Cet article a été publié dans le Filmagazine du 23 décembre 1947.
EDWIGE FEUILLÈRE… derrière ses lunettes noires
Par Jean Vietti

“A l’admirable, à l’adorable, à ma Reine, à Edwige…”
C’est en ces termes que Jean Cocteau dédicaça à celle qui est désormais l’une de ses plus merveilleuses interprètes, le livre qu’il a publié il y a quelques semaines sous le titre : “La difficulté d’être”. Edwige Feuillère est effectivement une reine admirable et adorable. Reine des comédiennes, reine du cinéma, reine de la vie. Majesté naturelle qui dépasse son rôle d’impératrice dans “L’Aigle à deux têtes”, elle est l’une des plus impressionnantes personnalités du monde artistique français. Et des plus grandes, par le talent et le prestige. Il est difficile de parler d’Edwige Feuillère, parce qu’elle n’est pas accessible à toutes les facilités dont on auréole généralement les vedettes. Pourtant, derrière l’actrice que vous aimez, que vous admirez, il y a une femme. Notre excellente consœur Simone Dubreuilh a trouvé une formule parfaite pour la définir : “Mon amie Edwige, dit-elle, ne ressemble à personne et pas toujours à elle-même”.


Et pourtant, derrière les lunettes noires de la star, derrière la Marguerite Gauthier de la scène, derrière “L’honorable Catherine” ou “Lucrèce”, Edwige Feuillère existe. C’est un être merveilleux, plein de qualités, plein de charme et d’intelligence. Je lui ai posé un certain jour quelques questions sans importance. Mais je voudrais ici en rapporter les réponses parce qu’elles dévoilent tout de même un peu les préférences et les goûts (physiques et moraux, si je puis dire !) de cette grande vedette. Nous pourrons peut-être ensuite tirer des conclusions…
– Où et comment voudriez-vous vivre ?
– Loin d’ici, une autre vie…
– Quelle est votre occupation favorite ?
– Imaginer !
– La couleur que vous préférez ?
– Le rouge…
– La fleur que vous préférez ?
– La tulipe…
– Vos prénoms préférés ?
– Jean, Catherine… et beaucoup d’autres.
– Votre qualité favorite chez l’homme ?
– La sincérité !
– Votre qualité favorite chez la femme ?
– La générosité…
– Votre conception du bonheur ?
– Une bonne santé et une mauvaise mémoire.
– Votre conception du malheur ?
– L’esclavage : celui qui nous soumet à un régime, à un être ou à une passion.
– Vos héros favoris dans la vie ?
– Ceux que je rencontre chaque jour et qui méritent mon admiration et mon estime à plus d’un titre.
– Vos héros favoris dans la littérature ?
– Celles et ceux qui ressemblent, qualités et défauts, aux êtres que j’aime.
– Pour quelles fautes avez-vous le plus d’indulgence ?
– J’essaie d’en avoir pour toutes les fautes et je trouve à chacune d’elle des raisons d’excuser ou de pardonner.
– Vos aversions particulières ?
– Je ne déteste rien, ni personne…
– Votre cuisine et votre boisson préférées ?
– … Je ne sais pas !

Comme il est facile après cela de déduire que l’on trouve chez Edwige Feuillère un grand désir d’indépendance mêlée à une certaine incertitude qui doit lui venir d’un sens imaginatif très développé. Ainsi elle dit ne rien détester, elle est clémente à l’excès, généreuse sans doute, et n’arrive pas à s’intéresser à la plus prosaïque de nos questions sur la boisson et la cuisine. Edwige nous apparaît donc comme peu attachée aux servitudes matérielles. C’est avant tout une cérébrale et une imaginative. Le rouge et la tulipe, comme couleur et fleur favorites, peuvent chez elle nous laisser supposer aussi une certaine recherche de l’effet et de la pose. Superficiellement bien entendu. Voilà peut-être la femme qui se cache parfois derrière les lunettes noires de l’actrice.
Pourquoi ne pas le croire ? Puisqu’au fond ce portrait répond assez à l’attente du cœur et de l’âme.
La belle souveraine des écrans français, l’impératrice de nos scènes, est une grande dame de la vie. Solitaire, passionnée de son art, étrangère à tout le factice du métier, elle est celle qui déclare
“J’aime mieux lire que vivre. L’imagination du cœur est plus riche que la plus belle aventure qu’on puisse vivre”.
Elle est celle qui a pour devise :
“J’ai ce que j’ai donné”.
Acte d’humilité et acte de foi, qui nous permet de dire à Edwige Feuillère qu’elle a dû beaucoup nous donner, et plus encore, pour que nous ayons tant de raisons valables de l’admirer, avec ce culte reconnaissant qui n’atteint que les divinités.
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