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  • Edwige Feuillère et Michèle Morgan en vacances à Challes-les-Eaux

    Article publié dans le Ciné Télé-Revue numéro 33 du 14 Août 1959 qui nous offre un petit aperçu de l’amitié profonde et sincère qu’entretenaient Edwige Feuillère et Michèle Morgan. La petite ville thermale de Challes-les-eaux en aura été le témoin privilégié pendant près de 40 ans car elles s’y retrouvaient régulièrement ensembles—du moins, lorsque leurs emplois du temps respectifs le permettaient.

    Loin des feux de la rampe Edwige Feuillère et Michèle Morgan ont partagé de courtes mais bienfaisantes vacances

    Par Jean-Marc CAMUS

    Pour Michèle Morgan et Edwige Feuillère, les vacances ne sont déjà plus qu’un souvenir. Un souvenir d’autant plus beau d’ailleurs que l’une et l’autre ont toujours beaucoup de peine à s’échapper de ce cercle des “sunlights” qui les retient prisonnières, prisonnières du succès, de la célébrité et de leur renommée de monstres sacrés. Ce qui est exceptionnel aussi, c’est que toutes deux avaient choisi le même havre de détente – Challes-les-Eaux – et la même époque. Les habitants de la charmante ville d’eaux n’en sont pas encore revenus : ils connaissaient et même fort bien, Edwige Feuillère, qui, chaque année, vient dans le calme et la tranquillité faire une cure de repos. Mais Michèle Morgan, elle, a étrenné Challes-les-Eaux, l’adoptant d’emblée. Elle craignait la curiosité des gens, mais son amie Edwige bien vite la rassura : “Ici, on est tranquille, on vous laisse en paix. Tu seras vite adoptée et tu ne devras pas user de ruses d’Indien. Je parle d’expérience”. En effet, Michele a pu courir les magasins, se promener en rue, vivre tout simplement comme une estivante (presque) anonyme. On la regardait, on l’admirait, bien sûr, mais la curiosité n’avait rien d’intempestif, elle était faite d’estime et d’affection. Au terme du premier jour, Michèle Morgan était conquise. Et Edwige Feuillère heureuse de voir son amie aussi relaxée.

    A Challes-les-Eaux, Edwige Feuillère et Michèle Morgan, ici en compagnie de leur agent Olga Horstig-Primuz, ont oublié les feux de la rampe et les “sunlights”.

    Une grande amitié unit, depuis de longues années, ces deux comédiennes de premier plan. On dit si volontiers que les stars se détestent entre elles, qu’il est agréable de détruire cette légende gratuite. Certes, il est des vedettes qui ne peuvent, comme on dit, se sentir, qui se jalousent et pratiquent l’une envers l’autre, la loi du milieu. Mais tel n’est pas le cas de Michèle et Edwige. Elles sont également douées, ont autant de succès l’une que l’autre, jouissent d’une réputation internationale. Et puis, elles ont l’une pour l’autre une grande, une inébranlable estime. Sur ces bases, on construit une amitié à vie.

    Sous les ombrages du parc de l’Hôtel du Château, ces deux grandes vedettes ne sont plus que de simples estivantes.
    Très détendues, heureuses de vivre, elles n’ont que peu parlé de leur métier. “Oublions ce tyran”, ont-elles convenu. Qu’elle serait prestigieuse la tête d’affiche qui réunirait ces deux grands noms ! Mais ici Edwige et Michèle se reposent cent pour cent dans un merveilleux cadre de verdure.

    Il n’y a guère à dire au sujet de ce séjour à Challes-les-Eaux. Il a été consacré à un repos bénéfique et nécessaire. La seule concession faite par Michèle a son metier a été qu’elle a emporté une dizaine de scénarios. Ils lui étaient proposés à Paris, elle en a pris connaissance dans le recueillement loin des bruits de la capitale. Et elle s’est préparée à une grande rencontre : avec son fils Mike, séparé d’elle, de par la volonté de son père, depuis de longs mois. Pour revoir Mike, Michèle est allée en Californie, où elle passera un mois. Elle était à la fois anxieuse et joyeuse à l’idée de cette réunion devenue pour elle une obsession. Edwige Feuillère, elle, avant de regagner Paris, a fait un crochet par la Suisse. Au début de septembre elle reprendra pour la dernière fois, le rôle où elle est incomparable : celui de “La Dame aux Camélia”. C’est Paul Guers qui, cette fois, sera son Armand Duval. Ensuite suivra une tournée en Belgique et en Suisse avec “Lucy Crown”, son grand succès parisien de la saison dernière. Ce n’est qu’en mars qu’elle pourra songer au cinéma. À moins que se réalise un autre projet qui lui tient à cœur : aller défendre le prestige du théâtre français – avec “Phèdre” et « la Dame aux Camélias” – en U.R.S.S., Yougoslavie, Roumanie et Pologne. Pourrait-on rêver ambassadrice plus prestigieuse ?

  • “A l’admirable, à l’adorable, à ma Reine, à Edwige…”

    Cet article a été publié dans le Filmagazine du 23 décembre 1947.

    EDWIGE FEUILLÈRE… derrière ses lunettes noires

    Par Jean Vietti

    Image romantique d’une Reine qui joue avec le miroir des eaux.

    “A l’admirable, à l’adorable, à ma Reine, à Edwige…” 

    C’est en ces termes que Jean Cocteau dédicaça à celle qui est désormais l’une de ses plus merveilleuses interprètes, le livre qu’il a publié il y a quelques semaines sous le titre : “La difficulté d’être”. Edwige Feuillère est effectivement une reine admirable et adorable. Reine des comédiennes, reine du cinéma, reine de la vie. Majesté naturelle qui dépasse son rôle d’impératrice dans “L’Aigle à deux têtes”, elle est l’une des plus impressionnantes personnalités du monde artistique français. Et des plus grandes, par le talent et le prestige. Il est difficile de parler d’Edwige Feuillère, parce qu’elle n’est pas accessible à toutes les facilités dont on auréole généralement les vedettes. Pourtant, derrière l’actrice que vous aimez, que vous admirez, il y a une femme. Notre excellente consœur Simone Dubreuilh a trouvé une formule parfaite pour la définir : “Mon amie Edwige, dit-elle, ne ressemble à personne et pas toujours à elle-même”.

    La Reine a mis ses lunettes noires et, dans une pose apprêtée, s’amuse à jouer à la vedette.
    Mais le naturel revient toujours au galop : voici Edwige souriante et simple.

    Et pourtant, derrière les lunettes noires de la star, derrière la Marguerite Gauthier de la scène, derrière “L’honorable Catherine” ou “Lucrèce”, Edwige Feuillère existe. C’est un être merveilleux, plein de qualités, plein de charme et d’intelligence. Je lui ai posé un certain jour quelques questions sans importance. Mais je voudrais ici en rapporter les réponses parce qu’elles dévoilent tout de même un peu les préférences et les goûts (physiques et moraux, si je puis dire !) de cette grande vedette. Nous pourrons peut-être ensuite tirer des conclusions… 

    – Où et comment voudriez-vous vivre ?

    – Loin d’ici, une autre vie…

    – Quelle est votre occupation favorite ?

    – Imaginer !

    – La couleur que vous préférez ?

    – Le rouge…

    – La fleur que vous préférez ? 

    – La tulipe…

    – Vos prénoms préférés ?

     – Jean, Catherine… et beaucoup d’autres. 

    – Votre qualité favorite chez l’homme ?

    – La sincérité !

    – Votre qualité favorite chez la femme ?

     – La générosité… 

    – Votre conception du bonheur ? 

    – Une bonne santé et une mauvaise mémoire. 

    – Votre conception du malheur ?

    – L’esclavage : celui qui nous soumet à un régime, à un être ou à une passion.

    – Vos héros favoris dans la vie ? 

    – Ceux que je rencontre chaque jour et qui méritent mon admiration et mon estime à plus d’un titre.

     – Vos héros favoris dans la littérature ? 

    – Celles et ceux qui ressemblent, qualités et défauts, aux êtres que j’aime. 

    –  Pour quelles fautes avez-vous le plus d’indulgence ?

    – J’essaie d’en avoir pour toutes les fautes et je trouve à chacune d’elle des raisons d’excuser ou de pardonner. 

    – Vos aversions particulières ?

    – Je ne déteste rien, ni personne… 

    – Votre cuisine et votre boisson préférées ? 

    – … Je ne sais pas !

    L’imaginative Edwige surprise par l’objectif alors qu’elle rêve d’on ne sait quelle évasion.

    Comme il est facile après cela de déduire que l’on trouve chez Edwige Feuillère un grand désir d’indépendance mêlée à une certaine incertitude qui doit lui venir d’un sens imaginatif très développé. Ainsi elle dit ne rien détester, elle est  clémente à l’excès, généreuse sans doute, et n’arrive pas à s’intéresser à la plus prosaïque de nos questions sur la boisson et la cuisine. Edwige nous apparaît donc comme peu attachée aux servitudes matérielles. C’est avant tout une cérébrale et une imaginative. Le rouge et la tulipe, comme couleur et fleur favorites, peuvent chez elle nous laisser supposer aussi une certaine recherche de l’effet et de la pose. Superficiellement bien entendu. Voilà peut-être la femme qui se cache parfois derrière les lunettes noires de l’actrice.

    Pourquoi ne pas le croire ? Puisqu’au fond ce portrait répond assez à l’attente du cœur et  de l’âme. 

    La belle souveraine des écrans français, l’impératrice de nos scènes, est une grande dame de la vie. Solitaire, passionnée de son art, étrangère à tout le factice du métier, elle est celle qui déclare

    “J’aime mieux lire que vivre. L’imagination du cœur est plus riche que la plus belle aventure qu’on puisse vivre”.

    Elle est celle qui a pour devise :

    “J’ai ce que j’ai donné”.

    Acte d’humilité et acte de foi, qui nous permet de dire à Edwige Feuillère qu’elle a dû beaucoup nous donner, et plus encore, pour que nous ayons tant de raisons valables de l’admirer, avec ce culte reconnaissant qui n’atteint que les divinités.

  • “Le cinéma est un travail de puzzle” déclare Edwige Feuillère

    Article publié dans Le soleil, un journal quotidien québécois, du 22 Janvier 1957.

    Le cinéma est un travail de puzzle… déclare Edwige Feuillère

    Belle, harmonieuse… Voilà les mots qu’on associe toujours à son image. Mais chaque fois qu’on la qualifie de grande dame du cinéma français, elle s’insurge ou rit.

    Il y a un mythe Edwige Feuillère : 

    – Un mythe, hélas ! Oui, s’exclame-t-elle. Le public s’est toujours irrité parce qu’il croyait que cela cachait un mystère. La vérité beaucoup plus simple est que je n’ai jamais utilisé ma vie privée pour ma publicité.

    Il faut convenir que, dans ce domaine, elle a bien réussi à garder le secret. Nul n’a connu ses épreuves ou ses joies sans y avoir été convié par elle. Cependant, ce n’est pas une attitude qu’elle s’est composée. Elle souscrit volontiers à toutes les nécessités de son métier. Elle aime rire, manie l’ironie, se moquant pour commencer de sa propre légende. Elle vient d’achever “Le septième commandement” un film d’aventures et d’humour.

    – J’y suis une femme escroc, a-t-elle dit, ravie. Nous nous débattons, Jacques Dumesnil, Maurice Teynac, Jacques Morel et moi, dans une intrigue sentimentale-policière traitée légèrement. Et comparativement aux films dramatiques, je trouve que c’est bien reposant. 

    Lorsqu’on connaît tant soit peu Edwige Feuillère, on ne s’étonne pas de la joie qu’elle a eu à tourner ce rôle : les scènes légères, les situations burlesques l’enchantent. C’est d’ailleurs avec le plus grand comique de l’écran français, Fernandel, que, toute débutante, elle avait tourné son premier film.

    – Ah ! Dit-elle, comme c’est moins facile de plaire en amusant. Comme on marque mieux par le drame. Toutes les lettres que j’ai reçues à propos de mes films en témoignent. Les gens sont reconnaissant sur l’instant – à ceux qui les ont distraits, mais ce qui reste en eux, c’est le souvenir d’une émotion. 

    A la question rituelle touchant ses préférences au sujet du théâtre et du cinéma, Edwige Feuillère déclare : 

    – On ne peut pas se sentir tout à fait satisfait de ce travail de puzzle qu’est le cinéma. Il ne procure que des impressions fragmentaires. Ainsi, jusqu’à la fin de mes jours, je me souviendrai d’avoir “joué” le “Partage de midi” tandis que de tous mes films je n’aurai gardé que des sensations de voyages… Certains plus marquants que d’autres, c’est tout.

    Quoi qu’il en soit, soixante films et d’innombrables pièces jouées sur d’innombrables scènes n’ont pas voilé aux yeux de la grande Edwige Feuillère, la vision du monde. Alors qu’on la considère un peu comme une créature de fiction, elle est restée humaine, simple et lucide. 

    On sait que chacun de ses films est une démonstration de son élégance. Or il fut un temps où nul n’aurait soupçonné qu’une telle renommée pût être jamais la sienne. Un temps où mademoiselle Cunati, (nom réel d’Edwige Feuillère), secrétaire, se distinguait au contraire par un physique banal et assez lourd. Secrétaire, mais possédée par l’amour du théâtre. Banale d’aspect mais ambitieuse, intelligente, prête à tous les sacrifices qu’il faudrait pour acquérir un physique et un métier de comédienne. 

    C’est cette volonté tendue, guidée vers l’art dramatique et entièrement consacrée a lui qui a fait d’Edwige Feuillère, une grande dame parée de l’autorité qu’eurent Sarah Bernhardt et Réjane. Une autorité qu’on ne rencontre plus souvent de nos jours… Grande dame, elle ne l’est pas seulement quand elle porte des robes du soir et des déshabillés somptueux. Elle le reste aussi lorsque, vêtue d’un chandail et d’un pantalon, les cheveux ramassés sous un foulard, elle parcourt la petite île scandinave que des amis mettent parfois à sa disposition :

    – Une île de pêcheurs, battue par la mer et le vent, avec pour seule visite, celle de l’hydravion qui dépose le courrier…

    A Paris, Edwige Feuillère aime vivre dans un cadre harmonieux, ce qui lui semble indispensable, affirme-t-elle, à l’harmonie intérieure. Elle demeure du côté des Invalides, dans un quartier paisible, aéré, aux vastes perspectives. L’appartement donne sur les frondaisons du Champ de Mars, avec la Tour Eiffel toute proche. A peine a-t-on franchi le seuil que le théâtre est là, Edwige Feuillère a son musée de souvenirs. Quand elle a quitté la scène sous les applaudissements et les leurres, elle retrouve ici la même émouvante présence de personnages prêts à renaître. Ses goûts se traduisent par une abondance de fleurs, un choix de bibelots précieux : des porcelaines, une volière remplie d’oiseaux de verre. A ce secrétaire de la Renaissance italienne, et qui est “à secrets” Elle s’assied pour écrire et lire. Elle est, on le sait, l’une des vedettes qui étudient le plus consciencieusement les lettres et les scénarios et pièces qu’on lui envoie. Les livres de sa grande bibliothèque donnent la preuve que rien de ce qui touche à l’art ne lui est étranger.

    La grande harmonie qui l’habite régit tout son comportement. Sa vie est active sans fébrilité. Tout y trouve place : travail, loisirs, détente. Son emploi du temps est minutieusement minuté. Un petit papier posé sur sa table de chevet porte des indications : studio, essayages, répétitions, selon les cas, et, bien souvent, tout cela à la fois. Dès le réveil, elle est fixée. Son premier déjeuner se compose de fruits, de thé. A midi, ce sera un steak, des laitages, des crudités. De longues marches à pied, par n’importe quel temps. “C’est le secret de l’équilibre”, dit-elle. Pierre Balmain, depuis de longues années, la compte parmi ses clientes préférées, l’une de celles qu’il habille avec le plus de plaisir. Et, chaque soir, ayant accompli point par point tout le programme de la journée, Edwige Feuillère remplace le petit papier par un autre qui réglera son temps du lendemain.

  • Une grande dame…

    La rubrique de Micky dans la revue Ciné-Miroir du 27 Septembre 1946.

    Une grande dame…

    Dans le métro qui me conduisait vers le bel immeuble du Champ-de-Mars où Edwige Feuillère se repose des fatigues du studio, j’essayais de surmonter mon apprehension en me rappelant ses films : depuis Une petite femme dans le train, jusqu’à Tant que je vivrais, en passant par l’Emigrante, Mister Flow, la Dame de Malacca, J’étais une aventurière, Matricule 33, l’Honorable Catherine, La Duchesse de Langeais, et bien d’autres que j’oublie ! Mais, pour moi, Edwige Feuillère, c’est surtout la Dame aux Camélias. Car c’est dans cette pièce, qu’elle jouait avec Pierre-Richard Willm, que je la vis en chair et en os pour la première fois. Je n’étais encore qu’une petite cousette à 3 fr.50 de l’heure, mais j’y allais bravement de mes vraies larmes lorsque la grande comédienne joua ce rôle devant moi… C’était bouleversant ! Et voila que je me trouvais enfin devant la porte de la Dame aux Camélias.

    – “Allons, Micky, sois brave !” me surpris-je à dire tandis qu’une femme de chambre m’introduisit dans un immense salon dont les baies laissaient apercevoir les belles perspectives du Palais de Chaillot. Je m’assis gauchement sur le bord d’un fauteuil et j’inventoriai indiscrètement le mobilier d’un goût parfait que j’avais sous les yeux. Les mots me manquent pour vous décrire comme je le voudrais les splendeurs de cet ensemble rouge et noirs tranchant sur le fond clair des murs. A première vue, ce salon faisait penser à ces fastueux décors de studio que l’on voit dans les grands films mondains; mais, en y regardant de plus près, on s’apercevait que la maîtresse de maison avait su mettre ici et là de multiples notes personnelles : saxe délicats et charmants, broderies finement ouvragés, lampes précieuses, guéridons de prix supportant des vases anciens d’où surgissaient de magnifiques roses. Des roses, des roses, partout des roses !

    – Bonjour, mademoiselle, je ne vous ai pas fait trop attendre ?

    J’ai reçu un petit choc au cœur. C’était la belle voix d’Edwige, celle qui sait trouver au cinéma des accents si émouvants. Mais je dois dire que là s’arrête la comparaison car, à la ville, Edwige Feuillère est très différente de l’actrice, aussi grande dame certes, mais moins intimidante a force de simplicité et de gentillesse naturelle, je lui dis.

    – Oui, je sais, je passe pour une vedette inaccessible et hautaine parce qu’en dehors de mon travail, je ne fréquente guère les endroits ou il faut se montrer et les lieux de plaisir. Il parait aussi que je fais la loi sur les plateaux ! Tout cela parce qu’adorant mon métier, je me permets de donner mon avis de temps en temps !

    J’avais méchamment pensé que notre “grande dame du cinéma”, comme on l’appelle, répugnerait à me parler de son enfance, de ses débuts, mais pas du tout. Edwige est née le 29 Octobre à Vesoul, d’un père italien et d’une mère alsacienne. Elle s’appelait alors Edwige Cunati. Elle fit ses études à Dijon comme une brave petite provinciale et joua la comédie dans la troupe du lycée. Très vite, elle se passionna pour le théâtre, mais, comme ses parents s’opposaient à ce qu’elle en fasse, elle partit seule pour Paris.

    – J’arrivais de province avec beaucoup de courage et déjà pas mal de désillusions. C’était vers 1928. Conservatoire, premier prix de comédie dans la Parisienne de Becquet, vie éreintante, attentes et déceptions, petit rôle fort déshabillé dans les aventures du Roi Pausole avec Berley, enfin début véritable au théâtre dans l’Attache d’Yves Mirande, puis Fleur de luxe au Daunou, mariage avec le jeune comédien Pierre Feuillère, essai concluant au cinéma. Edwige Feuillère était partie pour la grande gloire des planches et de l’écran… Lorsqu’elle me reconduisit enfin, nous faisions une vraie paire de grandes amies. Et votre Micky n’en était pas peu fière, vous savez !

    Votre Micky

  • Par deux fois, la petite… Edwige se sauva de chez ses parents !

    Ci-dessous, la transcription d’un article publié dans le Photo-Journal du 18 Mai 1957.

    Par deux fois, la petite… Edwige se sauva de chez ses parents !

    Par Germaine Dugas

    J’avais rendez-vous à 6 heures, au Saint-Denis, avec Madame Edwige Feuillère. A 6 heures précises, j’entrais au théâtre tout juste comme Madame Feuillère en sortait. Je l’arrêtais au passage et me présentais.

    — Ah, bonjour, mademoiselle, je vous attendais justement. Mais si vous voulez bien venir avec nous prendre le thé, car je suis un peu fatiguée et je n’ai pas encore eu le temps… Alors nous pourrons bavarder un peu…

    — Mais avec plaisir.

    — Oh, permettez que je vous présente Marie-Ange. C’est la dessinatrice et créatrice de nos magnifiques costumes.

    En pénétrant dans le restaurant, Madame Feuillère salua très gentiment le personnel de la maison, car elle commençait à devenir une cliente assidue. Edwige Feuillère prit un thé-citron accompagné d’une tarte aux pommes, à laquelle elle ajouta même un peu de sucre. L’interrogatoire, portant sur l’enfance de Madame Feuillère, commençait…

    — J’ai eu une enfance assez exceptionnelle. Mes parents étaient des gens qui voyageaient beaucoup, d’une ville à l’autre et même d’un pays à un autre… toujours suivis de leur petite Edwige. Je les adorais. Enfant unique, j’étais aussi assez sauvage et très indépendante. C’est d’ailleurs mon indépendance qui m’a conduite à choisir le théâtre pour lequel j’avais un goût inné. Depuis ma plus tendre enfance, j’avais toujours eu un goût particulier pour les balades dans les bois, à la campagne, sur les grandes routes. Je pouvais marcher ainsi pendant des heures entières sans me lasser. Là, j’étais pleinement heureuse, me croyant seule sur la terre à respirer l’air pur et à admirer les merveilles de la nature.

    Première fugue

    Pour une raison qu’elle ne peut expliquer encore aujourd’hui, la petite Edwige se sauva de chez elle à l’âge de quatre ans :

    — Cette fugue causa l’inquiétude que vous pouvez imaginer à mes parents. Mais la dernière que je fis, vers l’âge de dix ans, faillit me coûter la vie. Je partis de la maison et je m’éloignais dans la direction des marécages. Ce n’est que plusieurs heures plus tard que mes parents, constatant ma disparition, se mirent à ma recherche, accompagnés d’agents de police et de volontaires. Naturellement, on me retrouve. Ma mère, qui était une femme très douce, me “battit comme plâtre”. Je me rendis compte, pour la première fois, que je venais de faire de la peine à ma maman et je me mis à pleurer… Et je lui jurai de ne jamais plus recommencer !

    Edwige Feuillère tint parole. Vinrent ensuite les études scolaires. Elle passa, me dit-elle, plus de temps dans les couloirs que dans la classe, assise devant le professeur.

    — Notre costume, comprenait un chapeau qui, l’été, était fait de paille d’Italie. Alors ma plus grande distraction consistait à prendre le chapeau de mes compagnes, à leur insu. Je tirais sur le fil central, ce qui amenait la décomposition du chapeau… et me méritait également des promenades dans les couloirs du collège !

    Nulle en math…

    Autant l’élève Edwige Feuillère était brillante dans les matières touchant le français, la composition, l’histoire, autant elle était nulle en mathématiques, calcul, algèbre et géométrie. Mais elle avait toujours une idée fixe : devenir comédienne. Naturellement, ses parents essayèrent par tous les moyens de la décourager. Mais rien n’y fit : elle fut comédienne, pour notre plus grande joie.

    — C’est très agréable de causer comme ça, me dit alors Madame Feuillère en consultant sa montre, mais il faut tout de même que je me rende au théâtre pour commencer mon maquillage et mes préparatifs. Si vous voulez m’accompagner à ma loge, je vous donnerai quelques photos.

    — Mais certainement.

    “Chambre à louer”

    Chemin faisant et tout en continuant de parler de son métier, Edwige Feuillère me montra une affiche de “chambre à louer”, sur une maison.

    — Vous voyez cette annonce? Eh bien ! Il y a vingt ans qu’on n’a pas vu ça en France ! En arrivant au théâtre, Edwige Feuillère me fit remarquer que l’on avait encore enlevé (des admirateurs pour sûr!) les photos qui accompagnaient les affiches de ses spectacles à Montréal.

    — Et ça recommence chaque fois qu’on les remplace ! Ce sont les photos de “Phèdre” qui disparaissent le plus vite. C’est probablement un amoureux de “Phèdre” ! Vous savez que ça commence à nous coûter cher à la fin, car ce sont des photos très dispendieuses.

    — Tant mieux… pour vos admirateurs !

    Une fois dans la loge, Madame Feuillère me remit les photos promises. Je la quittais vite car je m’aperçus qu’elle était en retard par ma faute. A la sortie du Saint-Denis, je revis par la pensée cette grande dame du théâtre, et je notais que malgré sa démarche altière, son assurance et la grande confiance en elle-même qu’elle semble montrer, Madame Feuillère laisse parfois deviner, malgré elle, une timidité presque enfantine. Ce qui est tout à fait charmant et nous la rend encore plus sympathique.

  • Portraits non retouchés…

    Article extrait de Cinévie (3 Février 1948).

    Portraits non retouchés…
    Edwige Feuillère

    Une fiche signalétique donnerait à peu près ceci : taille 1m65. Poids 49kg., yeux marrons, cheveux châtain clair. Signe particulier : sait chanter et n’en profite pas. Mais, se fier à une telle description n’aboutirait qu’à une notion par trop sommaire et erronée quant à la véritable personnalité d’Edwige Feuillère. Personnalité à la fois complexe et attachante qui fait que cette souveraine de l’écran sait aussi être une dame. Et quand nous disons une dame c’est en attribuant à ce qualificatif toute sa signification et en lui restituant certaines vertus des jours passés.

    Ce qu’on ne vous a jamais dit sur elle

    Ceci mis a part, Edwige Feuillère n’est pas à la ville, ce que ses admirateurs pourraient avoir tendance à imaginer. Vivant repliée sur elle-même, accueillant ses amis avec d’autant plus d’abandon que sont de vrais amis, la plupart du temps, étrangers au cinéma, la “Duchesse de Langeais” abandonne volontiers son auréole pour se soumettre aux services non négligeables de maîtresse de maison. Comme telle, Edwige Feuillère nous apparait sous son vrai jour et nous remet en memoire ce que Christian Bérard (qui pourrait mieux connaître une femme que celui qui l’habille ?) disait d’elle un jour : “Pour comprendre Edwige, il faut voir qu’elle est blonde et mince et savoir qu’elle est née brune et potelée.” La carrière d’Edwige Feuillère, nous voulons dire cet effort lui ayant permis de “fabriquer” le personnage qu’elle est devenu, sans cesser pour autant de demeurer celui qu’elle était : c’est d’abord, le triomphe de la volonté. Volonté de plaire, volonté d’être belle (avec, bien entendu, certaines dispositions naturelles), et surtout volonté de réussir. L’ambition “d’arriver” et le miracle d’y être parvenue n’ont cependant pas rendu le moins du “arriviste” celle qui débuta, alors qu’elle était encore élève au Conservatoire, comme Reine (déjà) du bon Roi Pausole, sur les planches du Théâtre des Variétés. Des « Variétés » à la « Comédie Française », il n’y a qu’un pas, le concours du conservatoire permit à celle qui s’appelait alors Edwige Caroline Cunati, de le franchir. Tout ceci Edwige Feuillère ne songe pas à le dissimuler. Au contraire. La vedette ne rougit aucunement de la petite débutante qu’Edouard Bourdet tira un jour de l’ombre pour lui confier un rôle important dans sa pièce “La prisonnière”. Non plus qu’elle ne cherche à taire ce que fut ses débuts à l’écran. Une lutte qui, durant des années, consista a gravir un échelon, puis un autre, à “grignoter”, à se faufiler, puis à se maintenir, avant de faire un nouveau bond, Edwige Feuillère se souvient de tout cela et ne dédaigne point, parfois, d’en faire souvenir les autres. Ainsi, lorsque, voici quelques temps, la vedette se faisait photographier chez un spécialiste réputé, et comme l’opérateur s’exclamait au comble du ravissement :
    – C’est extraordinaire. Avec vous, on réussit tout ce que l’on veut. Edwige Feuillère répondit avec son plus charmant sourire : – C’est en effet extraordinaire… car il y a dix ans, on me disait que j’avais un visage à décourager l’objectif ! Et derrière cette boutade, transparaît ce qu’ Edwige appelle ses “complexes” et qui au fond, n’est qu’une manifestation supplémentaire de l’extraordinaire volonté d’ascension dont nous parlions précédemment.
    Pour ceux qui la connaissent superficiellement, Edwige Feuillère est une brillante interlocutrice qui, au hasard des conversations, commente les mille petits et grands événements de ce qu’il est convenu d’appeler la Vie Parisienne. Mais pour ceux qui la connaissent davantage, Edwige Feuillère est une “bûcheuse” infatigable qui parle de Giraudoux parce que (non contente de l’avoir joué, ce dont beaucoup s’estimeraient satisfaits), elle s’est astreinte à le lire, à l’annoter. Comme elle a “potassé” (le terme n’a rien de péjoratif, bien au contraire) Dostoïevski et tant d’autres. Elle ne parle de peinture qu’après avoir visité les expositions, de mode, qu’après avoir vu les collections. Elle ne dit jamais de bêtises et ceci n’est pas la moindre de ses particularités. Chaque jour qui passe, est pour elle une occasion nouvelle de lire, de voir et de retenir, qu’elle saisit avidement. Edwige Feuillère ou la dame qui a rêvé de ressembler à Edwige Feuillère et qui y est parvenue. Sa meilleure création : elle-même. Et il convient de s’incliner.

    Ce qu’elle nous a dit sur elle

    Bavarder avec Edwige Feuillère est une des choses les plus divertissantes qui soient. Une sorte de jeu que, sous forme d’interrogations et de réponses, nous nous confions à partager.
    – Comment concevez-vous les plaisirs de l’existence ?
    – Jouer… ou voyager.
    – Quel est votre plat préféré ?
    – Je suis gourmande, mais éclectique.
    – Aimez-vous les jupes longues ?
    – J’en porte..
    – Quelles sont vos fleurs préférées ?
    – Les tulipes.
    – Quels sont les êtres que vous aimez le plus ?
    – Les enfants, bien sûr.
    – Quelles langues étrangères parlez-vous ?
    – L’anglais et l’italien… enfin j’espère !
    – Quelles sont les héroïnes de la littérature que vous préférez ?
    – Celles que je suis susceptible d’incarner.
    – Aimez-vous danser ?
    – Non.
    – Quel a été votre premier succès à l’écran ?
    – Je crois que cela a été “Barcarolle”. Mais les avis sont partagés.
    – Vous connaissez-vous des défauts ?
    – Un dominant : la paresse.
    – Que pensez-vous des journalistes ?
    – Je les trouve très agréables… sauf quand ils inventent que je me suis fait opérer du nez.
    – Quelle est la couleur qui vous attire le plus ?
    – Le rouge.
    – Êtes-vous collectionneuse ?
    – J’ai des quantités de livres, de boules de verre et de mains en céramique. Mais je ne suis pas maniaque.
    – Quels sont les sentiments qui vous touchent le plus ?
    – La sincérité et la générosité…
    – Êtes-vous sévère ou indulgente ?
    – Il faut être indulgent…
    – Comment concevez-vous le bonheur parfait ?
    – Avoir une bonne santé et une mauvaise mémoire.
    – Avez-vous une devise ?
    – Trouvez-m’en une.
    – Nous préférons laisser ce soin à nos lecteurs qui, désormais, connaissent vos goûts aussi bien que nous et sont plus perspicaces.
    – C’est une très bonne idée.

    Nous vous la transmettons en toute confiance. Mais non sans avoir ajouté que la vedette de L’Idiot, de L’Honorable Catherine et de cet Aigle à deux têtes que nous verrons bientot, n’est pas seulement la “dame” que nous avons présenté (sans fard, ni “éclairage special”) mais aussi “l’Edwige” a la porte de laquelle les debutants viennent frapper, chez laquelle les “obscurs” du théâtre et du cinema viennent chercher (et trouver) un mot de réconfort, une lettre d’introduction, un appui moral et souvent même… Mais Edwige Feuillère ne nous pardonnerait probablement pas de révéler que sa bourse est devenue un peu celle de tous ceux que la chance n’a pas gâtés, de tous ceux dont l’art a omis de couronner les efforts, et dont la plainte est ignorée du public. Pour tous ceux-là Edwige Feuillère n’est pas seulement la vedette, ni la dame, mais aussi la “chic copine”. Et, peut-être, précisément, en raison de sa familiarité, ce dernier titre n’est pas le moins enviable. Puisse Edwige Feuillère nous pardonner d’avoir divulgué sa vie secrète, mais c’est tellement plus vrai comme cela.

    Une fois n’est pas coutume. Edwige Feuillère montre ici des jambes qu’elle a coutume de dissimuler à tout objectif. On comprendra l’amertume des photographes.


  • Héroïne romantique, Edwige Feuillère reçoit des camélias et des lettres d’amour dans sa loge

    J’ai retranscrit ici pour vous un article publié dans le Photo-Journal (un hebdomadaire québécois) du 8 Juin 1950 et vous laisse en tirer les conclusions de votre choix sur les passions que déclenchait Edwige. Si par hasard Micheline et Suzanne sont toujours parmi nous, merci.

    Héroïne romantique, Edwige Feuillère reçoit des camélias et des lettres d’amour dans sa loge. 

    Par Christiane Fournier

    Toutes les femmes de Paris et d’ailleurs ont pleuré sur Marguerite Gautier, « la Dame aux camélias ». Car elles portent dans le cœur comme un paradis perdu le regret de ce grand amour pur qui doit aller jusqu’à la mort. J’ai vu au théâtre Sarah Bernhardt des jeunes gens qui pleuraient aussi, et même des hommes à cheveux gris. Il arrive que les sanglots de la salle couvrent la voix profonde et déchirée d’Edwige Feuillère qui va mourir. Lorsque cette belle jeune femme morte est ressuscitée et qu’après avoir cédé aux rappels du public elle monte enfin dans sa loge (cette loge qui fut celle de Sarah Bernhardt), elle trouve pour l’accueillir des gerbes somptueuses, des roses rouges, un petit bouquet de violettes et, comme chaque soir, le camélia blanc du visiteur inconnu. Il y a aussi sur sa table des lettres de toutes les couleurs: bleues, blanches et mauves, et d’étonnantes adresses calligraphiées: “À la plus grande artiste de notre temps: Edwige Feuillère.” “À Edwige Feuillère a qui je dois la plus belle soirée de ma vie.” et bien d’autres. Edwige Feuillère ne lit pas ces lettres au théâtre. Elle les emporte chez elle et elle en prend connaissance toute seule, le lendemain à son réveil. Certaines de ces lettres — que leurs auteurs reconnaîtront, — elle nous les a communiquées avec beaucoup de circonspection. “Vous direz aussi qu’une artiste est toujours émue par de telles marques de sympathie…”

    • Je suis d’une audace incroyable

    Voici la lettre appliquée — sur papier mauve — d’une écolière:

    “Chère Madame,

    Il me semble que je suis d’ une audace incroyable de vous écrire. Il y a très longtemps que j’avais envie de le faire et que je n’osais pas. Mais hier j’ai été vous voir dans la Dame aux camélias et c’est ce qui m’a décidée. J’étais au deuxième rang, du côté droit, je vous voyais très bien. Je ne crois pas avoir autant pleuré de ma vie et j’en suis encore toute remuée. J’ai 16 ans, je suis une petite fille terriblement romanesque. Après le 3e acte où vous avez tant pleuré, j’étais presque décidée à aller vous voir dans votre loge, mais j’ai eu peur qu’on se moque de moi. Pas vous : vous êtes sûrement très bonne, mais votre entourage. J’aime beaucoup m’imaginer que vous êtes mon amie. Je me raconte des histoires où nous sommes toujours ensemble. Je dessine pour vous des robes du soir. J’ai lu que vous détestez les mathématiques et que vous aviez un chat. Ce qui m’a fait plaisir, car j’abhorre les mathématiques et j’adore les chats. Actuellement je garde toutes les photos de vous que je trouve et j’en remplis un album. Hier soir, quand vous êtes revenue à la fin de la pièce pour saluer, vous aviez l’air très fatiguée. J’étais en train de verser des torrents de larmes et j’ai pensé que non seulement vous étiez épuisée, mais que vous deviez être sous le coup de l’émotion que votre rôle vous donne. À un certain moment en saluant, vous vous êtes tournée de mon côté et il m’a semblé que vous me regardiez. Si vous pouviez m’écrire. Songez que je vais guetter la boîte aux lettres comme Marguerite Gautier guettait le coup de sonnette d’Armand. Je suis folle… Ne pensez pas de mal de moi.’’

    (signé) Micheline D.

    • Christian et le bouquet de violettes

    Je ne sais si Micheline D. a reçu la lettre attendue. Mais il est bien sûr qu’Edwige Feuillère n’a pas pensé de mal d’elle. “C’est une de mes plus jolies lettres…’’

    Quant au bouquet de violette de ce soir-là, c’était celui d’un étudiant de lettres : Christian (pas Armand).

    “Madame,

    Vous receviez hier soir quelques violettes qu’un public hâtif et toujours ingrat vous laisse à peine le temps de relever. J’étais revenu pour la seconde fois vous voir dans Marguerite. Je vous ai retrouvée la même et différente : parole musicale dans sa recherche d’intonation exigée par l’instant présent et toujours renouvelée, atteignant au pur récitatif mozartien dans la lecture de la lettre du dernier acte. Gestes harmonieux, également inscrits dans la courbe du mouvement.’’

    J’ai l’impression que Christian a dû repartir pour le Maroc sans avoir obtenu le rendez-vous qu’il demandait avec beaucoup de courtoisie. Il y a d’autres admirateurs qui adressent certain sonnet-supplique pas entièrement désintéressés. 

    “Ainsi le grand talent qui jamais de vous quitter

    Effeuillez encore un coup la pauvre Marguerite

    D’Alexandre Dumas dont le plus grand mérite

    Ne vous aura fourni qu’une arme bien petite

    Pourquoi pas créer une œuvre sans patron?

    J’en sais une pour vous qui dort dans un carton !”

    Ce monsieur Ramon nous ramène aux procédés du Grand siècle.

    • Suzanne a 19 ans

    Mettons plutôt à l’honneur cette lettre de la jeune Liégeoise, qui enferme dans chacune de ses enveloppes une rose séchée, cueillie dans son jardin.

    “… Plaisir d’un moment, le théâtre ? Non, Madame, il y a des souvenirs qui restent pour toujours gravés dans un cœur. Peut-être en ce moment souriez-vous de ce fol enthousiasme que j’éprouve pour vous ? C’est tellement bon pourtant de pouvoir admirer un être aussi merveilleux et aussi inaccessible que vous !’’

    Elle s’appelle Suzanne, cette romantique jeune fille. Elle rêve, elle aime, elle idéalise l’idéal.

    Il y a aussi, en manière de contre-point, les nuits de veille des admirateurs passionnés. Ceux qui suivent Edwige Feuillère, à la sortie du théâtre, qui trouvent sa trace, qui guettent, qui attendent, qui espèrent. Pour écrire en fin de compte une lettre désespérée : celle de Jean-Louis G.

    • Sur le quai de la Seine

    “21 heures 50 : je cours vers votre demeure. Plusieurs lumières sur votre façade. La grande baie d’hier soir est illuminée. J’y distingue bientôt 3 personnages. Deux hommes, une femme. Est-ce vous? Mes yeux restent fixes, mais je n’arrive pas à retrouver vos traits sur ce visage que j’aperçois de trop loin. Peut-être n’est ce pas votre étage… Peut-être n’est ce pas cette partie de l’immeuble. 22 heures 30 : j’attends toujours. Elle a lu ma lettre pourtant. C’est moi même qui l’ai remise à la concierge. Je la monte tout de suite! Tiens ! Les deux hommes se lèvent. Et puis l’un s’en va. L’autre reste. Je l’aperçois en chandail puis en manche de chemise. Puis il met une veste de pyjama et s’assied sur la droite, là où, hier soir, j’avais vu la silhouette féminine monter dans son lit. Et puis la femme se dévêt à son tour. Elle éteint les lumières. Il ne reste plus qu’une lueur tamisée, brun rouge. Quelle scène joue-t-on? Et moi je suis là, au pied d’un arbre, fumant cigarettes sur cigarettes, nerveux, tendu, déçu. 22 heures 40 : soudain quelle émotion! Une fenêtre un peu au-dessous, à gauche de la baie, s’éteint à nouveau, se rallume encore. Mon cœur bat à coups sourds dans ma poitrine. Je me dirige vers la Seine, très lentement. Je ne comprends plus. Ce doit être le hasard qui a voulu que quelqu’un tourne deux fois de suite le commutateur. Le signal que je lui avais proposé — dans une pièce de son appartement. Mais j’ai froid je ne peux fixer l’eau. Quatre fois je monte les escaliers mais personne ne vient de l’avenue de la Bourdonnais. J’attends encore. Les minutes sont très longues. Puis je reviens sous vos fenêtres. Mais lesquelles sont les vôtres. Voilà que je suis perdu. 23 heures 30 : tout est éteint. 1 heure 30 : chez moi. Je suis pas, j’ai mal. C’était une obsession. Ces personnages derrière la vitre. Puis le quai désert. Je regarde 2 photos. J’ai mal à force de les regarder.’’

    “Je fais ma valise. Demain je serais parti. »

    Toujours secrète et souverainement inaccessible: “Vous me rendrez ces lettres, dit Edwige avec un sourire. Je les garde dans une armoire… Une armoire pleine depuis le début de la Dame aux camélias, il y a quelques mois.’’