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  • « Monsieur Edwige Feuillère et Mademoiselle Jean Marais… »

    Il ne s’agit pas cette fois ci d’un entretien ou d’un article comme les autres à proprement parler, celui là a été publié dans un journal suisse gay en 1947 (oui , 1947).

    Der Kreis, nous indique Wikipédia, est lancé par Laura Thoma en 1932. Au départ il s’agit surtout d’un magazine lesbien par des rédactrices lesbiennes qui devient un magazine gay sous la rédaction de Karl Meier. Il se distingue par son absence de pornographie, sa publication en trois langues (allemand, anglais, français) et son orientation poétique, artistique, littéraire qui lui permet, parfois, d’échapper à la censure… bref nous sommes loin d’un Gai Pied. Je vous laisse ici le lien de la page Wikipédia et le synopsis Letterboxd d’un film inspiré par l’histoire de Der Kreis.

    Revenons à Edwige qui est donc mentionnée dans un article critique sur le milieu gay parisien (fort intéressant historiquement et sociologiquement parlant par ailleurs) car oui la Suisse – par l’intermédiaire d’un magazine spécialisé pour un public spécialisé toutefois, évoque l’homosexualité de la Feuillère sans prendre de pincettes.

    Der Kreis : eine Monatsschrift = Le Cercle : revue mensuelle

    Numéro 15 (1947) 

    Paris 1947

    On m’a prié de donner ici mes impressions, recueillies au cours d’un séjour d’une année dans la métropole. Je ne m’attarderai pas sur La vie parisienne en général pour entrer dans le vif du sujet qui intéresse nos lecteurs: l’homoérotisme.

    Le total des impressions que j’ai eues est plutôt déprimant. L’élite qui comprend des gens comme Jean Cocteau et Jean Marais mise à part, nous rencontrons à Paris une vraie prostitution professionnelle très attristante, qui heureusement n’existe pas dans notre pays.

    L’Avenue Gabriel près du rond-point des Champs-Elysées est le lieu de rencontre de ces messieurs, on y rencontre toutes les classes sociales, de la high class jusqu’à la pègre. Plus élégants, deux dancings nous ouvrent leurs portes: “La vie en rose », rue Pigalle, cabaret très select, mondain avec des attractions même en travesti, et “Mon jardin” rue de Bruxelles, plus populaire. Près de la Bastille, rue de Lappe, des bals musette comme “Cri-Cri » et “Marie-Jo », moins à conseiller en raison des nombreuses attaques nocturnes et rafles de police.

    Le Français en général ne cherche dans l’homoérotisme que son plaisir. II aime très souvent la femme, et ne fait l’amour avec un garçon que pour subir une sensation nouvelle. La société, l’élite de nos milieux ne sort pour ainsi dire pas. Cocteau et Marais tiennent à conserver leur prestige. On les voit dans les réunions mondaines, Cocteau donnant le bras à Célimène Cécile Sorel, Marais en compagnie de Mme Edwige Feuillère, la Garbo française, la plus grande comédienne française de nos jours aux goûts très prononcés pour les femmes, ce qui peut faire changer l’affiche du théâtre Ulberlot. Monsieur Edwige Feuillère et Mademoiselle Jean Marais dans “L’aigle à deux têtes”, pièce en trois actes de Jean Cocteau.

    Je suis navré d’être aussi pessimiste dans mes jugements. Mais il est vrai qu’un peuple aussi spirituel que les Français ne voit qu’une affaire de pure sensualité dans une tendance pour laquelle d’autres souffrent et luttent.

    Le “Constellation », le bar au 1er étage du “Boeuf sur le Toit », rue du Colisée, est le lieu de rencontre de nos semblables américains, le “Festival », rue du Colisee, meilleur marché au point de vue prix, très mixte au point de vue clientèle, lieu de rendez-vous de la “pédale » internationale et universelle, toutes les nations, Suisse indue. II est difficile de se faire de vrais amis à Paris, le Parisien est superficiel par définition, il cherche a s’amuser pour une nuit, s’il a caractère plus grave, il vit avec son ami constant, formant ménage, Cocteau-Marais, 1er exemple.

    Je terminerai ce petit aperçu en précisant que je suis disposé à conseiller chaque Suisse allant à Paris, par patriotisme et charité, pour qu’il ne soit pas bafoué et trompé comme ma pauvre personne l’a été. 

    Edgar.

  • Edwige Feuillère telle qu’elle est, la suite

    Article publié dans la revue Pour Tous du 1er Avril 1947, deuxième partie d’un portrait d’Edwige Feuillère découpé sur plusieurs numéros.

    Edwige Feuillère telle qu’elle est (1)
    Edwige Feuillère à 19 ans. La voici dans sa loge du théâtre bourguignon de Dijon.

    Nous avons laissé Wigette au moment où, jeune élève du collège de Dijon, elle se découvrait une vocation irrésistible pour le théâtre. Et déjà cette vocation l’occupait tout entière. A tel point qu’à l’encontre de ses petites camarades elle ne disait jamais :
    — Moi je veux me marier très jeune…
    ou :
    — Je crois que le grand amour existe…
    Edwige ne se préoccupait pas de son avenir, sous cet angle. Cela caractérise d’ailleurs, non seulement le fait qu’elle ne pensait qu’au théâtre, mais aussi un trait bien singulier de son caractère. Elle n’a jamais cru à la nécessité d’une aide, d’une présence plus forte à ses côtés. Au contraire il y a en elle un grand désir de protéger, d’aider… Elle aime mieux donner que recevoir, et sa nature préfère dominer, qu’être dominée. Elle reconnaît que cela lui a joué quelques vilains tours.


    Du bureau paternel au Conservatoire.


    La vie d’ailleurs s’est chargée très tôt de « tremper » son tempéramment. Edwige, en effet, dut travailler très jeune. Son père ayant eu des difficultés dans son entreprise, elle quitta l’école à 14 ans, apprit en deux mois la sténo-dactylo et travailla au bureau paternel, où il lui fallut étudier la résistance des métaux, dresser des feuilles de paie, tenir des livres comptables… Mais son rêve la dévorait. Bientôt il ne lui fut plus possible de l’alimenter seulement par les faux-semblants qu’elle se donnait en étudiant des poèmes, en se les récitant à elle seule, en apprenant des scènes de comédie. Et après trois ans de « secrétariat familial », elle prit un jour le train pour Paris, décidée à « faire du théâtre ». Edwige Feuillère n’évoque pas sans amusement son arrivée :
    — C’est vraiment une petite provinciale, dit-elle, qui débarqua gare de Lyon. Je n’étais préparée ni pour la vie, ni pour mon métier. Je ne connaissais personne, je ne savais rien. J’ignorais jusqu’au nom d’un Victor Boucher ou d’une Elvire Popesco… Quinze jours après, pourtant, Edwige était inscrite au Conservatoire et commençait ses classes tout de suite, son arrivée ayant coïncidé avec la rentrée d’octobre. Elle tra- vailait à la fois la comédie et le chant, mais elle abandonna assez vite ce dernier. Il y avait en même temps qu’elle au Conservatoire d’autres célébrités d’aujourd’hui : Simone Renant, Annabella, Suzet Maïs, Michèle Alfa, Claude Génia, Jeanine Crispin, Jean-Pierre Aumont, Jean Martinelli, Julien Bertheau.

    Son début au cinéma.


    — Quelques-uns d’entre eux, nous rapporte Edwige Feuillère, et en particulier Annabella ou Jean-Pierre Aumont, étaient des jeunes gens très parisiens, sans timidité, qui jouissaient d’une certaine aisance matérielle. En les voyant toujours si brillants je me demandais si mon rêve n’était pas une illusion, car je me trouvais en état d’infériorité auprès d’eux.
    Et les mois passaient… Edwige arrivait à sa troisième année de Conservatoire quand, le dernier trimestre, elle fut amenée à débuter, sous le pseudonyme de Cora Lynn, au cinéma.
    — Une chose monstrueuse, confie Edwige aujourd’hui… Et je m’y suis trouvée monstrueuse. Cela s’appelait « La fine combine » et c’était un court métrage dont Fernandel était le héros. Mon cachet pour ce sketch cinématographique était de 500 francs… et je devais fournir les costumes ! Comme il fallait, entre autres, un déshabillé, j’en ai acheté un magnifique qui me coûta 495 francs ! Presque tout mon cachet… Mais j’en étais très fière. Le plus inattendu, c’est que, peu de temps après, une camarade me demanda de lui prêter ce déshabillé pour partir en tournée… mais je n’ai jamais revu ma camarade, ni mon déshabillé… Ainsi disparurent presque simultanément les premiers avantages matériels de son premier film !
    Ce qu’il faut dire surtout de cette période, c’est qu’Edwige Feuillère travaillait avec acharnement au Conservatoire, et prenait très au sérieux cette formation première qui, quoi qu’on en dise aujourd’hui, avec les facilités du cinéma, est tout de même une base solide pour le comédien. Donc Edwige travaillait… Jouant le soir à Paris, ou allant quelquefois en tournée dans la région parisienne, elle ne manquait pourtant aucun cours et se levait tôt pour ne pas être en retard, ou bien voyageait la nuit pour rentrer. Et pourtant il y eut, dans la carrière d’Edwige Feuillère, un merveilleux début.. Celui de son premier prix à la sortie du Conservatoire qui fut vraiment un étonnant succès, venant récompenser au moins ses mérites et ses dons. Elle concourut dans une scène de « La Parisienne » de Becque, et elle fut si parfaite de justesse de ton, de féminité, et d’abattage, que sa sortie fut applaudie comme s’il s’agissait d’une première…

    Un premier prix spectaculaire.


    Permier prix spectaculaire, critiques enthousiastes de Robert Kemp, Pawlovsky, Dubech, etc., engagement à la Comédie-Française… Oui, vraiment, le départ de « Feuillère », son vrai départ, venait d’être donné et cela même si la course qu’elle allait entreprendre devait encore être marquée d’un certain piétinement. Edwige, qui était encore Edwige Cunatti pour le Conservatoire, voyait ses rêves d’enfants prendre forme, son avenir s’éclairer. Tous ses jeunes camarades enviaient sa chance.
    Et son mari, Pierre Feuillère, constatait son gros succès avec
    un rien d’amertume :
    Maintenant que tu as réussi, tu vas rougir de moi,
    lui
    dit-il…
    Et c’est sous ce nom qu’elle signa son engagement à la Comédie-Française, en même temps que Marie Morgan qui avait obtenu un second prix au Conservatoire, ainsi que Simone Renant qui, elle, n’entra pas au Français. La Comédie-Française ! Edwige Feuillère pensa qu’elle pourrait y faire des choses merveilleuses. II aurait fallu qu’elle puisse les faire. Mais nous verrons la semaine prochaine comment les deux années où elle y fut attachée, ne furent seulement qu’un long entracte, sans lever de rideau pour elle…

    L. M.
    (A suivre. )
    (1) Voir Pour Tous, numéro 50.

  • Edwige Feuillère telle qu’elle est

    Article publié dans la revue Pour Tous du 25 mars 1947.

    Edwige Feuillère telle qu’elle est
    La maison natale d’Edwige feuillère (Wigette Cunatti) porte le numéro 13 (un chiffre qui
    lui a porté bonheur) du bouleyard de Besancon dans la vieille et bonne ville de Vesoul.

    Une petite fille qui voulait être romancière


    Le nom de « Edwige Feuillère » a été révélé au public en 1931. A cette date, elle obtint un premier prix au Conservatoire et entra à la Comédie-Française. Mais c’est à Vesoul, au foyer de Mme et M. Cunatti, entrepreneur de travaux publics, que naquit Edwige, un 29 octobre. C’est là que la mère de la petite Edwige, qui est Française, vit le jour, de même que sa grand’mère. Aussi, si l’on a pu faire allusion à un certain accent exotique qui se retrouverait chez Edwige Feuillère, il ne s’agit que de celui de la Franche-Comté, « le doux parler comtois », a écrit Claudel… Suivons maintenant la petite Wigette dans la vie. Fille unique, elle vécut très seule. Elle était sauvage, sournoise, étrange. Ses parents — qu’elle aime beaucoup — étaient exclusifs et voulaient garder leur fille pour eux. De plus, Mme Cunatti était un peu autoritaire. Il en résulta très tôt, chez l’enfant, un désir d’évasion et dans son esprit l’imagination mûrit en terrain fertile.

    Ce tout petit bébé, bien sagement assis, n’est autre que notre grande Edwige lors de ses débuts… dans l’existence.
    Une petite fille décidée : c’est Edwige Feuillère lorsqu’elle était âgée de cinq ans et demi.


    Les fugues d’Edwige


    Cette solitude, cet égarement complet de la petite Edwige sur terre, l’amena à deux reprises à se sauver. Ce furent de véritables drames qui marquèrent son enfance. La première fois qu’elle partit, elle n’avait que quatre ans. Elle marcha droit devant elle pendant plusieurs kilomètres, traversant une voie ferrée, un bois, côtoyant cent fois un danger qui aurait pu être fatal à une enfant de cet âge. La seconde fois, Edwige avait sept ans. C’était en Côte-d’Or. Ses parents étaient venus s’installer quelque temps auparavant à Dijon. Edwige se trouvait ce jour-là avec eux à la campagne. Et une fois encore elle disparut. Cette fois, sa mère craignait le pire, car la région comporte de nombreux étangs… Pourtant, à la nuit tombée, on retrouva la fugitive dans un bois. Qui sait en quels imaginaires voyages son esprit l’avait-entrainée. N’importe, elle fut assez impressionnée d’apprendre qu’on l’avait cru noyée, d’autant que peu de temps auparavant elle avait failli effectivement se noyer…

    Il y a en Côte-d’Or, nous a raconté Edwige Feuillère, de curieux petits étangs dont, la surface est couronnée de parterres de fleurs. Un jour que j’écoutais chanter les grenouilles au bord de l’eau, j’ai vraiment eu la sensation que je pourrais marcher sur les fleurs… Inutile de vous dire que j’ai aussitôt coulé et… hurlé !

    Au fond d’elle-même Edwige Feuillère, nous le savons, porte une préférence certaine à toute cette partie de son enfance. Elle se souvient en particulier de longues promenades quelle faisait avec son père dans cette merveilleuse Bourgogne. Ils partaient à l’aube, voyaient le jour se lever et Wigette, silencieuse, contemplait, émerveillée, le spectacle de la nature et laissait a loisir aller son imagination…


    Oh ! Si, Mademoiselle, je ferai du théâtre !


    A dix ans. Edwige entra au collège de Dijon. Là, son caractère changea. Elle, qui avait toujours vécu seule, se trouvait maintenant perdue dans la collectivité de l’école. Et elle se rendit compte de l’influence qu’exerce le milieu sur un être. Comment était-elle à cette époque ? Il est difficile de dire exactement comment est Edwige Feuillère, aujourd’hui encore. Le poète a su la définir. Elle est : « Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… »

    Elle le sait, elle le sent d’ailleurs quand elle avoue : J’ai un physique caméléon qui réagit suivant les circonstances physiques ou morales…

    Aussi bien est-il impossible de fixer d’une façon particulière la petite Wigette. Elle n’a pas la même figure si on la prend à 3, à 7 ou à 15 ans. Ainsi, à 4 ans, ses yeux se retrouvent dans certain gros-plan mélancolique de la Nastasia de L’Idiot. A 7 ans, elle a une tête de boxeur et elle est débordante de vie. A 11 ans, elle a une langueur marquée et un faux air d’Eve Curie ! Et tout cela est caractéristique chez Edwige Feuillère. Il n’y a pas que son physique qui soit sujet à des variations. En elle-même, elle n’est jamais identique, elle est comme plusieurs êtres différents qui vivraient la même existence. Elle devient quelqu’un d’autre suivant les étapes de sa vie.
    Le premier désir d’Edwige, lorsqu’elle fut une petite fille élève du collège de Dijon, ce fut d’abord d’écrire. A l’origine, elle aurait aimé être romancière. Et puis un jour… Un jour la directrice la fait appeler et lui demande si elle se sent capable de jouer un rôle dans Riquet à la Houpe, une pièce de Théodore de Banville, en vers, qui va être donnée à une fête scolaire. Edwige accepte, ravie de cette diversion qui correspond si bien à ses rêves imaginaires. Finalement on lui confie le rôle principal et elle obtient tellement de succès qu’un an après, les Anciennes Elèves du Collège lui proposent, pour une autre fête, de jouer Ganelon dans La Fille de Roland. Edwige a 13 ans. Elle vient de découvrir sa vocation. Une vocation qui ne la lâchera plus jamais. Edwige était alors en troisième. Pendant les cours d’algèbre, notre jeune comédienne ne cachait pas son ennui.

    Un jour, le professeur s’écria en la désignant : Vous, vous ne ferez jamais rien ! Ce qui déclencha chez la petite Edwige cette réponse superbe : — Oh ! Si, Mademoiselle, je ferai du théâtre…

    L. MASSAR.
    (à suivre.)


  • Edwige Feuillère « la vraie femme »

    Article publié dans le Ciné-Miroir n°835 du 25 Avril 1947.

    Edwige Feuillère  » la vraie femme « 

    NOUS cherchons, à travers les autres, les motifs de nos succès ou de nos échecs. C’est une des raisons pour lesquelles nous sommes si curieux de connaître les destinées de nos artistes. Ils se signalent à nous par leurs rôles, leurs attitudes, mais les raisons de leur succès sont souvent difficiles à discerner. Des centaines de jeunes gens et de jeunes filles se présentent chaque année aux écoles d’art dramatique. Sur les milliers d’artistes qui ont débuté depuis dix ans sur la scène et le plateau, quelques centaines ont tourné dans des rôles de premier ou de second plan, pour les laisser souvent ensuite échapper. Seules quelques grandes vedettes comme Edwige Feuillère ou Danielle Darrieux ont pu conserver le flambeau et se maintenir pendant cette dizaine d’années au tout premier plan de la faveur du public.

    On serait tenté de s’expliquer ces grandes carrières par l’action de quelque force puissante : une ambition dévorante, un travail acharné, un absolu manque de scrupules ou quelque protection puissante… Certes, il est plus aisé de naître fils d’acteurs et de sucer avec le lait maternel la science impondérable de la scène. Il est commode d’être riche et de pouvoir choisir, attendre, refuser des contrats, d’aller à Hollywood et d’en revenir à son gré. Il apparaît aussi des génies dont on serait tenté de croire qu’ils étaient acteurs avant de naître et qui entrent sur la scène comme s’ils y avaient toujours habité.

    Aucune de ces raisons ne permet d’expliquer l’immense succès
    d’Edwige Feuillère et sa persistance. Le génie procède par éclairs fulgurants et par à-coups, alors qu’elle a commencé discrètement et dans la plus grande simplicité. Elle aime certes son métier, et a déclaré souvent qu’un artiste se devait de travailler. On ne pourrait cependant la considérer comme une travailleuse acharnée.

    Elle n’a jamais su disputer un rôle, et son horreur de l’intrigue est bien connue. A la sortie du Conservatoire, elle passa deux ans à la Comédie Française sans y apprendre l’intrigue, ni décrocher le rôle intéressant. Elle partit sur un coup de tête : et de courir les engagements dans les théâtres des boulevards, car il faut vivre, et elle l’avait oublié. On dit d’elle qu’au moment où l’on signe les contrats pour de grands films, elle trouve le moyen d’être justement à la campagne. Mais il y a toujours une raison à un succès aussi évident. Si le public ne sait pas toujours définir ses goûts, ils sont assez déterminés pour que les producteurs soient obligés d’en tenir compte. Il faut voir de près le doux visage d’Edwige Feuillère, il faut voir ses amis accourir vers elle comme vers une source rayonnante de chaleur et de bonté, pour saisir la raison véritable de sa prestigieuse carrière.

    C’est un visage féminin entre tous, modelé par les influences conjuguées de Vénus et de la Lune. Comme chez Ingrid Bergman, Vénus a dessiné l’ovale délicat du visage, mais elle a accordé une plus grande et plus féminine richesse à la bouche, toute de tendresse et de douceur. Le regard est vénusien également, et suit avec une insistante sympathie ce que les amis de l’artiste disent d’eux-mêmes. Loin de se mettre en avant, Edwige Feuillère possède l’inestimable don de partager et de vivre les émotions des autres. Elle le fait, non en dilettante, non en curieuse professionnelle qui a besoin de se documenter, mais en amie pour qui les joies et les difficultés des autres sont plus graves que les siennes propres.

    Le front bombé est lunarien, comme l’est aussi le dessin estompé du nez. La Lune doit donner à Edwige Feuillère une grande délicatesse et une certaine passivité. Elle ne se lance pas à l’assaut de son destin mais le devine, le mesure d’un instinct sûr, et s’harmonise avec lui. A toutes ces notes si féminines, Jupiter ajoute une teinte de grandeur, je dirais presque de majesté dans le geste, et c’est à juste titre qu’Edwige Feuillère a incarné tant de reines. Jupiter se montre dans l’épaisseur des paupières (qui rappellent celles d’Ann Sheridan), comme dans l’allure ferme du bas du visage, et apparente un peu l’artiste à Rosalind Russell, qui est comme elle, mais de l’autre côté de l’eau, une « lady » du cinéma.

    Comme le caractère révélé par ce visage est loin de l’ « aventurière », des espionnes que les producteurs se sont acharnés à lui faire interpréter ! La nature d’Edwige Feuillère est la féminité. Une vraie femme, avec sa grandeur, ses beautés et même ses défauts. Pour ne pas peiner un auteur, blesser un metteur en scène, elle a tourné dans de mauvais films mal dirigés. Pour ne pas compromettre le gagne-pain d’un collègue, elle a travaillé avec des partenaires insuffisants. Pour ne pas décevoir ceux qui avaient misé sur elle, elle a mis son talent à donner de la vie à des personnages qui ne lui convenaient pas. Mais à travers toutes ces faiblesses, qui n’étaient pas les siennes, elle a toujours étalé ses grandes qualités féminines. C’est à ce titre que le public l’a applaudie et que les producteurs ont dû suivre.

    « Etre soi-même. Se réaliser parfaitement, au lieu de jouer un rôle, comme croient devoir le faire tant de jeunes artistes débutant dans la carrière ! » Voilà le conseil d’Edwige Feuillère, conseil validé par le succès. Son exemple est encourageant. Apprenons à nous mieux connaître pour nous approcher le plus possible de la perfection de notre type, et nous nous donnerons toutes les chances d’être, dans notre domaine, une vedette.

    HAVIS-MANTAS

  • On « naît » actrice

    Article publié dans le Cinévogue du 4 février 1947.

    Pour Edwige Feuillère une chose est certaine : on “naît” actrice

    C’est revêtue d’une amazone noire, qui la fait paraître plus blonde encore, que la frémissante souveraine de « L’Aigle à deux têtes » nous reçoit entre la matinée et la soirée. Sa loge est minuscule, tiède et parfumée, remplie de fleurs et de chocolats. Edwige Feuillère se défend d’être une star… et se défend aussi de vouloir donner son point de vue sur le moyen de le devenir.

    — Voyez-vous, l’expérience de l’un n’a jamais servi à d’autres. Au surplus, je me considère simplement comme une actrice. 

    — Qu’entendez-vous par cet état ? 

    — C’est le fruit de certains dons et de beaucoup de travail alors que l’état de star n’est parfois dû qu’à la rencontre d’un type physique avec l’actualité. Une star n’est pas forcément une actrice. 

    On s’en aperçoit tous les jours, hélas ! La belle actrice — qui est également une star, dût sa modestie en souffrir — consent néanmoins à développer sa pensée. 

    — Il faut, pour devenir comédienne, s’imposer une discipline, mais il est nécessaire, pour devenir vedette, de jouir d’un juste équilibre physique et moral. Il se peut même parfois que le talent et l’originalité proviennent d’un déséquilibre du physique et du moral. Non, vraiment. il n’y a pas de critère absolu en la matière ; un comédien « du cerveau » peut devenir un comédien « du ventre » à la suite de certaines circonstances. 

    — Estimez-vous que les conseils soient utiles ? 

    — Non. C’est en soi qu’on trouve tout : il faut tisser son propre cocon. 

    — N’est-ce pas perdre beaucoup de temps ? 

    — Oui et non. Les bêtises qu’on commet inévitablement se révèlent presque toujours pleines d’enseignements. 

    — En avez-vous commis, madame ? 

    — Bien sûr. |Je ne suis pas fière des premiers films que j’ai tournés… et pas toujours des autres non plus. 

    — Dites-nous un peu comment vous êtes devenue comédienne ? 

    — Fort simplement. J’ai toujours voulu être actrice, inconsciemment ; j’avais le goût du théâtre avant même d’en faire et j’ai découvert, très jeune, que j’avais besoin d’une certaine forme d’expression qui était de réciter de beaux textes, en vers ou même en prose. J’y trouvais une sorte de « ressemblance », à tout le moins un moyen de m’extérioriser. Je venais d’atteindre quatorze ans lorsque mon père, que je prenais de temps en temps comme public, me déclara, péremptoire : « Tu ne feras jamais de théâtre. » Bien entendu, son interdiction ancra encore mon désir latent. 

    — Et comment l’avez-vous réalisé, ce désir ? 

    — En jouant la comédie au lycée, puis dans des cercles d’étudiants. Mais je ne savais encore dans quelle voie m’engager : j’apprenais à la fois la diction, la danse et le chant. Un beau jour, je me suis présentée au Conservatoire et j’y fus reçue. J’en suis sortie avec un premier prix de comédie dans « La Parisienne ». Vous voyez, tout cela est très simple. 

    — Mais encore ? Beaucoup de premiers prix du Conservatoire n’ont pas tenu leurs promesses. 

    — Il est de fait qu’ayant été engagée au Français après mon concours, je dois dire que je n’y ai rien appris, j’avais besoin d’être guidée et ne le fus pas. L’ayant compris assez vite, j’en suis partie après deux ans. 

    — Et le cinéma ?

     — Mon premier prix me fit obtenir des engagements mais, comme je vous l’ai dit je préfère ne plus songer à ce que je tournais alors. Je n’avais pas le choix : il fallait bien vivre. Et puis, un acteur de film est un pion alors qu’au théâtre, une fois le rideau levé, il supporte seul la responsabilité du rôle qu’il tient. 

    Défendue par l’habilleuse, la porte de la loge ne cesse de s’ouvrir sur les admirateurs et les amis qui l’assaillent… 

    — Résumons-nous, madame. Avez-vous sur les futures vedettes un sentiment ? 

    — Oui. Les jeunes d’aujourd’hui — dans le domaine du théâtre — ne veulent plus être dupes. Ils résistent à l’enthousiasme, autrement dit : ils ne veulent pas « marcher ». C’est je crois, une grande erreur pour un artiste que de se défendre de la sorte contre l’émotion. Il faut être bon public, il faut « marcher ». Ainsi, moi- même, lorsque je vais au spectacle, je perds tout sens critique ; je pleure et je ris comme la dernière des midinettes. 

    Jeunes filles et jeunes gens, écoutez bien : c’est peut- être là le secret du fluide sans lequel on ne peut devenir un grand artiste. Croire et faire communier le spectateur à sa croyance : c’est à ce talent que se mesure un comédien accompli. 

    René BREST.

  • “A l’admirable, à l’adorable, à ma Reine, à Edwige…”

    Cet article a été publié dans le Filmagazine du 23 décembre 1947.

    EDWIGE FEUILLÈRE… derrière ses lunettes noires

    Par Jean Vietti

    Image romantique d’une Reine qui joue avec le miroir des eaux.

    “A l’admirable, à l’adorable, à ma Reine, à Edwige…” 

    C’est en ces termes que Jean Cocteau dédicaça à celle qui est désormais l’une de ses plus merveilleuses interprètes, le livre qu’il a publié il y a quelques semaines sous le titre : “La difficulté d’être”. Edwige Feuillère est effectivement une reine admirable et adorable. Reine des comédiennes, reine du cinéma, reine de la vie. Majesté naturelle qui dépasse son rôle d’impératrice dans “L’Aigle à deux têtes”, elle est l’une des plus impressionnantes personnalités du monde artistique français. Et des plus grandes, par le talent et le prestige. Il est difficile de parler d’Edwige Feuillère, parce qu’elle n’est pas accessible à toutes les facilités dont on auréole généralement les vedettes. Pourtant, derrière l’actrice que vous aimez, que vous admirez, il y a une femme. Notre excellente consœur Simone Dubreuilh a trouvé une formule parfaite pour la définir : “Mon amie Edwige, dit-elle, ne ressemble à personne et pas toujours à elle-même”.

    La Reine a mis ses lunettes noires et, dans une pose apprêtée, s’amuse à jouer à la vedette.
    Mais le naturel revient toujours au galop : voici Edwige souriante et simple.

    Et pourtant, derrière les lunettes noires de la star, derrière la Marguerite Gauthier de la scène, derrière “L’honorable Catherine” ou “Lucrèce”, Edwige Feuillère existe. C’est un être merveilleux, plein de qualités, plein de charme et d’intelligence. Je lui ai posé un certain jour quelques questions sans importance. Mais je voudrais ici en rapporter les réponses parce qu’elles dévoilent tout de même un peu les préférences et les goûts (physiques et moraux, si je puis dire !) de cette grande vedette. Nous pourrons peut-être ensuite tirer des conclusions… 

    – Où et comment voudriez-vous vivre ?

    – Loin d’ici, une autre vie…

    – Quelle est votre occupation favorite ?

    – Imaginer !

    – La couleur que vous préférez ?

    – Le rouge…

    – La fleur que vous préférez ? 

    – La tulipe…

    – Vos prénoms préférés ?

     – Jean, Catherine… et beaucoup d’autres. 

    – Votre qualité favorite chez l’homme ?

    – La sincérité !

    – Votre qualité favorite chez la femme ?

     – La générosité… 

    – Votre conception du bonheur ? 

    – Une bonne santé et une mauvaise mémoire. 

    – Votre conception du malheur ?

    – L’esclavage : celui qui nous soumet à un régime, à un être ou à une passion.

    – Vos héros favoris dans la vie ? 

    – Ceux que je rencontre chaque jour et qui méritent mon admiration et mon estime à plus d’un titre.

     – Vos héros favoris dans la littérature ? 

    – Celles et ceux qui ressemblent, qualités et défauts, aux êtres que j’aime. 

    –  Pour quelles fautes avez-vous le plus d’indulgence ?

    – J’essaie d’en avoir pour toutes les fautes et je trouve à chacune d’elle des raisons d’excuser ou de pardonner. 

    – Vos aversions particulières ?

    – Je ne déteste rien, ni personne… 

    – Votre cuisine et votre boisson préférées ? 

    – … Je ne sais pas !

    L’imaginative Edwige surprise par l’objectif alors qu’elle rêve d’on ne sait quelle évasion.

    Comme il est facile après cela de déduire que l’on trouve chez Edwige Feuillère un grand désir d’indépendance mêlée à une certaine incertitude qui doit lui venir d’un sens imaginatif très développé. Ainsi elle dit ne rien détester, elle est  clémente à l’excès, généreuse sans doute, et n’arrive pas à s’intéresser à la plus prosaïque de nos questions sur la boisson et la cuisine. Edwige nous apparaît donc comme peu attachée aux servitudes matérielles. C’est avant tout une cérébrale et une imaginative. Le rouge et la tulipe, comme couleur et fleur favorites, peuvent chez elle nous laisser supposer aussi une certaine recherche de l’effet et de la pose. Superficiellement bien entendu. Voilà peut-être la femme qui se cache parfois derrière les lunettes noires de l’actrice.

    Pourquoi ne pas le croire ? Puisqu’au fond ce portrait répond assez à l’attente du cœur et  de l’âme. 

    La belle souveraine des écrans français, l’impératrice de nos scènes, est une grande dame de la vie. Solitaire, passionnée de son art, étrangère à tout le factice du métier, elle est celle qui déclare

    “J’aime mieux lire que vivre. L’imagination du cœur est plus riche que la plus belle aventure qu’on puisse vivre”.

    Elle est celle qui a pour devise :

    “J’ai ce que j’ai donné”.

    Acte d’humilité et acte de foi, qui nous permet de dire à Edwige Feuillère qu’elle a dû beaucoup nous donner, et plus encore, pour que nous ayons tant de raisons valables de l’admirer, avec ce culte reconnaissant qui n’atteint que les divinités.