A cœur ouvert patiente : Edwige Feuillère

Article publié dans le magazine Festival n°604 de 1961.

A cœur ouvert patiente : Edwige Feuillère

Edwige Feuillère qui, en ce moment, joue au théâtre Sarah Bernhardt trois pièces en alternance (L’Aigle à deux têtes, Constance et Rodogune) vit pratiquement au théâtre. Le dimanche, par exemple, elle y arrive à midi et demi et ne le quitte que tard dans la soirée, ayant reçu après le spectacle dans sa loge fleurie (qui a été celle de la grande Sarah) les amis venus la féliciter, les journalistes à qui elle répond avec une grâce charmante et ses admirateurs anonymes qui l’attendent près de la loge du concierge pour un autographe. La grande dame du cinéma est aussi celle du théâtre et même la grande Dame tout court. Dans la vie, elle a cette même classe. Dès que l’on se trouve en sa présence, on a l’impression de la connaître depuis longtemps ; elle sait si bien vous mettre à votre aise et dissimuler derrière un sourire la migraine qui est sa bête noire ou la fatigue. Madame Berthe, son habilleuse, et le jeune Alain, son coiffeur, sont à sa dévotion, ses camarades de scène ne manquent pas de venir la saluer et tout le monde au théâtre aime Madame Feuillère.

Qu’est-ce qui vous rend gaie ?

— Oh ! tout dès l’instant que je n’ai pas la migraine. Je suis d’un naturel très gai ; j’aime la vie, l’air, l’eau, la nourriture, les enfants, les chiens, les chats (j’en ai trois à la campagne et j’en ai eu un qui était un véritable bandit, j’avais un paravent en satin, il me l’a transformé en chevelure d’Yseult), et les gens qui font mon métier. J’aime la vie dès l’instant que j’ai à lutter. J’ai eu toute ma vie des nuages. Le matin, en me réveillant, sans avoir ouvert les rideaux je sais s’il neige, s’il pleut ou s’il y a du brouillard. Les jours que je me sens bien, j’aime tout, tout ce qui peut être aimable.

Qu’est-ce qui vous rend triste ?

— Il y a des tas de choses…. La maladie, toutes les misères des autres me touchent beaucoup. Je ne peux être gaie quand je vois des gens malheureux autour de moi. L’incompréhension, l’injustice, le parti-pris, les êtres qui s’obstinent dans la mauvaise foi me rendent triste. Je suis cependant arrivée à un stade où je ne m’indigne plus.

Qu’est-ce qui vous amuse ?

— Mille choses, mais je dois dire que les enfants m’amusent. Ma plus grande distraction, c’est de me promener au Champ-de-Mars. Je me choisis un enfant, je lie connaissance et je joue avec lui ; les mamans ou les gardiennes m’observent d’abord avec méfiance mais se rendant compte de mes bonnes intentions, tout se passe très bien. Les petits chats m’amusent ; il y a chez nous une espèce d’enfance, nous sommes des attardés, très jeunes de caractère. Il faut être naïf pour faire ce métier, il faut croire au miracle ! On joue un jeu très dangereux, tout est toujours à recommencer, ce renouvellement donne une sorte de santé morale tout à fait exceptionnelle.

Qu’est-ce qui vous irrite ?

— Ne pas avoir assez de temps pour faire ce que je voudrais faire… Quand on ne me comprend pas assez vite, comme je ne suis pas très patiente, alors je m’irrite…

Qu’est-ce qui vous rend heureuse ?

— Le bonheur des êtres que j’aime, le succès aussi, mon Dieu ! Il ne faut pas le négliger !

Qu’est-ce qui vous rend furieuse ?

— En général je me maîtrise très bien, je me mets rarement en colère. Alors, je suis extrêmement violente, c’est assez déplaisant ! Pour que je me mette en colère il faut vraiment une chose tellement absurde, la bêtise, l’inefficacité, quand on a répété quinze fois une chose enfantine, qu’elle n’a pas été faite par négligence… Alors ce sont des colères disproportionnées avec le motif, cela se traduit par des cris, des choses désagréables que je ne pense pas et que je regrette après.

Quelle est la chose que vous aimez le mieux faire ?

— Cela dépend des moments. Jouer la comédie ou vivre tout simplement, me promener dans un paysage où il y a de l’eau. Quand je suis en vacances j’aime me promener le long des fjords en Norvège. J’aime davantage l’eau en montagne qu’à la mer, j’aime les chutes d’eau, les lacs. La mer est passionnante mais fatiguante et effrayante, les lacs sont reposants et humains.

Comment aimez-vous qu’on vous aime ?

— Le fait que l’on m’aime me paraît déjà une grâce extraordinaire. Mon bonheur consiste plus à donner qu’à recevoir ; le fait de donner est plus enrichissant que de recevoir. Si j’avais une devise se serait  » J’ai ce que j’ai donné. » La vie m’a appris qu’il fallait tout trouver en soi, tout extraire de soi.

Comment aimez-vous les êtres que vous aimez ?

— Les êtres que j’aime, je les aime d’une manière parfois maladroite et inégale. Lorsque je ne suis pas trop absorbée par ma profession, je les gâte ; les manifestations sont toujours plus abondantes lorsque je ne travaille pas. Les êtres que nous aimons, nous comédiens, et qui nous aiment doivent nous comprendre et se faire au rythme de notre vie.

Êtes-vous contente de votre sort ?

— Cela dépend des jours et de mon état de santé. Je dis oui, quoiqu’il y a un certain nombre de choses que j’aurais voulu faire, si Dieu me prête vie… Les regrets ne servent à rien, il faut se contenter de ce que l’on a. Je suis assez instable de nature. Je connais des moments d’euphorie ou de dépression, d’inquiétude, plus grands que d’autres. Je ne vis pas dans un climat de tiédeur, je suis exagérément optimiste ou pessimiste, tout cela suivant ma migraine ou l’état de mon foie.

Recueilli par Ellen PHILIPPE.

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