Article pertinent (loin des portraits édulcorés et superficiels des magazines à vedettes de type Cinémonde—pour n’en citer qu’un) publié dans Ce soir, le quotidien d’information communiste de Louis Aragon et Jean Richard Bloch, un 13 Mai 1950.
EDWIGE FEUILLÈRE la Magnifique
(Interview recueillie par R. PILATI)
Nous sommes dans la loge de Sarah Bernhardt, au théâtre qui porte son nom. Loge spacieuse, curieuse, véritable petit appartement meublé en style faux Empire, avec, sur le moindre objet, la fière devise de Sarah Bernhardt : « Quand même ».
Edwige Feuillère est là chez elle. C’était sa loge quand elle jouait, récemment, La Dame aux camélias. Et il y a comme une sorte de correspondance, un relais, du rôle que joua Sarah Bernhardt à celui que joue maintenant, à la scène, à l’écran, à la ville, Edwige Feuillère.
Edwige Feuillère, ou l’Actrice. Elle est devenue un mythe. Elle entrera dans la légende. Elle est la plus belle des femmes, et en même temps, dirait-on, un être désincarné : une représentation. Edwige Feuillère ne nous appartient pas, ne s’appartient plus : c’est une missionnaire, c’est la Comédienne à l’état pur. C’est si vrai qu’on ne connaît rien de la vie privée d’Edwige Feuillère. Rien. Tout se passe comme si elle n’en avait pas, comme si elle n’avait pas le droit d’en avoir une.
Si l’on parvient, pourtant, à capter sa confiance, la reine altière de L’Aigle à deux têtes, la noble Duchesse de Langeais apparaît comme une femme faible, tourmentée, peu sûre d’elle au fond. Edwige Feuillère qui se croit laide, qui se réfugie dans une réserve glacée par peur du monde, est une femme sensible, trop sensible. Et à la ville encore, il faut qu’elle joue un rôle, elle le fait avec un mélange de satisfaction et de résignation qui force le respect. Car elle porte en elle l’amour de son métier, un amour qui la consume toute, toujours, sous sa superbe et son apparente froideur. Elle ne vit que pour lui, et il n’y a pas, je crois, en France ni ailleurs, une comédienne qui parle aussi bien de son métier.
Cette inquiète est heureuse. D’avoir en un an créé à la scène Le Partage de midi, de Paul Claudel, et Julie de Carneilhan, de Colette, l’a comblée.
« Le Partage de midi est un holocauste : Claudel a mis dedans sa vie même et son âme ; tout ce qui un jour lui a dévoré le cœur. »
Quant à Julie de Carneilhan, Feuillère, en ayant le courage d’incarner une héroïne de quarante ans, y a mis tous les feux d’une passion que certains s’obstinent à lui refuser : comme Ysé, elle y est vivante, charnelle, sensuelle, toute nue comme sont toujours les héroïnes de Colette, indécente avec majesté : la Femme.
Oui, Feuillère peut être satisfaite de l’année écoulée. Mais on la sent inquiète, perpétuellement inquiète du choix de ses rôles.
« — C’est difficile, pour un acteur, d’être son maître. Passe encore à la scène, mais à l’écran, neuf fois sur dix, l’acteur ne sait pas quel rôle il va avoir. Quand il signe son contrat, il n’en a encore qu’une idée approximative. A la grâce de Dieu! »
« Quant à choisir soi-même ses rôles, c’est une gageure. Personnellement, je ne suis presque jamais arrivée à imposer un sujet, un rôle. Il y a tant de livres, par exemple, que j’aurais aimé voir adapter, que j’aurais aimé jouer. Mais je n’ai jamais pu faire admettre l’étonnant Barbey d’Aurevilly, et jamais je n’ai pu tourner Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig. »
Pourtant, Feuillère croit à la responsabilité de l’acteur… Elle en parle, elle en disserte avec une émouvante conviction. Surtout elle le prouve dans le simple exercice de son métier, sans cesse inquiète de mieux faire, de mieux comprendre, de mieux faire sentir. Un véritable sacerdoce. Et si jamais elle n’accepte de se montrer décoiffée, c’est pure conscience professionnelle elle estime qu’elle doit cela au public.
Ce public qu’elle aime et qui l’aime. Elle n’existe que pour lui, que par lui. Tout à l’heure, quand nous sortirons, l’attendront dans l’escalier quelques dizaines de ses admirateurs, qui ont fondé un club, un club de théâtre amateur. Elle qui a peur de la foule, qui sera au fond plus intimidée qu’eux, elle les saluera chacun par leur nom, les encouragera très gentiment, très fraternellement. Où est la hiératique, la marmoréenne, l’inaccessible Feuillère autour de qui l’on a inventé une barrière d’indifférence ?
Feuillère, c’est aussi Edwige : une femme charmante, compréhensive et gaie. Timide, et c’est par pudeur qu’elle prend ses grands airs.
Tout à l’heure, elle mettra ses lunettes noires, pour qu’on ne la reconnaisse pas dans la rue, et toute seule, elle rentrera à pied chez elle. dans son appartement de l’avenue La Bourdonnais, où toute seule, elle vit depuis des années avec ses doutes et ses migraines et l’immense satisfaction de faire bien ce qu’elle a choisi de faire : le théâtre, son métier…
Durant deux heures, à bâtons rompus, nous avons parlé de tout : de Sarah Bernhardt, de voyages et de rien. Et aussi de théâtre et de cinéma. De toutes les actrices que j’ai rencontrées, Edwige Feuillère est celle qui sait le mieux parler de son métier, la plus consciente de la noblesse des difficultés et des limites de son métier. Elle connaît parfaitement la technique du septième art, les lois secrètes de la scène. Elle est spectatrice et critique avisée, sensible. Elle se plaint qu’au cinéma, trop souvent, les personnages sont superficiels : des représentations sans âme.
« — Il faut qu’ils aient quelque chose de solide, de réel. Qu’ils vivent. Qu’ils aient besoin de travailler pour vivre, ou qu’une passion vraie, humaine, les anime. Alors seulement nous, acteurs, nous pouvons faire « quelqu’un » de ces personnages. »
Merveilleusement lucide, elle sait qu’il ne se faut pas trop prendre au sérieux. Elle se plaisante. Elle rit… Admirable Feuillère !
Ses projets : pour le moment, aucun. Jouer La Dame aux camélias à la Biennale de Venise, cet été, deux représentations… Et se reposer, en Hollande, où l’on vient justement de l’inviter à un mariage.
Article publié dans le Cinévogue du 4 février 1947.
Pour Edwige Feuillère une chose est certaine : on “naît” actrice
C’est revêtue d’une amazone noire, qui la fait paraître plus blonde encore, que la frémissante souveraine de « L’Aigle à deux têtes » nous reçoit entre la matinée et la soirée. Sa loge est minuscule, tiède et parfumée, remplie de fleurs et de chocolats. Edwige Feuillère se défend d’être une star… et se défend aussi de vouloir donner son point de vue sur le moyen de le devenir.
— Voyez-vous, l’expérience de l’un n’a jamais servi à d’autres. Au surplus, je me considère simplement comme une actrice.
— Qu’entendez-vous par cet état ?
— C’est le fruit de certains dons et de beaucoup de travail alors que l’état de star n’est parfois dû qu’à la rencontre d’un type physique avec l’actualité. Une star n’est pas forcément une actrice.
On s’en aperçoit tous les jours, hélas ! La belle actrice — qui est également une star, dût sa modestie en souffrir — consent néanmoins à développer sa pensée.
— Il faut, pour devenir comédienne, s’imposer une discipline, mais il est nécessaire, pour devenir vedette, de jouir d’un juste équilibre physique et moral. Il se peut même parfois que le talent et l’originalité proviennent d’un déséquilibre du physique et du moral. Non, vraiment. il n’y a pas de critère absolu en la matière ; un comédien « du cerveau » peut devenir un comédien « du ventre » à la suite de certaines circonstances.
— Estimez-vous que les conseils soient utiles ?
— Non. C’est en soi qu’on trouve tout : il faut tisser son propre cocon.
— N’est-ce pas perdre beaucoup de temps ?
— Oui et non. Les bêtises qu’on commet inévitablement se révèlent presque toujours pleines d’enseignements.
— En avez-vous commis, madame ?
— Bien sûr. |Je ne suis pas fière des premiers films que j’ai tournés… et pas toujours des autres non plus.
— Dites-nous un peu comment vous êtes devenue comédienne ?
— Fort simplement. J’ai toujours voulu être actrice, inconsciemment ; j’avais le goût du théâtre avant même d’en faire et j’ai découvert, très jeune, que j’avais besoin d’une certaine forme d’expression qui était de réciter de beaux textes, en vers ou même en prose. J’y trouvais une sorte de « ressemblance », à tout le moins un moyen de m’extérioriser. Je venais d’atteindre quatorze ans lorsque mon père, que je prenais de temps en temps comme public, me déclara, péremptoire : « Tu ne feras jamais de théâtre. » Bien entendu, son interdiction ancra encore mon désir latent.
— Et comment l’avez-vous réalisé, ce désir ?
— En jouant la comédie au lycée, puis dans des cercles d’étudiants. Mais je ne savais encore dans quelle voie m’engager : j’apprenais à la fois la diction, la danse et le chant. Un beau jour, je me suis présentée au Conservatoire et j’y fus reçue. J’en suis sortie avec un premier prix de comédie dans « La Parisienne ». Vous voyez, tout cela est très simple.
— Mais encore ? Beaucoup de premiers prix du Conservatoire n’ont pas tenu leurs promesses.
— Il est de fait qu’ayant été engagée au Français après mon concours, je dois dire que je n’y ai rien appris, j’avais besoin d’être guidée et ne le fus pas. L’ayant compris assez vite, j’en suis partie après deux ans.
— Et le cinéma ?
— Mon premier prix me fit obtenir des engagements mais, comme je vous l’ai dit je préfère ne plus songer à ce que je tournais alors. Je n’avais pas le choix : il fallait bien vivre. Et puis, un acteur de film est un pion alors qu’au théâtre, une fois le rideau levé, il supporte seul la responsabilité du rôle qu’il tient.
Défendue par l’habilleuse, la porte de la loge ne cesse de s’ouvrir sur les admirateurs et les amis qui l’assaillent…
— Résumons-nous, madame. Avez-vous sur les futures vedettes un sentiment ?
— Oui. Les jeunes d’aujourd’hui — dans le domaine du théâtre — ne veulent plus être dupes. Ils résistent à l’enthousiasme, autrement dit : ils ne veulent pas « marcher ». C’est je crois, une grande erreur pour un artiste que de se défendre de la sorte contre l’émotion. Il faut être bon public, il faut « marcher ». Ainsi, moi- même, lorsque je vais au spectacle, je perds tout sens critique ; je pleure et je ris comme la dernière des midinettes.
Jeunes filles et jeunes gens, écoutez bien : c’est peut- être là le secret du fluide sans lequel on ne peut devenir un grand artiste. Croire et faire communier le spectateur à sa croyance : c’est à ce talent que se mesure un comédien accompli.
Article publié dans l’hebdomadaire du cinéma, Ciné-Mondial, en 1941.
Questions indiscrètes
L’amie idéale : Edwige Feuillère
Aimez-vous le Premier de l’An ? Que représente-t-il pour vous ? Est-ce un jour gai, ennuyeux, mélancolique ?
Mon Dieu les fêtes représentent, surtout pour moi, un surcroît de travail… Matinées supplémentaires, repas hâtifs dans la loge, fatigue, énervement… Et puis le public qui vient au théâtre à cette époque de l’année n’est pas le même que d’habitude. Il est fuyant, moins accessible et nous donne davantage de peine. C’est un public de solitaires, de sans famille, qui cherche à tuer le temps ; il faut donc, avant de le conquérir, le distraire, puis l’intéresser. Pour une comédienne, ces luttes sont toujours passionnantes.
Faites-vous beaucoup de cadeaux? Qu’offrez-vous en général ?
En tous les cas, j’ai horreur du cadeau en série, qui ne veut rien dire ! On décroche le téléphone, on appelle la fleuriste ou le confiseur, et l’on dresse avec eux la liste de ses amis… C’est un recours à la facilité que je ne puis admettre. Pourquoi ces hommages, somme toute indifférents et qui ne dépassent pas le cadre de la politesse ? En ce qui me concerne, j’adore choisir avec attention le cadeau qui fera plaisir à ceux que j’aime et j’essaie de découvrir la chose dont ils ont envie… Comme on ne trouve pas aisément le bibelot rêvé, il m’arrive de l’offrir qu’aux derniers jours de janvier… Pourtant mes amis ne s’impatientent pas, car ils savent que je leur réserve quand même une surprise…
Passez-vous le Jour de l’An en famille ?
Mais voyons ! Je n’ai jamais le temps ! Mon père et ma mère savent et comprennent ma vie. Ils m’accueillent quand je viens, sans se préoccuper d’une date et de sa signification…
Que souhaitez-vous pour 1942 ?
Paix aux hommes de bonne volonté.
Quel est votre souvenir de Jour de l’An le plus marquant ?
Edwige Feuillère réfléchit, hésite, ne se souvient de rien, puis tout à coup son visage s’illumine… pour se ressaisir aussitôt… Elle a bien un souvenir, mais ne veut pas le dire…
Quelle formule employez-vous pour vos cartes de visite ?
Aucune ! Pour la bonne raison que je n’en écris jamais; cela procède chez moi du même principe que pour les cadeaux… Ou bien envoyer une vraie lettre a ceux qui vous tiennent à cœur, et leur faire comprendre que l’on est prêt d’eux, avec eux, ou bien ne rien envoyer du tout. Meme si je dois passer pour une femme sans usages…
Quels sont les cadeaux qui vous ont été offerts cette année ?
Comme toujours, beaucoup de fleurs, de bonbons… mais vous savez, nous ne sommes pas très avancés dans l’époque des présents et je n’ai guère reçu de cadeaux encore. Pourtant il faut que je vous dise combien mes admirateurs sont gentils pour moi… De leur part il m’est arrivé quantité d’écharpes brodées, de châles ouvragés, de souvenirs charmants et tellement émouvants… J’ai même une admiratrice qui, chaque année, me brode pour Noël une nappe à thé… « Dans douze ans, m’écrivait-elle lors de son premier envoi, vous aurez ainsi le service complet ! » Ce sont des marques d’affections qui me touchent plus que je ne saurais dire… J’ai reçu également dans un panier merveilleusement arrangé, un magnifique poulet entouré de toutes sortes de légumes.. Vous ne pouvez imaginer le goût avec lesquels ces victuailles étaient présentées on eut dit un de ces bouquets 1830 qui s’épanouissent en corolles de papier glacé… Un sonnet accompagnait l’offrande de cet admirateur inconnu…
Petit préambule avant de passer aux choses sérieuses, l’entretien que notre Edwige Feuillère donne pour Gai Pied en 1984 à la sortie de son livre sur la Clairon n’est pas anodin.
Gai Pied est à l’époque un hebdomadaire ouvertement militant qui couvre des sujets sensibles, notamment pendant les années sida, et expose le corps masculin sans tabou (vous serez ravies, j’en suis certaine, d’apprendre que l’article consacré à Edwige se trouve entre des culs poilus, des bites et une publicité pour la revue lesbienne, Lesbia). Pas grand chose à voir avec les pieds donc, ou si peu, n’en déplaise à Wikifeet.
Même s’il est aujourd’hui considéré comme le premier hebdomadaire gay au monde, à l’époque de sa parution il fait scandale, il dérange, il est sans cesse menacé d’interdiction, ou de censure et les personnalités publiques de l’époque ne se bousculent pas pour y apparaître (à l’exception de quelques rares personnages comme Barbara, Gréco, Gainsbourg ou encore Sartre.)
Edwige Feuillère, aimée des homosexuels et touchée par la cause ose, elle, quitte à surprendre… certains.
Bonne lecture.
Gai pied Hebdo n 104 / 28 Janv. 1984
Edwige Feuillère “Le cinéma fait le trottoir pour le théâtre.”
Une très grande actrice du théâtre et du cinéma français écrit une « fausse » autobiographie. Elle dit « je » mais ce n’est pas de sa propre vie qu’il s’agit. Comme sur la scène oú Edwige Feuillère se confond avec son personnage, elle a voulu dire sa passion du théâtre, les grandeurs et les servitudes du métier de comédienne au travers d’une vie, celle d’une autre immense comédienne, deux siècles plus tôt, Claire-Josèphe Hippolyte Léris, surnommée Clairon de La Tude.
Je pourrais répondre par une boutade : la maison Albin Michel m’a fait un contrat ! Je suis la première à inaugurer une série consacrée aux grands acteurs d’aujourd’hui. Ce qui, déjà, est une excellente idée quand on sait l’intérêt que porte un acteur à tout ce qui, de près ou de loin, a un rapport avec son métier !
Mais pour ce qui est de Mademoiselle Clairon, cela remonte à une trentaine d’années quand je jouais la pièce de Claudel : Partage de midi, en Allemagne. Quand nous sommes passés à Anspach (Bavière), le responsable de l’alliance française, qui m’escortait et qui connaissait bien le théâtre, m’a rappelé que la Clairon avait régné dans cette principauté pendant treize ans. Favorite du margrave d’Anspach, elle avait régenté la vie politique et culturelle… et curieusement, le seul souvenir qui restait d’elle c’était… un petit pain dit « à la Clairon ». Elle avait exigé que le cuisinier du palais lui fasse des pains spéciaux pour son petit déjeuner. Dans mon livre, il y a un chapitre ou le fils du cuisinier, jeune et beau, les lui apporte. Quelque chose de trouble passe entre elle et le jeune homme. Dans mon premier livre : Les feux de la mémoire, j’avais déjà noté ce qu’il y avait de drôle et de dérisoire pour cette actrice qui, après une vie consacrée à plaire, à faire du théâtre, à connaître même une certaine popularité politique, ne laissait, deux siècles plus tard, que le nom d’un petit pain !
« Je ne peux pas écrire et jouer en même temps. »
Des amis m’ont invité à me mettre au travail. Quand je joue il me faut être complètement disponible pour la représentation du soir. J’ai commencé à écrire avant la reprise de Cher menteur que nous jouons à l’Athénée avec Jean Marais. J’en avais écrit un bon tiers : j’ai laissé tomber. Puis j’ai écrit un second tiers quand la pièce s’est arrêtée. J’en avais ras le bol ! Reprenez vos billets… Ils ont insisté. Ils avaient raison. Quand j’en ai fini avec La nuit de l’été, le 25 février dernier, j’ai terminé le livre. Commencé dans le Cantal, je l’ai continué en Charente et achevée en Normandie ! Mais ce qui m’intéressait particulièrement, c’était la vie prodigieuse de la Clairon qui, partie de rien, était a vingt ans l’amie de ce qu’il y avait de plus grand dans le monde, dans la finance, les arts et les lettres… Le moteur de son ambition, c’est qu’elle était une bâtarde. Elle était née d’une ouvrière en lingerie. Son père devait être un jeune sergent rencontré par sa mère qui était loin d’être vertueuse !
La Dame aux camélias
A la fin de la biographie, quand elle délire, c’est ce petit sergent qu’elle voit. Il dit : « Je suis colonel de la garde de Louis XV et je t’apporte ce pli ». Ce pli, c’est l’annonce de sa mort sous le nom de marquise de Flanelle d’Oraison de Tourbes, du nom d’un homme qu’elle-même n’a pas voulu épouser pour ne pas trahir sa condition d’actrice. Cette femme, ambitieuse certes, vénérait son metier – et vous savez combien être acteur vous mettait alors au ban de la société bien pensante et vous excluait de la religion. Etre acteur a toujours été (même aujourd’hui, pour d’autres raisons) un pari, un jeu au sens noble du terme. Avoir du talent ne suffit pas. Il faut de l’acharnement. On a du talent contre quelqu’un, en luttant contre ses origines contre quelqu’un qui vous a humilié. Cette petite bâtarde a ressenti tout cela très tôt, quand elle avait sept ans !
La petite Clairon ne voulait pas travailler de ses mains et s’entêtait à refuser le travail manuel. Elle elle n’était pas spécialement belle. Elle est « devenue » belle ! C’est le cas d’un personnage que j’ai beaucoup joué sous le nom de La Dame aux camélias. Alphonsine Plessis était une petite Normande misérable. A quatorze ans, Elle ne savait ni lire ni écrire. A dix-huit ans, après avoir été la maîtresse du duc X, du prince Z, elle tournait des billets absolument parfaits et jouait des valses de Chopin.. En quatre ans elle avait rattrapé toutes les bonnes femmes de la haute société !
Parler de la Dame aux camélias, qu’Edwige Feuillère a joué des centaines et des centaines de fois, à plusieurs époques de sa carrière, c’est revenir à son immense talent de comédienne et a plus de quarante années de théâtres et de cinéma. Edwige Feuillere a joué les plus grands auteurs, a incarné les plus beaux roles féminines dans des pièces (L’aigle à deux têtes, Pour Lucrèce, La folle de Chaillot, La vielle dame indigne, Partage de midi…) et des films (L’aigle à deux têtes, la duchesse de Langeais, Clair de terre, le blé en herbe, Julie de Carneilhan, Olivia..).
Je suis restée deux ans et demi à la Comédie Française. On m’offrait des contrats au cinéma. J’ai quitté la Comédie Française. Pendant sept ou huit ans, j’ai fait des films, des bons et des mauvais. J’étais arrivée à une sorte de vedettariat international. Et puis tout d’un coup, vers l’âge de vingt-huit/trente ans, j’ai pensé que je n’étais pas faite pour ça ! Je suis retournée au théâtre et j’ai refusé des films parce que je ne peux pas faire les deux en même temps. Le théâtre demande un don complet : ça mobilise l’intelligence, la responsabilité, l’attention; quand je joue, je me prépare à la représentation du soir dès le réveil et à travers toutes mes activités, c’est toujours de cette présence sur scène qu’il s’agit. D’ailleurs on ne joue pas de la même manière chaque fois. Les incidents privés, les réflexions, les lectures du jour influencent le jeu de l’acteur. Le soir, quand le rideau se lève, on livre un combat, il faut tenir les gens, mener le quadrige. Notre être secret se livre… mais dans une pudeur extrême parce qu’il passe justement par la démesure du personnage qu’on recrée. Jouer est passionnant, l’impression est physique, une sorte de bonheur qui passe par le corps. Je ne voulais pas perdre cette profonde respiration quotidienne. Je vis pour mon métier. Le cinéma m’éloignait de tout cela. Les films sont devenus secondaires. Nécessaires (comme aujourd’hui la télévision, j’ai interprété un rôle dans un feuilleton à succès : Les dames de la côte), les films font connaître un acteur au grand public. Il peut ainsi « récupérer » son public de théâtre. De nos jours c’est indispensable ! Mais notre métier, c’est d’être présent physiquement sur une scène , d’être, comme le mot l’indique si bien, l’interprète d’une œuvre qui le dépasse. L’acteur prête son corps, sa voix, son talent… Une sorte de médium.
Edwige Feuillère reconnaît qu’elle a eu de la chance d’être une actrice très célèbre alors que le théâtre était à son apogée. Elle pense que le cinéma et la télévision annulent la part créatrice du spectateur. La tension psychologique nécessaire au théâtre n’existe plus. Quand il voit jouer des acteurs, l’individu, même s’il est encore appartement passif, traverse une sorte de psychodrame intime. Il délégue à l’acteur, vivant et en action devant lui mais en même temps à distance au sein du cérémonial, le soin d’exalter ses rêves, de clarifier ses angoisses, de mettre en scène les passages obscurs de son existence (un peu comme l’enfant qui se libère au travers des contes de fée).
Aujourd’hui les gens ne savent plus écouter. Les jeunes vivent au temps des décibels : plus c’est fort, plus ils sont noyés dans une musique qui les drogue mais les oublie, plus cela leur paraît beau. Ils ont beaucoup de mal à suivre un acteur qui ne hurle pas. Ils refusent d’entrer dans cette communion où bien sûr, on doit aussi s’écouter soi-même. Les références ne sont plus les mêmes. Quand on aime le théâtre et que l’on assiste individuellement (qu’on ne s’accroche plus à quelque chose de collectif, dans une émotion banalisée), il se produit un miracle, surtout si on peut lire l’œuvre après avoir vu la pièce. J’ai eu autrefois des expériences extraordinaires : je jouais Sodome et Gomorrhe qui est une pièce de Giraudoux très hermétique. L’auteur s’est inspiré de la situation que nous vivions sous l’Occupation. Une sorte de fin du monde. Les gens venaient me voir jouer parce que j’étais une vedette de cinéma très connue. Il me disait « C’est une pièce difficile, on n’a pas bien compris… ». Je leur expliquais le sens de la pièce et je me disais : « Le cinéma fait le trottoir pour le théâtre ». Ils revenaient quinze jours plus tard, ils avaient lu la pièce. Si les spectateurs sont amenés à lire Shakespeare, Racine, Claudel, le théâtre, au-delà de l’apaisement et de la joie qu’il provoque dans l’immédiat, a un rôle éducatif incontestable. Pour moi c’est encore plus fascinant parce que j’ai joué (souvent pour la première fois) les pièces de grands auteurs vivants. J’ai joué Claudel, Giraudoux, Cocteau. Je les connaissais, ils venaient me lire leurs pièces. La voix ressemble à l’œuvre. Je me souviens des phrases dites par chacun d’eux. La voix et leur fiction, leur accent même, correspondaient à leur écriture. Les phrases de Cocteau quand il m’a lu L’aigle à deux têtes, c’étaient de petites phrases nettes, directes, électrisées (comme il l’était dans la vie). Giraudoux déroulait ses phrases en spirales élégantes, Paul Claudel, c’était vraiment le paysan… ses phrases remuaient lentement la terre… Toute petite fille je récitais Racine, Lamartine et, parce que mon père était italien, je lisais à haute voix Dante… en italien. J’aimais les mots pour leur musique et leur pouvoir d’évocation. Travailler avec les écrivains eux-mêmes et jouer leur pièce devant eux reste une des plus fortes satisfactions de ma vie. Un acteur est seul, mais il est porté par des personnages de haute stature, il est chargé de dire des paroles « à résonance », je veux dire des phrases qui définissent, au-delà du sens, une sorte de vérité-légende éternelle. L’acteur de théâtre n’a pas besoin d’être psychanalysé…
Les femmes
Edwige Feuillère a toujours eu beaucoup de succès auprès de son public feminin. À la scène, à l’écran, elle a très souvent incarné des rôles de femmes solitaires mais séduisantes. Des femmes qui maîtrisent leur destin, des femmes qui affrontent l’homme à égalité. Séductrice mais libre vulnerable mais forte elle donne de la femme une image à laquelle les spectatrices aiment s’identifier.
J’ai joué des personnages qui étaient passionnants. C’est moi et ce n’est pas moi que les spectateurs aiment. La Dame aux camélias m’a apporté des passions féminines parce que toutes les femmes rêvaient d’être ce personnage aimé, qui mourrait d’amour ! Quand j’ai joué Partage de midi, c’était aussi assez extraordinaire parce que les femmes, même si elles étaient très simples, sentaient qu’il y avait là un engagement total de la créature féminine, l’esprit mais aussi le ventre… Les femmes sont plus sensibles et elles sont moins gâtées par la vie. Le rêve peut prendre pour elles plus de place que l’action. Dans des films que je dirais secondaires mais qui ont eu une audience internationale grace aux ciné-clubs – je pense au Blé en herbe, à Julie de Carneilhan, à Olivia qui osait adapter à l’écran un roman qui montrait la passion d’une eleve pour son professeur/femme et aussi la liaison entre les deux directrices d’un établissement scolaire pour jeunes filles de la meilleure société – j’incarnais des roles de femmes « differentes ». Cela m’a valu de véritables passions féminines. Certaines allaient voir le film 25, 30 fois ! Elles s’identifiaient complètement à moi à travers ce personnage.
Quant à Olivia, si c’est un film qui a plu à beaucoup de femmes (le courrier que j’ai reçu !) et à certains hommes, il a été pour l’époque considéré comme scandaleux ! Mon tapissier était indigne : « J’ai emmené ma fille voir votre film, c’est crapuleux ! » On était en 1950. Aujourd’hui c’est un film romantique…
La vie d’artiste
La question qu’on désire toujours poser à un acteur, c’est de savoir comment il trouve l’équilibre entre le spectacle, où il compose un personnage, et la vie privée.
Un acteur joue tout le temps. Je veux dire que le métier de comédien, on ne peut le faire que si on a le feu sacré. C’est une passion. Elle mobilise l’être dans son entier. Je l’ai déjà dit : je ne peux pas tourner un film l’après-midi et jouer au théâtre le soir. Il ne faut pas vous imaginer que l’acteur de théâtre est riche. C’est un métier très dur. Chaque rôle que l’on joue est un pari. Le succès ou l’échec. Chaque soir on livre un nouveau combat. Aujourd’hui le métier d’acteur de théâtre est très difficile. Les théâtres sont désertés. C’est pourtant le plus exaltant des métiers. J’ai la vie que j’ai choisie. Depuis l’âge de cinq ans je rêvais d’être actrice. Mon père était italien, ma mère française. Je me suis créée une patrie à moi, un monde, une obsession, une unique passion : le théâtre.
Mes hommes
J’ai joué La Dame aux camélias avec les plus beaux hommes de théâtre. J’ai « tué » plusieurs Armand successifs alors que je renaissait chaque fois dans le rôle de la dame. J’ai eu comme partenaire l’inoubliable Pierre Richard-Willm, Jacques Berthier, qui était si beau, Jean-Claude Pascal, Paul Guers, qui fut mon dernier Armand. Dans Partage de midi, j’ai joué avec Pierre Brasseur et Jean-Louis Barrault (J’ai aussi tourné trois films avec Brasseur). Jacques Dacqmine et Jean Servais ont été aussi mes partenaires dans cette pièce. Je connais très bien Jean Marais. Nous avons joué ensemble L’aigle à deux têtes, au théâtre et au cinéma. Et, des années plus tard, nous avons été sur la scène en duo pour une pièce à partir des lettres de Bernard Shaw : Cher menteur. On s’aime bien, Jean et moi. Tous les deux, nous avons travaillé avec Cocteau. Nous avons en commun le souvenir de ce merveilleux poète. Nous nous aimons et nous nous apprécions beaucoup plus maintenant que dans notre jeunesse. Autrefois, nous avions chacun nos histoires, nous nous retrouvions sur scène. C’était un bon camarade. Avec l’âge, il est devenu très bien, Jean Marais ! Lui aussi a essayé d’améliorer ce que Dieu lui a donné. Jean Marais a beaucoup travaillé. Il a comme moi l’amour du théâtre. Il a toujours veillé à approfondir son travail. Je pense que vous avez vu son spectacle sur Cocteau. C’est très beau. Jean Marais et moi avons eu une longue histoire d’amitié et de théâtre. La liste des hommes avec qui j’ai joué au théâtre et au cinéma est très longue. J’ai joué avec beaucoup de très grands acteurs.
Propos recueillis par Hugo Marsan et Giovanni Monaco.
Article publié dans le Ciné Télé-Revue numéro 33 du 14 Août 1959 qui nous offre un petit aperçu de l’amitié profonde et sincère qu’entretenaient Edwige Feuillère et Michèle Morgan. La petite ville thermale de Challes-les-eaux en aura été le témoin privilégié pendant près de 40 ans car elles s’y retrouvaient régulièrement ensembles—du moins, lorsque leurs emplois du temps respectifs le permettaient.
Loin des feux de la rampe Edwige Feuillère et Michèle Morgan ont partagé de courtes mais bienfaisantes vacances
Par Jean-Marc CAMUS
Pour Michèle Morgan et Edwige Feuillère, les vacances ne sont déjà plus qu’un souvenir. Un souvenir d’autant plus beau d’ailleurs que l’une et l’autre ont toujours beaucoup de peine à s’échapper de ce cercle des “sunlights” qui les retient prisonnières, prisonnières du succès, de la célébrité et de leur renommée de monstres sacrés. Ce qui est exceptionnel aussi, c’est que toutes deux avaient choisi le même havre de détente – Challes-les-Eaux – et la même époque. Les habitants de la charmante ville d’eaux n’en sont pas encore revenus : ils connaissaient et même fort bien, Edwige Feuillère, qui, chaque année, vient dans le calme et la tranquillité faire une cure de repos. Mais Michèle Morgan, elle, a étrenné Challes-les-Eaux, l’adoptant d’emblée. Elle craignait la curiosité des gens, mais son amie Edwige bien vite la rassura : “Ici, on est tranquille, on vous laisse en paix. Tu seras vite adoptée et tu ne devras pas user de ruses d’Indien. Je parle d’expérience”. En effet, Michele a pu courir les magasins, se promener en rue, vivre tout simplement comme une estivante (presque) anonyme. On la regardait, on l’admirait, bien sûr, mais la curiosité n’avait rien d’intempestif, elle était faite d’estime et d’affection. Au terme du premier jour, Michèle Morgan était conquise. Et Edwige Feuillère heureuse de voir son amie aussi relaxée.
A Challes-les-Eaux, Edwige Feuillère et Michèle Morgan, ici en compagnie de leur agent Olga Horstig-Primuz, ont oublié les feux de la rampe et les “sunlights”.
Une grande amitié unit, depuis de longues années, ces deux comédiennes de premier plan. On dit si volontiers que les stars se détestent entre elles, qu’il est agréable de détruire cette légende gratuite. Certes, il est des vedettes qui ne peuvent, comme on dit, se sentir, qui se jalousent et pratiquent l’une envers l’autre, la loi du milieu. Mais tel n’est pas le cas de Michèle et Edwige. Elles sont également douées, ont autant de succès l’une que l’autre, jouissent d’une réputation internationale. Et puis, elles ont l’une pour l’autre une grande, une inébranlable estime. Sur ces bases, on construit une amitié à vie.
Sous les ombrages du parc de l’Hôtel du Château, ces deux grandes vedettes ne sont plus que de simples estivantes.Très détendues, heureuses de vivre, elles n’ont que peu parlé de leur métier. “Oublions ce tyran”, ont-elles convenu. Qu’elle serait prestigieuse la tête d’affiche qui réunirait ces deux grands noms ! Mais ici Edwige et Michèle se reposent cent pour cent dans un merveilleux cadre de verdure.
Il n’y a guère à dire au sujet de ce séjour à Challes-les-Eaux. Il a été consacré à un repos bénéfique et nécessaire. La seule concession faite par Michèle a son metier a été qu’elle a emporté une dizaine de scénarios. Ils lui étaient proposés à Paris, elle en a pris connaissance dans le recueillement loin des bruits de la capitale. Et elle s’est préparée à une grande rencontre : avec son fils Mike, séparé d’elle, de par la volonté de son père, depuis de longs mois. Pour revoir Mike, Michèle est allée en Californie, où elle passera un mois. Elle était à la fois anxieuse et joyeuse à l’idée de cette réunion devenue pour elle une obsession. Edwige Feuillère, elle, avant de regagner Paris, a fait un crochet par la Suisse. Au début de septembre elle reprendra pour la dernière fois, le rôle où elle est incomparable : celui de “La Dame aux Camélia”. C’est Paul Guers qui, cette fois, sera son Armand Duval. Ensuite suivra une tournée en Belgique et en Suisse avec “Lucy Crown”, son grand succès parisien de la saison dernière. Ce n’est qu’en mars qu’elle pourra songer au cinéma. À moins que se réalise un autre projet qui lui tient à cœur : aller défendre le prestige du théâtre français – avec “Phèdre” et « la Dame aux Camélias” – en U.R.S.S., Yougoslavie, Roumanie et Pologne. Pourrait-on rêver ambassadrice plus prestigieuse ?
Cet article a été publié dans le Filmagazine du 23 décembre 1947.
EDWIGE FEUILLÈRE… derrière ses lunettes noires
Par Jean Vietti
Image romantique d’une Reine qui joue avec le miroir des eaux.
“A l’admirable, à l’adorable, à ma Reine, à Edwige…”
C’est en ces termes que Jean Cocteau dédicaça à celle qui est désormais l’une de ses plus merveilleuses interprètes, le livre qu’il a publié il y a quelques semaines sous le titre : “La difficulté d’être”. Edwige Feuillère est effectivement une reine admirable et adorable. Reine des comédiennes, reine du cinéma, reine de la vie. Majesté naturelle qui dépasse son rôle d’impératrice dans “L’Aigle à deux têtes”, elle est l’une des plus impressionnantes personnalités du monde artistique français. Et des plus grandes, par le talent et le prestige. Il est difficile de parler d’Edwige Feuillère, parce qu’elle n’est pas accessible à toutes les facilités dont on auréole généralement les vedettes. Pourtant, derrière l’actrice que vous aimez, que vous admirez, il y a une femme. Notre excellente consœur Simone Dubreuilh a trouvé une formule parfaite pour la définir : “Mon amie Edwige, dit-elle, ne ressemble à personne et pas toujours à elle-même”.
La Reine a mis ses lunettes noires et, dans une pose apprêtée, s’amuse à jouer à la vedette.
Mais le naturel revient toujours au galop : voici Edwige souriante et simple.
Et pourtant, derrière les lunettes noires de la star, derrière la Marguerite Gauthier de la scène, derrière “L’honorable Catherine” ou “Lucrèce”, Edwige Feuillère existe. C’est un être merveilleux, plein de qualités, plein de charme et d’intelligence. Je lui ai posé un certain jour quelques questions sans importance. Mais je voudrais ici en rapporter les réponses parce qu’elles dévoilent tout de même un peu les préférences et les goûts (physiques et moraux, si je puis dire !) de cette grande vedette. Nous pourrons peut-être ensuite tirer des conclusions…
– Où et comment voudriez-vous vivre ?
– Loin d’ici, une autre vie…
– Quelle est votre occupation favorite ?
– Imaginer !
– La couleur que vous préférez ?
– Le rouge…
– La fleur que vous préférez ?
– La tulipe…
– Vos prénoms préférés ?
– Jean, Catherine… et beaucoup d’autres.
– Votre qualité favorite chez l’homme ?
– La sincérité !
– Votre qualité favorite chez la femme ?
– La générosité…
– Votre conception du bonheur ?
– Une bonne santé et une mauvaise mémoire.
– Votre conception du malheur ?
– L’esclavage : celui qui nous soumet à un régime, à un être ou à une passion.
– Vos héros favoris dans la vie ?
– Ceux que je rencontre chaque jour et qui méritent mon admiration et mon estime à plus d’un titre.
– Vos héros favoris dans la littérature ?
– Celles et ceux qui ressemblent, qualités et défauts, aux êtres que j’aime.
– Pour quelles fautes avez-vous le plus d’indulgence ?
– J’essaie d’en avoir pour toutes les fautes et je trouve à chacune d’elle des raisons d’excuser ou de pardonner.
– Vos aversions particulières ?
– Je ne déteste rien, ni personne…
– Votre cuisine et votre boisson préférées ?
– … Je ne sais pas !
L’imaginative Edwige surprise par l’objectif alors qu’elle rêve d’on ne sait quelle évasion.
Comme il est facile après cela de déduire que l’on trouve chez Edwige Feuillère un grand désir d’indépendance mêlée à une certaine incertitude qui doit lui venir d’un sens imaginatif très développé. Ainsi elle dit ne rien détester, elle est clémente à l’excès, généreuse sans doute, et n’arrive pas à s’intéresser à la plus prosaïque de nos questions sur la boisson et la cuisine. Edwige nous apparaît donc comme peu attachée aux servitudes matérielles. C’est avant tout une cérébrale et une imaginative. Le rouge et la tulipe, comme couleur et fleur favorites, peuvent chez elle nous laisser supposer aussi une certaine recherche de l’effet et de la pose. Superficiellement bien entendu. Voilà peut-être la femme qui se cache parfois derrière les lunettes noires de l’actrice.
Pourquoi ne pas le croire ? Puisqu’au fond ce portrait répond assez à l’attente du cœur et de l’âme.
La belle souveraine des écrans français, l’impératrice de nos scènes, est une grande dame de la vie. Solitaire, passionnée de son art, étrangère à tout le factice du métier, elle est celle qui déclare
“J’aime mieux lire que vivre. L’imagination du cœur est plus riche que la plus belle aventure qu’on puisse vivre”.
Elle est celle qui a pour devise :
“J’ai ce que j’ai donné”.
Acte d’humilité et acte de foi, qui nous permet de dire à Edwige Feuillère qu’elle a dû beaucoup nous donner, et plus encore, pour que nous ayons tant de raisons valables de l’admirer, avec ce culte reconnaissant qui n’atteint que les divinités.
Article publié dans Le soleil, un journal quotidien québécois, du 22 Janvier 1957.
Le cinéma est un travail de puzzle… déclare Edwige Feuillère
Belle, harmonieuse… Voilà les mots qu’on associe toujours à son image. Mais chaque fois qu’on la qualifie de grande dame du cinéma français, elle s’insurge ou rit.
Il y a un mythe Edwige Feuillère :
– Un mythe, hélas ! Oui, s’exclame-t-elle. Le public s’est toujours irrité parce qu’il croyait que cela cachait un mystère. La vérité beaucoup plus simple est que je n’ai jamais utilisé ma vie privée pour ma publicité.
Il faut convenir que, dans ce domaine, elle a bien réussi à garder le secret. Nul n’a connu ses épreuves ou ses joies sans y avoir été convié par elle. Cependant, ce n’est pas une attitude qu’elle s’est composée. Elle souscrit volontiers à toutes les nécessités de son métier. Elle aime rire, manie l’ironie, se moquant pour commencer de sa propre légende. Elle vient d’achever “Le septième commandement” un film d’aventures et d’humour.
– J’y suis une femme escroc, a-t-elle dit, ravie. Nous nous débattons, Jacques Dumesnil, Maurice Teynac, Jacques Morel et moi, dans une intrigue sentimentale-policière traitée légèrement. Et comparativement aux films dramatiques, je trouve que c’est bien reposant.
Lorsqu’on connaît tant soit peu Edwige Feuillère, on ne s’étonne pas de la joie qu’elle a eu à tourner ce rôle : les scènes légères, les situations burlesques l’enchantent. C’est d’ailleurs avec le plus grand comique de l’écran français, Fernandel, que, toute débutante, elle avait tourné son premier film.
– Ah ! Dit-elle, comme c’est moins facile de plaire en amusant. Comme on marque mieux par le drame. Toutes les lettres que j’ai reçues à propos de mes films en témoignent. Les gens sont reconnaissant sur l’instant – à ceux qui les ont distraits, mais ce qui reste en eux, c’est le souvenir d’une émotion.
A la question rituelle touchant ses préférences au sujet du théâtre et du cinéma, Edwige Feuillère déclare :
– On ne peut pas se sentir tout à fait satisfait de ce travail de puzzle qu’est le cinéma. Il ne procure que des impressions fragmentaires. Ainsi, jusqu’à la fin de mes jours, je me souviendrai d’avoir “joué” le “Partage de midi” tandis que de tous mes films je n’aurai gardé que des sensations de voyages… Certains plus marquants que d’autres, c’est tout.
Quoi qu’il en soit, soixante films et d’innombrables pièces jouées sur d’innombrables scènes n’ont pas voilé aux yeux de la grande Edwige Feuillère, la vision du monde. Alors qu’on la considère un peu comme une créature de fiction, elle est restée humaine, simple et lucide.
On sait que chacun de ses films est une démonstration de son élégance. Or il fut un temps où nul n’aurait soupçonné qu’une telle renommée pût être jamais la sienne. Un temps où mademoiselle Cunati, (nom réel d’Edwige Feuillère), secrétaire, se distinguait au contraire par un physique banal et assez lourd. Secrétaire, mais possédée par l’amour du théâtre. Banale d’aspect mais ambitieuse, intelligente, prête à tous les sacrifices qu’il faudrait pour acquérir un physique et un métier de comédienne.
C’est cette volonté tendue, guidée vers l’art dramatique et entièrement consacrée a lui qui a fait d’Edwige Feuillère, une grande dame parée de l’autorité qu’eurent Sarah Bernhardt et Réjane. Une autorité qu’on ne rencontre plus souvent de nos jours… Grande dame, elle ne l’est pas seulement quand elle porte des robes du soir et des déshabillés somptueux. Elle le reste aussi lorsque, vêtue d’un chandail et d’un pantalon, les cheveux ramassés sous un foulard, elle parcourt la petite île scandinave que des amis mettent parfois à sa disposition :
– Une île de pêcheurs, battue par la mer et le vent, avec pour seule visite, celle de l’hydravion qui dépose le courrier…
A Paris, Edwige Feuillère aime vivre dans un cadre harmonieux, ce qui lui semble indispensable, affirme-t-elle, à l’harmonie intérieure. Elle demeure du côté des Invalides, dans un quartier paisible, aéré, aux vastes perspectives. L’appartement donne sur les frondaisons du Champ de Mars, avec la Tour Eiffel toute proche. A peine a-t-on franchi le seuil que le théâtre est là, Edwige Feuillère a son musée de souvenirs. Quand elle a quitté la scène sous les applaudissements et les leurres, elle retrouve ici la même émouvante présence de personnages prêts à renaître. Ses goûts se traduisent par une abondance de fleurs, un choix de bibelots précieux : des porcelaines, une volière remplie d’oiseaux de verre. A ce secrétaire de la Renaissance italienne, et qui est “à secrets” Elle s’assied pour écrire et lire. Elle est, on le sait, l’une des vedettes qui étudient le plus consciencieusement les lettres et les scénarios et pièces qu’on lui envoie. Les livres de sa grande bibliothèque donnent la preuve que rien de ce qui touche à l’art ne lui est étranger.
La grande harmonie qui l’habite régit tout son comportement. Sa vie est active sans fébrilité. Tout y trouve place : travail, loisirs, détente. Son emploi du temps est minutieusement minuté. Un petit papier posé sur sa table de chevet porte des indications : studio, essayages, répétitions, selon les cas, et, bien souvent, tout cela à la fois. Dès le réveil, elle est fixée. Son premier déjeuner se compose de fruits, de thé. A midi, ce sera un steak, des laitages, des crudités. De longues marches à pied, par n’importe quel temps. “C’est le secret de l’équilibre”, dit-elle. Pierre Balmain, depuis de longues années, la compte parmi ses clientes préférées, l’une de celles qu’il habille avec le plus de plaisir. Et, chaque soir, ayant accompli point par point tout le programme de la journée, Edwige Feuillère remplace le petit papier par un autre qui réglera son temps du lendemain.
La rubrique de Micky dans la revue Ciné-Miroir du 27 Septembre 1946.
Une grande dame…
Dans le métro qui me conduisait vers le bel immeuble du Champ-de-Mars où Edwige Feuillère se repose des fatigues du studio, j’essayais de surmonter mon apprehension en me rappelant ses films : depuis Une petite femme dans le train, jusqu’à Tant que je vivrais, en passant par l’Emigrante, Mister Flow, la Dame de Malacca, J’étais une aventurière, Matricule 33, l’Honorable Catherine, La Duchesse de Langeais, et bien d’autres que j’oublie ! Mais, pour moi, Edwige Feuillère, c’est surtout la Dame aux Camélias. Car c’est dans cette pièce, qu’elle jouait avec Pierre-Richard Willm, que je la vis en chair et en os pour la première fois. Je n’étais encore qu’une petite cousette à 3 fr.50 de l’heure, mais j’y allais bravement de mes vraies larmes lorsque la grande comédienne joua ce rôle devant moi… C’était bouleversant ! Et voila que je me trouvais enfin devant la porte de la Dame aux Camélias.
– “Allons, Micky, sois brave !” me surpris-je à dire tandis qu’une femme de chambre m’introduisit dans un immense salon dont les baies laissaient apercevoir les belles perspectives du Palais de Chaillot. Je m’assis gauchement sur le bord d’un fauteuil et j’inventoriai indiscrètement le mobilier d’un goût parfait que j’avais sous les yeux. Les mots me manquent pour vous décrire comme je le voudrais les splendeurs de cet ensemble rouge et noirs tranchant sur le fond clair des murs. A première vue, ce salon faisait penser à ces fastueux décors de studio que l’on voit dans les grands films mondains; mais, en y regardant de plus près, on s’apercevait que la maîtresse de maison avait su mettre ici et là de multiples notes personnelles : saxe délicats et charmants, broderies finement ouvragés, lampes précieuses, guéridons de prix supportant des vases anciens d’où surgissaient de magnifiques roses. Des roses, des roses, partout des roses !
– Bonjour, mademoiselle, je ne vous ai pas fait trop attendre ?
J’ai reçu un petit choc au cœur. C’était la belle voix d’Edwige, celle qui sait trouver au cinéma des accents si émouvants. Mais je dois dire que là s’arrête la comparaison car, à la ville, Edwige Feuillère est très différente de l’actrice, aussi grande dame certes, mais moins intimidante a force de simplicité et de gentillesse naturelle, je lui dis.
– Oui, je sais, je passe pour une vedette inaccessible et hautaine parce qu’en dehors de mon travail, je ne fréquente guère les endroits ou il faut se montrer et les lieux de plaisir. Il parait aussi que je fais la loi sur les plateaux ! Tout cela parce qu’adorant mon métier, je me permets de donner mon avis de temps en temps !
J’avais méchamment pensé que notre “grande dame du cinéma”, comme on l’appelle, répugnerait à me parler de son enfance, de ses débuts, mais pas du tout. Edwige est née le 29 Octobre à Vesoul, d’un père italien et d’une mère alsacienne. Elle s’appelait alors Edwige Cunati. Elle fit ses études à Dijon comme une brave petite provinciale et joua la comédie dans la troupe du lycée. Très vite, elle se passionna pour le théâtre, mais, comme ses parents s’opposaient à ce qu’elle en fasse, elle partit seule pour Paris.
– J’arrivais de province avec beaucoup de courage et déjà pas mal de désillusions. C’était vers 1928. Conservatoire, premier prix de comédie dans la Parisienne de Becquet, vie éreintante, attentes et déceptions, petit rôle fort déshabillé dans les aventures du Roi Pausole avec Berley, enfin début véritable au théâtre dans l’Attache d’Yves Mirande, puis Fleur de luxe au Daunou, mariage avec le jeune comédien Pierre Feuillère, essai concluant au cinéma. Edwige Feuillère était partie pour la grande gloire des planches et de l’écran… Lorsqu’elle me reconduisit enfin, nous faisions une vraie paire de grandes amies. Et votre Micky n’en était pas peu fière, vous savez !
Ci-dessous, la transcription d’un article publié dans le Photo-Journal du 18 Mai 1957.
Par deux fois, la petite… Edwige se sauva de chez ses parents !
Par Germaine Dugas
J’avais rendez-vous à 6 heures, au Saint-Denis, avec Madame Edwige Feuillère. A 6 heures précises, j’entrais au théâtre tout juste comme Madame Feuillère en sortait. Je l’arrêtais au passage et me présentais.
— Ah, bonjour, mademoiselle, je vous attendais justement. Mais si vous voulez bien venir avec nous prendre le thé, car je suis un peu fatiguée et je n’ai pas encore eu le temps… Alors nous pourrons bavarder un peu…
— Mais avec plaisir.
— Oh, permettez que je vous présente Marie-Ange. C’est la dessinatrice et créatrice de nos magnifiques costumes.
En pénétrant dans le restaurant, Madame Feuillère salua très gentiment le personnel de la maison, car elle commençait à devenir une cliente assidue. Edwige Feuillère prit un thé-citron accompagné d’une tarte aux pommes, à laquelle elle ajouta même un peu de sucre. L’interrogatoire, portant sur l’enfance de Madame Feuillère, commençait…
— J’ai eu une enfance assez exceptionnelle. Mes parents étaient des gens qui voyageaient beaucoup, d’une ville à l’autre et même d’un pays à un autre… toujours suivis de leur petite Edwige. Je les adorais. Enfant unique, j’étais aussi assez sauvage et très indépendante. C’est d’ailleurs mon indépendance qui m’a conduite à choisir le théâtre pour lequel j’avais un goût inné. Depuis ma plus tendre enfance, j’avais toujours eu un goût particulier pour les balades dans les bois, à la campagne, sur les grandes routes. Je pouvais marcher ainsi pendant des heures entières sans me lasser. Là, j’étais pleinement heureuse, me croyant seule sur la terre à respirer l’air pur et à admirer les merveilles de la nature.
Première fugue
Pour une raison qu’elle ne peut expliquer encore aujourd’hui, la petite Edwige se sauva de chez elle à l’âge de quatre ans :
— Cette fugue causa l’inquiétude que vous pouvez imaginer à mes parents. Mais la dernière que je fis, vers l’âge de dix ans, faillit me coûter la vie. Je partis de la maison et je m’éloignais dans la direction des marécages. Ce n’est que plusieurs heures plus tard que mes parents, constatant ma disparition, se mirent à ma recherche, accompagnés d’agents de police et de volontaires. Naturellement, on me retrouve. Ma mère, qui était une femme très douce, me “battit comme plâtre”. Je me rendis compte, pour la première fois, que je venais de faire de la peine à ma maman et je me mis à pleurer… Et je lui jurai de ne jamais plus recommencer !
Edwige Feuillère tint parole. Vinrent ensuite les études scolaires. Elle passa, me dit-elle, plus de temps dans les couloirs que dans la classe, assise devant le professeur.
— Notre costume, comprenait un chapeau qui, l’été, était fait de paille d’Italie. Alors ma plus grande distraction consistait à prendre le chapeau de mes compagnes, à leur insu. Je tirais sur le fil central, ce qui amenait la décomposition du chapeau… et me méritait également des promenades dans les couloirs du collège !
Nulle en math…
Autant l’élève Edwige Feuillère était brillante dans les matières touchant le français, la composition, l’histoire, autant elle était nulle en mathématiques, calcul, algèbre et géométrie. Mais elle avait toujours une idée fixe : devenir comédienne. Naturellement, ses parents essayèrent par tous les moyens de la décourager. Mais rien n’y fit : elle fut comédienne, pour notre plus grande joie.
— C’est très agréable de causer comme ça, me dit alors Madame Feuillère en consultant sa montre, mais il faut tout de même que je me rende au théâtre pour commencer mon maquillage et mes préparatifs. Si vous voulez m’accompagner à ma loge, je vous donnerai quelques photos.
— Mais certainement.
“Chambre à louer”
Chemin faisant et tout en continuant de parler de son métier, Edwige Feuillère me montra une affiche de “chambre à louer”, sur une maison.
— Vous voyez cette annonce? Eh bien ! Il y a vingt ans qu’on n’a pas vu ça en France ! En arrivant au théâtre, Edwige Feuillère me fit remarquer que l’on avait encore enlevé (des admirateurs pour sûr!) les photos qui accompagnaient les affiches de ses spectacles à Montréal.
— Et ça recommence chaque fois qu’on les remplace ! Ce sont les photos de “Phèdre” qui disparaissent le plus vite. C’est probablement un amoureux de “Phèdre” ! Vous savez que ça commence à nous coûter cher à la fin, car ce sont des photos très dispendieuses.
— Tant mieux… pour vos admirateurs !
Une fois dans la loge, Madame Feuillère me remit les photos promises. Je la quittais vite car je m’aperçus qu’elle était en retard par ma faute. A la sortie du Saint-Denis, je revis par la pensée cette grande dame du théâtre, et je notais que malgré sa démarche altière, son assurance et la grande confiance en elle-même qu’elle semble montrer, Madame Feuillère laisse parfois deviner, malgré elle, une timidité presque enfantine. Ce qui est tout à fait charmant et nous la rend encore plus sympathique.
Une fiche signalétique donnerait à peu près ceci : taille 1m65. Poids 49kg., yeux marrons, cheveux châtain clair. Signe particulier : sait chanter et n’en profite pas. Mais, se fier à une telle description n’aboutirait qu’à une notion par trop sommaire et erronée quant à la véritable personnalité d’Edwige Feuillère. Personnalité à la fois complexe et attachante qui fait que cette souveraine de l’écran sait aussi être une dame. Et quand nous disons une dame c’est en attribuant à ce qualificatif toute sa signification et en lui restituant certaines vertus des jours passés.
Ce qu’on ne vous a jamais dit sur elle
Ceci mis a part, Edwige Feuillère n’est pas à la ville, ce que ses admirateurs pourraient avoir tendance à imaginer. Vivant repliée sur elle-même, accueillant ses amis avec d’autant plus d’abandon que sont de vrais amis, la plupart du temps, étrangers au cinéma, la “Duchesse de Langeais” abandonne volontiers son auréole pour se soumettre aux services non négligeables de maîtresse de maison. Comme telle, Edwige Feuillère nous apparait sous son vrai jour et nous remet en memoire ce que Christian Bérard (qui pourrait mieux connaître une femme que celui qui l’habille ?) disait d’elle un jour : “Pour comprendre Edwige, il faut voir qu’elle est blonde et mince et savoir qu’elle est née brune et potelée.” La carrière d’Edwige Feuillère, nous voulons dire cet effort lui ayant permis de “fabriquer” le personnage qu’elle est devenu, sans cesser pour autant de demeurer celui qu’elle était : c’est d’abord, le triomphe de la volonté. Volonté de plaire, volonté d’être belle (avec, bien entendu, certaines dispositions naturelles), et surtout volonté de réussir. L’ambition “d’arriver” et le miracle d’y être parvenue n’ont cependant pas rendu le moins du “arriviste” celle qui débuta, alors qu’elle était encore élève au Conservatoire, comme Reine (déjà) du bon Roi Pausole, sur les planches du Théâtre des Variétés. Des « Variétés » à la « Comédie Française », il n’y a qu’un pas, le concours du conservatoire permit à celle qui s’appelait alors Edwige Caroline Cunati, de le franchir. Tout ceci Edwige Feuillère ne songe pas à le dissimuler. Au contraire. La vedette ne rougit aucunement de la petite débutante qu’Edouard Bourdet tira un jour de l’ombre pour lui confier un rôle important dans sa pièce “La prisonnière”. Non plus qu’elle ne cherche à taire ce que fut ses débuts à l’écran. Une lutte qui, durant des années, consista a gravir un échelon, puis un autre, à “grignoter”, à se faufiler, puis à se maintenir, avant de faire un nouveau bond, Edwige Feuillère se souvient de tout cela et ne dédaigne point, parfois, d’en faire souvenir les autres. Ainsi, lorsque, voici quelques temps, la vedette se faisait photographier chez un spécialiste réputé, et comme l’opérateur s’exclamait au comble du ravissement : – C’est extraordinaire. Avec vous, on réussit tout ce que l’on veut. Edwige Feuillère répondit avec son plus charmant sourire : – C’est en effet extraordinaire… car il y a dix ans, on me disait que j’avais un visage à décourager l’objectif ! Et derrière cette boutade, transparaît ce qu’ Edwige appelle ses “complexes” et qui au fond, n’est qu’une manifestation supplémentaire de l’extraordinaire volonté d’ascension dont nous parlions précédemment. Pour ceux qui la connaissent superficiellement, Edwige Feuillère est une brillante interlocutrice qui, au hasard des conversations, commente les mille petits et grands événements de ce qu’il est convenu d’appeler la Vie Parisienne. Mais pour ceux qui la connaissent davantage, Edwige Feuillère est une “bûcheuse” infatigable qui parle de Giraudoux parce que (non contente de l’avoir joué, ce dont beaucoup s’estimeraient satisfaits), elle s’est astreinte à le lire, à l’annoter. Comme elle a “potassé” (le terme n’a rien de péjoratif, bien au contraire) Dostoïevski et tant d’autres. Elle ne parle de peinture qu’après avoir visité les expositions, de mode, qu’après avoir vu les collections. Elle ne dit jamais de bêtises et ceci n’est pas la moindre de ses particularités. Chaque jour qui passe, est pour elle une occasion nouvelle de lire, de voir et de retenir, qu’elle saisit avidement. Edwige Feuillère ou la dame qui a rêvé de ressembler à Edwige Feuillère et qui y est parvenue. Sa meilleure création : elle-même. Et il convient de s’incliner.
Ce qu’elle nous a dit sur elle
Bavarder avec Edwige Feuillère est une des choses les plus divertissantes qui soient. Une sorte de jeu que, sous forme d’interrogations et de réponses, nous nous confions à partager. – Comment concevez-vous les plaisirs de l’existence ? – Jouer… ou voyager. – Quel est votre plat préféré ? – Je suis gourmande, mais éclectique. – Aimez-vous les jupes longues ? – J’en porte.. – Quelles sont vos fleurs préférées ? – Les tulipes. – Quels sont les êtres que vous aimez le plus ? – Les enfants, bien sûr. – Quelles langues étrangères parlez-vous ? – L’anglais et l’italien… enfin j’espère ! – Quelles sont les héroïnes de la littérature que vous préférez ? – Celles que je suis susceptible d’incarner. – Aimez-vous danser ? – Non. – Quel a été votre premier succès à l’écran ? – Je crois que cela a été “Barcarolle”. Mais les avis sont partagés. – Vous connaissez-vous des défauts ? – Un dominant : la paresse. – Que pensez-vous des journalistes ? – Je les trouve très agréables… sauf quand ils inventent que je me suis fait opérer du nez. – Quelle est la couleur qui vous attire le plus ? – Le rouge. – Êtes-vous collectionneuse ? – J’ai des quantités de livres, de boules de verre et de mains en céramique. Mais je ne suis pas maniaque. – Quels sont les sentiments qui vous touchent le plus ? – La sincérité et la générosité… – Êtes-vous sévère ou indulgente ? – Il faut être indulgent… – Comment concevez-vous le bonheur parfait ? – Avoir une bonne santé et une mauvaise mémoire. – Avez-vous une devise ? – Trouvez-m’en une. – Nous préférons laisser ce soin à nos lecteurs qui, désormais, connaissent vos goûts aussi bien que nous et sont plus perspicaces. – C’est une très bonne idée.
Nous vous la transmettons en toute confiance. Mais non sans avoir ajouté que la vedette de L’Idiot, de L’Honorable Catherine et de cet Aigle à deux têtes que nous verrons bientot, n’est pas seulement la “dame” que nous avons présenté (sans fard, ni “éclairage special”) mais aussi “l’Edwige” a la porte de laquelle les debutants viennent frapper, chez laquelle les “obscurs” du théâtre et du cinema viennent chercher (et trouver) un mot de réconfort, une lettre d’introduction, un appui moral et souvent même… Mais Edwige Feuillère ne nous pardonnerait probablement pas de révéler que sa bourse est devenue un peu celle de tous ceux que la chance n’a pas gâtés, de tous ceux dont l’art a omis de couronner les efforts, et dont la plainte est ignorée du public. Pour tous ceux-là Edwige Feuillère n’est pas seulement la vedette, ni la dame, mais aussi la “chic copine”. Et, peut-être, précisément, en raison de sa familiarité, ce dernier titre n’est pas le moins enviable. Puisse Edwige Feuillère nous pardonner d’avoir divulgué sa vie secrète, mais c’est tellement plus vrai comme cela.
Une fois n’est pas coutume. Edwige Feuillère montre ici des jambes qu’elle a coutume de dissimuler à tout objectif. On comprendra l’amertume des photographes.