ne veut le paraître, mais création complexe, et si parfaitement composée qu’elle nous gagne à son jeu. Dans le même temps, Edwige Feuillère reprenait au Théâtre Sarah Bernhardt, la «Dame aux camélias». La « première » eut figure d’événement. Le Tout-Paris — ministres, diplomates, écrivains, artistes — y fut présent. Ce n’était pas pour réentendre une pièce que nul n’ignore, mais pour revoir Edwige Feuillère, aimer et mourir dans les bras d’Armand Duval. Depuis deux mois, le public parisien fait le succès de la pièce et du film. Cette double réussite maintient le nom d’Edwige Feuillère au tout premier rang, ou plus exactement, dans une sorte de prestige où nulle ne la remplacera.
Une vie privée, discrète, secrète
On connaît sa carrière. Près de quarante films, autant de pièces jouées des milliers de fois sur d’innombrables scènes, toute une vie voulue, conduite par l’art dramatique, et à lui consacrée, ont donné à Edwige Feuillère cette autorité de grande comédienne qu’on reconnut jadis à Sarah Bernhardt, à Réjane et qui ne se trouve plus guère de nos jours. C’est peut-être aussi qu’elle a su ne pas se disperser, demeurer, parmi les curiosités que suscite toute renommée, discrète, secrète, parfois distante. La grande part d’elle-même, qu’elle a donnée à son art, le fut sans restriction, sans calcul, pour l’amour du métier qu’elle avait choisi. Mais sa vie privée lui est restée, et nul n’en a connu les épreuves, les joies ou les peines, qui n’y fut convié. Miracle aussi, dans un monde qui ne respecte guère la discrétion. Et cependant Edwige Feuillère ne s’impose pas une attitude. Elle souscrit aux nécessités de son métier, elle a joué des scènes légères, campé des héroïnes burlesques; elle aime rire, manie l’ironie, se moque de sa propre légende…
Edwige Feuillère habite du côté des Invalides, un quartier paisible, aéré, aux vastes perspectives. L’appartement donne, en arrière, sur les frondaisons du Champ-de-Mars, dominées par une Tour Eiffel toute proche, gigantesque mais nullement écrasante, comme un songe de fer qui se perd dans le ciel… A peine avez-vous franchi le seuil de l’appartement que vous accueillent les souvenirs du théâtre. L’entrée est décorée de vitrines qui sont un peu le musée de la comédienne. Edwige Feuillère ne croit pas que le théâtre soit tout à fait une fiction. En scène, autour d’elle, il faut que les meubles soient d’époque, les bibelots précieux. Si les bijoux ne sont pas toujours vrais, ils ont leur vérité théâtrale, c’est-à-dire parfois d’illustres origines.
Bibelots, meubles et livres
Voici minutieusement rangés, l’éventail de dentelle noire de l’« Aigle à deux têtes », deux petites bourses qui ont plus d’un siècle et qui jouèrent leur rôle dans le charmant proverbe de Musset « Un caprice ». Voici de petits carnets de bal du XlXme siècle, et le moulage réduit d’une main d’albâtre qui serait, nous dit Edwige Feuillère, celle de Sarah Bernhardt. L’art auquel l’actrice a consacré ses jours ne l’abandonne pas. Quand elle a quitté la scène sous les applaudissements et les fleurs, Edwige Feuillère retrouve ici la même envoûtante présence de personnages toujours prompts à renaître. Dans le grand salon aux meubles précieux, ils paraissent, en forme d’hommages, dans un petit dessin de Jacques Ferrand, dans une grande toile de Kiffer, clans une esquisse de Jean-Denis Maillart pour la « Dame aux camélias », ou dans une silhouette de l’« Aigle à deux têtes », signée Christian Bérard… Les livres eux-mêmes disent la conscience de la comédienne, donnent la preuve que rien de ce qui touche à l’art dramatique ne lui est étranger. Edwige Feuillère a d’ailleurs écrit elle-même, et de façon pertinente, sur son métier de vedette, dans le livre « Le cinéma pour ceux qui le font ». Mais ce monde de la fiction ne voile pas aux yeux de l’actrice le monde tout court. Elle sait, quand il le faut, s’évader — trop peu, dit-elle, à son gré — et dans une île perdue d’un fjord norvégien, vivre quelques semaines sans autre compagnie que celle de la mer et du vent, sans autre visite que celle d’un hydravion dont le pilote-ami, vient cle temps à autre, déposer le courrier et ses hommages à celle qui demeure, même en ces lointains rivages, la « grande dame » du cinéma français.
U. F..F
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