Auteur : alwine

  • « Monsieur Edwige Feuillère et Mademoiselle Jean Marais… »

    Il ne s’agit pas cette fois ci d’un entretien ou d’un article comme les autres à proprement parler, celui là a été publié dans un journal suisse gay en 1947 (oui , 1947).

    Der Kreis, nous indique Wikipédia, est lancé par Laura Thoma en 1932. Au départ il s’agit surtout d’un magazine lesbien par des rédactrices lesbiennes qui devient un magazine gay sous la rédaction de Karl Meier. Il se distingue par son absence de pornographie, sa publication en trois langues (allemand, anglais, français) et son orientation poétique, artistique, littéraire qui lui permet, parfois, d’échapper à la censure… bref nous sommes loin d’un Gai Pied. Je vous laisse ici le lien de la page Wikipédia et le synopsis Letterboxd d’un film inspiré par l’histoire de Der Kreis.

    Revenons à Edwige qui est donc mentionnée dans un article critique sur le milieu gay parisien (fort intéressant historiquement et sociologiquement parlant par ailleurs) car oui la Suisse – par l’intermédiaire d’un magazine spécialisé pour un public spécialisé toutefois, évoque l’homosexualité de la Feuillère sans prendre de pincettes.

    Der Kreis : eine Monatsschrift = Le Cercle : revue mensuelle

    Numéro 15 (1947) 

    Paris 1947

    On m’a prié de donner ici mes impressions, recueillies au cours d’un séjour d’une année dans la métropole. Je ne m’attarderai pas sur La vie parisienne en général pour entrer dans le vif du sujet qui intéresse nos lecteurs: l’homoérotisme.

    Le total des impressions que j’ai eues est plutôt déprimant. L’élite qui comprend des gens comme Jean Cocteau et Jean Marais mise à part, nous rencontrons à Paris une vraie prostitution professionnelle très attristante, qui heureusement n’existe pas dans notre pays.

    L’Avenue Gabriel près du rond-point des Champs-Elysées est le lieu de rencontre de ces messieurs, on y rencontre toutes les classes sociales, de la high class jusqu’à la pègre. Plus élégants, deux dancings nous ouvrent leurs portes: “La vie en rose », rue Pigalle, cabaret très select, mondain avec des attractions même en travesti, et “Mon jardin” rue de Bruxelles, plus populaire. Près de la Bastille, rue de Lappe, des bals musette comme “Cri-Cri » et “Marie-Jo », moins à conseiller en raison des nombreuses attaques nocturnes et rafles de police.

    Le Français en général ne cherche dans l’homoérotisme que son plaisir. II aime très souvent la femme, et ne fait l’amour avec un garçon que pour subir une sensation nouvelle. La société, l’élite de nos milieux ne sort pour ainsi dire pas. Cocteau et Marais tiennent à conserver leur prestige. On les voit dans les réunions mondaines, Cocteau donnant le bras à Célimène Cécile Sorel, Marais en compagnie de Mme Edwige Feuillère, la Garbo française, la plus grande comédienne française de nos jours aux goûts très prononcés pour les femmes, ce qui peut faire changer l’affiche du théâtre Ulberlot. Monsieur Edwige Feuillère et Mademoiselle Jean Marais dans “L’aigle à deux têtes”, pièce en trois actes de Jean Cocteau.

    Je suis navré d’être aussi pessimiste dans mes jugements. Mais il est vrai qu’un peuple aussi spirituel que les Français ne voit qu’une affaire de pure sensualité dans une tendance pour laquelle d’autres souffrent et luttent.

    Le “Constellation », le bar au 1er étage du “Boeuf sur le Toit », rue du Colisée, est le lieu de rencontre de nos semblables américains, le “Festival », rue du Colisee, meilleur marché au point de vue prix, très mixte au point de vue clientèle, lieu de rendez-vous de la “pédale » internationale et universelle, toutes les nations, Suisse indue. II est difficile de se faire de vrais amis à Paris, le Parisien est superficiel par définition, il cherche a s’amuser pour une nuit, s’il a caractère plus grave, il vit avec son ami constant, formant ménage, Cocteau-Marais, 1er exemple.

    Je terminerai ce petit aperçu en précisant que je suis disposé à conseiller chaque Suisse allant à Paris, par patriotisme et charité, pour qu’il ne soit pas bafoué et trompé comme ma pauvre personne l’a été. 

    Edgar.

  • Edwige Feuillère : « La pornographie est dégradante pour tout le monde »

    Entretien publié dans le Ciné-Revue du 10 avril 1975.

    Edwige Feuillère : « La pornographie est dégradante pour tout le monde »

    Le jour où je suis arrivée chez elle à Neuilly, je trainais une grosse grippe. Edwige Feuillère n’a eu de cesse que je n’aie accepté un cachet et un bon alcool maison concocté par son père — “la dernière bouteille qu’il ait fabriquée” — il y a quelques années. Si cette espèce d’attention spontanée et bon enfant mérite d’être signalée, c’est pour souligner que Madame Feuillère ne se prend pas pour une grande dame, mais qu’elle EST une grande dame. Elle qui a, comme il est naturel, la nostalgie de ce qu’on appelle “la grande époque” du cinéma français (“cette époque, dit-elle, que je définirais comme étant celle où tous les petits rôles étaient joués par de grands comédiens”), ce qu’elle attend du cinéma aujourd’hui, c’est qu’il la mettent au service de jeunes cinéastes. Edwige Feuillère a toujours été de son temps, c’est peut-être bien cela, “la classe”. Et comme elle ne se cache pas d’être une femme qui n’est plus jeune, nous pouvons donc dire sans hésiter que si elle est “toujours” très belle, ce n’est pas seulement à cause de la qualité de ses traits physiques. 

    Vous êtes à la fois comédienne de théâtre et de cinéma comme nous le rappelle votre rentrée actuelle à l’affiche — vous jouez en effet sur scène La Folle de Chaillot et au cinéma La chair de l’orchidée de Patrice Chéreau. Que représentent le théâtre et le cinéma, pour vous comédienne?

    Le déroulement est très différent. Au théâtre, on lit d’abord une œuvre, l’imagination travaille dessus, on apprend le texte, on répète trente ou quarante jours : c’est une longue construction physique directe avec le public, qui est exaltante ou déroutante. C’est chaque fois une terrible aventure.

    Le cinéma, ce n’est pas du tout la même chose. On entre dans un monde qui a été créé par le scénariste, par le metteur en scène — bref, un tas de gens qui ont plus de responsabilités que nous dans l’œuvre. Quand on a confiance dans l’équipe, on est très bien. Et puis notre responsabilité professionnelle n’est pas du tout la même : beaucoup d’acteurs font des quantités de mauvais films et leur carrière résiste merveilleusement. Au théâtre, ce n’est pas possible. Une carrière théâtrale est beaucoup plus difficile et beaucoup moins rentable. On a peur toute sa vie !

    “La vie n’a de sens que si on se consacre à quelqu’un.” 

    Toujours actuellement, vous avez peur? 

    Plus que jamais ! Mes jeunes camarades sont toujours un peu intimidés quand ils jouent avec moi… Mais s’ils savaient, les pauvres, que je tremble autant qu’eux, et que j’en suis toujours au même point. Parce que ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est qu’on recommence toujours tout, que rien n’est acquis…. 

    Vous redoutez les premières parisiennes?

    C’est quelque chose d’épouvantable. C’est un jeu faussé. Autant il est agréable de jouer en province ou à l’étranger, autant à Paris on a l’impression d’être devant un jury qui de toute manière, vous condamne à mort — et sans le dire en face !

    Quelle a été votre formation? 

    J’ai fait le Conservatoire. J’ai été engagée pendant deux ans à la Comédie Française et je m’y suis ennuyée à mourir _ quel soulagement le jour où on m’a proposé de partir ! Après, j’ai eu une période exclusivement cinéma, ce qui me permettait de beaucoup voyager entre les tournages. J’adore voyager, j’y dépensais tout mon argent. 

    Pourquoi la vie à Paris ne vous satisfait pas? 

    Je ne suis pas quelqu’un de très stable. Je suis d’origine diverse, je n’ai jamais su très bien d’où j’étais, et j’ai mis longtemps à essayer de me trouver. 

    Qui étaient vos parents? 

    Mon père était italien, fils de paysan, ma mère française, fille de petite bourgeoise. Nous habitions à Vesoul, et j’étais enfant unique. Dès l’âge de quatre ans, je suis partie. Et ensuite j’ai fait des tas d’autres fugues jusqu’à 11 ans. Je me perdais dans les marais, c’était très organisé d’ailleurs ! Et puis on m’a gratifié d’une telle raclée que je me suis arrêtée. 

    Dans « la dame aux camélias », sans doute son plus grand triomphe populaire à la scène.

    Vous avez commencé au théâtre à quel âge? 

    Je suis arrivée à Paris à 18 ans. Seule et sans argent. C’est très bon vous savez. Et j’’ai été reçue tout de suite au Conservatoire. 

    Vous pensez qu’il faut se débrouiller seule? 

    Ah oui ! Je dis toujours aux jeunes : faites-vous votre opinion vous-même ! Méfiez-vous même de ceux qui invoquent “l’expérience” ! Trompez-vous, mais trompez-vous tout seul. Faites votre choix vous-même ! 

    Vous avez beaucoup vécu seule? 

    Je n’ai pas vécu seule toute ma vie,  et heureusement, j’ai aimé. J’ai connu des expériences conjugales, et des extra-conjugales. Je suis solitaire, c’est différent. Je trouve que la vie n’a de sens que si on aime un être et si on se consacre à lui. 

    Vous avez beaucoup aimé?

    Oui, mais pas souvent. Deux hommes, trois peut-être, et a des périodes différentes. Jamais en même temps. 

    Actuellement, vous vivez seul?

    Pas toujours. 

    Vous êtes donc une femme indépendante? Pensez-vous que les autres femmes le sont suffisamment? 

    Je pense qu’il y a toujours eu des femmes indépendantes. Nous avons toujours connu des filles un peu so-sottes, vers 13-14 ans, qui, avec la vie, prenaient en main leur destinée, essayaient de savoir ce qu’il fallait faire, ce qu’il fallait éviter. Bon. On fait beaucoup pour l’éducation des femmes mais il y a une telle déperdition dans ce qu’on leur explique. 

    Cette déperdition est due à quoi? 

    À un manque d’attention. J’ai assisté plusieurs fois à des conférences. C’est tellement difficile de capter leur attention. Et puis, elles ne se laissent pas toujours convaincre de la nécessité de leur évolution…

    “Bien sûr, je suis fragile…”

    Ce que fait le M.L.F vous paraît valable? 

    Au départ, oui. Mais parfois, l’exécution est un peu maladroite ou trop voyante. 

    Vous pensez que la libéralisation des mœurs que prétend apporter le cinéma pornographique sert à la libération de la femme? 

    Absolument pas ! Ça ne sert qu’à faire des entrées et enrichir deux ou trois commerçants, qui par ailleurs, ne font que sempiternellement recommencer les mêmes choses. Et ce n’est même pas de l’érotisme ! Vous savez, il y avait autrefois ce qu’on appelait des “livres cochons”. Mais qui étaient de très jolis livres. Actuellement, les films sont vraiment débiles, à commencer par les titres ! C’est effrayant et déshonorant. ça n’aide personne. 

    Vous pensez que les gens ont besoin d’être aidés sur ce plan? 

    Mais oui, bien sûr ! Il faut les aider à croire à leurs possibilités humaines, à leurs cœurs, à leurs âmes. Oh ! Je sais bien qu’en parlant d’âme, je parle comme une vieille dame. Je veux dire qu’il faut aider les êtres en suscitant ce qu’il y a de bon en eux. Le bon est une nécessité de l’être humain, qu’on l’appelle Dieu ou non. 

    Vous êtes un personnage solitaire, disiez-vous…

    Je suis solitaire, oui. Mais comme la vie de comédien est une vie très factice, survoltée, on a besoin de temps en temps de se déshabiller complètement, de se laver de tout ça. Je n’ai jamais été une mondaine, et je préfère mes quelques amis. Et puis, au théâtre, il y a une grande fraternité, vraiment. Et surtout en tournée. On passe des mois ensemble à travers la France, la Belgique, le Portugal. On connaît toutes les petites histoires de chacun, ses maladies, ses coups de cafard. On mange ensemble (je ne dis pas qu’on dort ensemble, bien que ça arrive parfois bien sûr) bref, on est dans une très grande intimité. Et puis à la fin, quand on se quitte, on se dit “Alors, donne-moi ton téléphone, on se voit bientôt, etc.” Mais c’est fini… Parce que Paris est une ville qui broie les êtres. Le cinéma, c’est un peu comme les tournées de théâtre. On échange beaucoup de choses, on est ensemble au restaurant, à l’hôtel, et quand le film est fini, c’est fini… Les quelques amis qu’on garde, on a que très rarement l’occasion de les voir parce que quand l’un est libre, l’autre est en train de tourner, ou à l’autre bout du pays ou du monde… 

    Il semblerait que vous ayez des côtés fragiles, vous qui ne jouez que des personnages forts. 

    Oh oui bien sûr ! Et le public ne me voit que dans les rôles forts. 

    Vous aimeriez jouer un rôle fragile? 

    Oui, mais la question ne se pose pas. On est comme le public nous voit. 

    Vous êtes considérée comme une des rares tragédiennes du cinéma français… 

    Je ne suis pas d’accord. Simplement, j’ai eu des rôles dramatiques et j’ai joué, dans le temps, beaucoup de films comme on les faisait alors : larmoyants. Et maintenant d’ailleurs dans La chair de l’orchidée, je joue un personnage qui n’est pas du tout rigolo ! 

    “Heureusement que je gagne bien ma vie !”

    Ce film de Patrice Chéreau, était-ce un tournage difficile, car enfin c’est un premier film — et puis on dit que le tournage a été fort éprouvant…

    Patrice Chéreau est doué comme ce n’est pas possible ! Et c’est un plaisir parce qu’il aime les acteurs. Il est intelligent, drôle et il a une puissance de travail étonnante. Il arrive à faire croire à tout le monde autour de lui que tout ça est très important. Alors on se roule dans la boue, on passe des nuits sous des trombes d’eau, on tourne par 40 degrés dans la banlieue lyonnaise avec des bottes, un pull-over de laine et un manteau de vison… tout ça sans problème. Chéreau croit à ce qu’il fait et il fait partager cette conviction à tout le monde. 

    Quels ont été vos rapports avec Jean Cocteau? 

    J’ai eu une chance extraordinaire : j’ai connu l’époque des grands auteurs. Les grands auteurs venaient m’apporter leur pièce et me la confiaient alors qu’aujourd’hui c’est l’époque des metteurs en scène. Et pendant cette époque j’ai eu l’extraordinaire bonheur de connaître Jean Cocteau, Paul Claudel, Jean Giraudoux. Enrichissement merveilleux ! D’autant plus qu’on leur donne aussi ce qu’on a en soi. C’est un échange très passionnant…

    Qu’est-ce qui était le mieux avec Cocteau, le théâtre ou le cinéma? 

    Le théâtre. Il en avait le sens, le don. Il avait été très frappé par Sarah Bernhardt — il parlait souvent comme elle sur le plateau ! Il attendait que l’acteur lui apporte des choses, et après il classait tout ça si bien qu’il donnait à l’interprète l’impression d’avoir tout créé. 

    Rencontre avec Laurent Terzieff sur le plateau de la télévision française à l’occasion du tournage de « L’échange » de Paul Claudel.

    Vous avez tourné des films assez divers, y compris des choses amusantes et sans prétention. Vous aimez ce type de cinéma?

    J’ai fait effectivement quelques petites choses complètement insignifiantes, et je n’aime pas ça du tout. Par contre, dans le genre film léger, on peut trouver des choses ravissantes et très bien. Et ça a été le cas pour moi avec Le clair de terre de Guy Gilles. 

    Vous n’avez rien tourné d’autre avec lui? 

    Non, hélas. Vous savez, il ne fait pas vraiment ce qu’il veut, car hélas ses films ne marchent pas très bien. C’est un garçon qui a beaucoup de goût, avec qui il est très agréable de travailler. 

    Vous aimez tourner avec des jeunes cinéastes? 

    Ah, oui ! Je ne suis, heureusement pour moi, pas motivée par des considérations financières. Il est vrai que je gagne bien ma vie au théâtre et je n’ai pas besoin de jouer dans de grosses machines commerciales. Mais, de toute façon, c’est avec les jeunes que ça m’intéresse le plus de tourner. 

    Il y a beaucoup de rôles auxquels vous avez vraiment cru,  au cinéma ? 

    Ça dépendait de beaucoup de choses, et en particulier, de l’équipe. Car on ne peut pas être convaincu tout seul au cinéma. Il faut être soutenu, aimé, compris… 

    Propos recueillis par Serge Wanda.

  • Edwige Feuillère n’aura que de fugitives vacances

    Petit article publié dans le Ciné-Revue du 27 Juillet 1956 (n°30).

    Edwige Feuillère n’aura que de fugitives vacances

    Edwige Feuillère en promenade. La voici aux environs de Chambéry.

    Dans cette Savoie qu’elle affectionne tout particulièrement et où elle va aussi souvent que possible. Edwige Feuillère passe de lumineuse vacances. Ce sera en quelque sorte le calme avant la tempête. En effet, la grande comédienne n’aura pas d’autres vacances cette année que ces quelques jours de parfaite détente. Elle vient d’interrompre les répétitions de la pièce d’Ugo Betti,  » La Reine et les Insurgés « , qu’elle doit créer au début d’octobre au Théâtre de la Renaissance; ces répétitions, elle les reprendra le 15 septembre. Le 1er août, elle commencera  » Le Septième Commandement « .

    Une attitude rêveuse de l’héroïne du futur  » Septième Commandement « .

    L’année prochaine, il est probable qu’elle soit, avec Curd Jürgens, l’interprète d’un film de Marc Allégret basé sur une histoire très inattendue, différente de tout ce qu’elle a fait à ce jour. Elle a dû, à regret, décliner l’offre que lui faisait le grand auteur shakespearien, Maurice Evans, d’aller jouer une pièce de Bernard Shaw à New York.

    Cure d’air et de soleil : il faut s’armer pour le retour à Paris.

    Les vacances savoyardes d’Edwige Feuillère se passent en promenades, en lectures, en cure d’air et de soleil. Hélas ! Tout cela déjà se termine ! Encore un beau souvenir que l’inoubliable interprète de Marguerite Gautier ajoutera à ceux qu’elle possède déjà. 

    M. P. 

  • Edwige Feuillère à Neuchâtel

    Entretien publié dans le journal belge FAN – L’Express du 26 novembre 1959.

    Nos interviews au Théâtre de Neuchâtel

    Edwige Feuillère

    Lorsque je l’ai aperçue, l’autre soir, sur le modeste plateau de notre théâtre, elle réglait elle-même quelques détails de mise en scène avec notre compatriote Jacques Verlier. Hélas ! l’exiguïté nécessitait la suppression d’un fauteuil monumental au centre de la scène. Quelques mots et tout rentrait dans l’ordre. La mise en scène ne se sera certainement pas ressentie de ce changement improvisé.

    Ma carrière se résume en quelques mots, me confie Edwige Feuillère. Comme tout le monde, j’ai dû suivre la filière depuis le Conservatoire jusqu’au haut de l’échelle, avant de pouvoir sortir du lot. Je j’avoue aussi, j’ai eu énormément de chance…

    Mais ce qu’Edwige Feuillère ne dit pas, c’est toute la volonté qu’il a fallu à la jeune et timide fille d’entrepreneur dijonnais pour affronter un public qui maintenant la fête chaque soir. Edwige Caroline Cunati (c’était son nom !) vint tout d’abord à Paris pour étudier le chant. A la pension-famille des Unions chrétiennes de jeunes gens, elle rencontra plusieurs futurs camarades. Dans la même classe qu’elle travaillaient Julien Berlhau, Simone Renant, Claude Génia… et Jean-Pierre Aumont. C’est peut-être ce qui explique que le rôle de Lucy Crown soit écrit pour elle ! Après le Conservatoire, Edwige chante à l’Opèra Bouffe. Elle est la septième femme du roi Pausole en même temps que Paulette Dubost. En 1931, elle tient le rôle de Suzanne dans le « Mariage de Figaro », où elle remporte un brillant succès. Peu de temps après, elle joue « La dame aux camélias ». Marguerite Gauthier devient pour Edwige Feuillère une seconde nature. Les héritiers du grand Dumas lui accordent alors le monopole de ce rôle difficile. C’est la consécration définitive.

    J’ai toujours établi une différence entre le cinéma et le théâtre, me dit encore Edwige Feuillère. Je me trouve dans l’impossibilité de mener une double vie. Si je tourne un film, je reste au studio, mais il ne faut pas venir me parler de cinéma lorsque je suis au théâtre. Il me semble qu’il est déjà assez difficile de conserver un personnage pour en changer trois fois par jour.

    Au cinéma, Edwige Feuillère s’est illustrée dans « Lucrèce Borgia », « L’aigle à deux têtes » , le « Blé en herbe », « Julie de Carneilhan », « L’idiot » avec Gérard Philippe, etc. Elle a tourné une soixantaine de films. Au théâtre, après « La dame aux Camélias », ses principaux rôles sont « La Parisienne » et « La dame de solitude ». Edwige Feuillère est demandée partout, en Amérique, au Canada… mais elle refuse en général de quitter Paris.

    Si j’ai accepté cette tournée, c’est uniquement pour connaître une fois les difficultés d’un grand voyage, me dit-elle. J’ai joué un peu partout dans le monde, mais jamais dans une tournée de grande troupe. Nous n’en sommes qu’au début, mais je me sens déjà très lasse. Heureusement que je pourrai prendre du repos en rentrant à Paris, au printemps.

    Aucun détail n’échappe à Edwige Feuillère. De plus, elle aime s’instruire. En quelques phrases, j’ai dû lui expliquer les particularités de notre région. Elle a voulu connaître les heures d’ouverture des musées… et l’adresse d’un bon coiffeur. C’est peut-être parce qu’elle veut tout voir, être au courant de tout, qu’elle est devenue cette reine tant enviée du théâtre.

    René JELMI.

  • Edwige Feuillère chez elle

    Un article publié dans le journal suisse FAN – L’Express du 13 décembre 1952.

    Où la réalité n’est pas très éloignée de sa fiction
    Edwige Feuillère chez elle
    Edwige Feuillère dans « L’Aigle à deux têtes » de Jean Cocteau.

    La nouvelle saison de Paris s’est ouverte, à l’écran, avec « Adorables créatures », un film dans lequel Edwige Feuillère incarne une riche veuve dont le grand cœur, la générosité ne sont que façade, calculs. Personnage odieux de cette satire plus féroce qu’elle ne veut le paraître, mais création complexe, et si parfaitement composée qu’elle nous gagne à son jeu. Dans le même temps, Edwige Feuillère reprenait au Théâtre Sarah Bernhardt, la «Dame aux camélias». La « première » eut figure d’événement. Le Tout-Paris — ministres, diplomates, écrivains, artistes — y fut présent. Ce n’était pas pour réentendre une pièce que nul n’ignore, mais pour revoir Edwige Feuillère, aimer et mourir dans les bras d’Armand Duval. Depuis deux mois, le public parisien fait le succès de la pièce et du film. Cette double réussite maintient le nom d’Edwige Feuillère au tout premier rang, ou plus exactement, dans une sorte de prestige où nulle ne la remplacera.

    Une vie privée, discrète, secrète

    On connaît sa carrière. Près de quarante films, autant de pièces jouées des milliers de fois sur d’innombrables scènes, toute une vie voulue, conduite par l’art dramatique, et à lui consacrée, ont donné à Edwige Feuillère cette autorité de grande comédienne qu’on reconnut jadis à Sarah Bernhardt, à Réjane et qui ne se trouve plus guère de nos jours. C’est peut-être aussi qu’elle a su ne pas se disperser, demeurer, parmi les curiosités que suscite toute renommée, discrète, secrète, parfois distante. La grande part d’elle-même, qu’elle a donnée à son art, le fut sans restriction, sans calcul, pour l’amour du métier qu’elle avait choisi. Mais sa vie privée lui est restée, et nul n’en a connu les épreuves, les joies ou les peines, qui n’y fut convié. Miracle aussi, dans un monde qui ne respecte guère la discrétion. Et cependant Edwige Feuillère ne s’impose pas une attitude. Elle souscrit aux nécessités de son métier, elle a joué des scènes légères, campé des héroïnes burlesques; elle aime rire, manie l’ironie, se moque de sa propre légende… 

    Edwige Feuillère habite du côté des Invalides, un quartier paisible, aéré, aux vastes perspectives. L’appartement donne, en arrière, sur les frondaisons du Champ-de-Mars, dominées par une Tour Eiffel toute proche, gigantesque mais nullement écrasante, comme un songe de fer qui se perd dans le ciel… A peine avez-vous franchi le seuil de l’appartement que vous accueillent les souvenirs du théâtre. L’entrée est décorée de vitrines qui sont un peu le musée de la comédienne. Edwige Feuillère ne croit pas que le théâtre soit tout à fait une fiction. En scène, autour d’elle, il faut que les meubles soient d’époque, les bibelots précieux. Si les bijoux ne sont pas toujours vrais, ils ont leur vérité théâtrale, c’est-à-dire parfois d’illustres origines.

    Bibelots, meubles et livres

    Voici minutieusement rangés, l’éventail de dentelle noire de l’« Aigle à deux têtes », deux petites bourses qui ont plus d’un siècle et qui jouèrent leur rôle dans le charmant proverbe de Musset « Un caprice ». Voici de petits carnets de bal du XlXme siècle, et le moulage réduit d’une main d’albâtre qui serait, nous dit Edwige Feuillère, celle de Sarah Bernhardt. L’art auquel l’actrice a consacré ses jours ne l’abandonne pas. Quand elle a quitté la scène sous les applaudissements et les fleurs, Edwige Feuillère retrouve ici la même envoûtante présence de personnages toujours prompts à renaître. Dans le grand salon aux meubles précieux, ils paraissent, en forme d’hommages, dans un petit dessin de Jacques Ferrand, dans une grande toile de Kiffer, clans une esquisse de Jean-Denis Maillart pour la « Dame aux camélias », ou dans une silhouette de l’« Aigle à deux têtes », signée Christian Bérard… Les livres eux-mêmes disent la conscience de la comédienne, donnent la preuve que rien de ce qui touche à l’art dramatique ne lui est étranger. Edwige Feuillère a d’ailleurs écrit elle-même, et de façon pertinente, sur son métier de vedette, dans le livre « Le cinéma pour ceux qui le font ». Mais ce monde de la fiction ne voile pas aux yeux de l’actrice le monde tout court. Elle sait, quand il le faut, s’évader — trop peu, dit-elle, à son gré — et dans une île perdue d’un fjord norvégien, vivre quelques semaines sans autre compagnie que celle de la mer et du vent, sans autre visite que celle d’un hydravion dont le pilote-ami, vient cle temps à autre, déposer le courrier et ses hommages à celle qui demeure, même en ces lointains rivages, la « grande dame » du cinéma français.

    U. F..F

  • Edwige Feuillère telle qu’elle est, la suite

    Article publié dans la revue Pour Tous du 1er Avril 1947, deuxième partie d’un portrait d’Edwige Feuillère découpé sur plusieurs numéros.

    Edwige Feuillère telle qu’elle est (1)
    Edwige Feuillère à 19 ans. La voici dans sa loge du théâtre bourguignon de Dijon.

    Nous avons laissé Wigette au moment où, jeune élève du collège de Dijon, elle se découvrait une vocation irrésistible pour le théâtre. Et déjà cette vocation l’occupait tout entière. A tel point qu’à l’encontre de ses petites camarades elle ne disait jamais :
    — Moi je veux me marier très jeune…
    ou :
    — Je crois que le grand amour existe…
    Edwige ne se préoccupait pas de son avenir, sous cet angle. Cela caractérise d’ailleurs, non seulement le fait qu’elle ne pensait qu’au théâtre, mais aussi un trait bien singulier de son caractère. Elle n’a jamais cru à la nécessité d’une aide, d’une présence plus forte à ses côtés. Au contraire il y a en elle un grand désir de protéger, d’aider… Elle aime mieux donner que recevoir, et sa nature préfère dominer, qu’être dominée. Elle reconnaît que cela lui a joué quelques vilains tours.


    Du bureau paternel au Conservatoire.


    La vie d’ailleurs s’est chargée très tôt de « tremper » son tempéramment. Edwige, en effet, dut travailler très jeune. Son père ayant eu des difficultés dans son entreprise, elle quitta l’école à 14 ans, apprit en deux mois la sténo-dactylo et travailla au bureau paternel, où il lui fallut étudier la résistance des métaux, dresser des feuilles de paie, tenir des livres comptables… Mais son rêve la dévorait. Bientôt il ne lui fut plus possible de l’alimenter seulement par les faux-semblants qu’elle se donnait en étudiant des poèmes, en se les récitant à elle seule, en apprenant des scènes de comédie. Et après trois ans de « secrétariat familial », elle prit un jour le train pour Paris, décidée à « faire du théâtre ». Edwige Feuillère n’évoque pas sans amusement son arrivée :
    — C’est vraiment une petite provinciale, dit-elle, qui débarqua gare de Lyon. Je n’étais préparée ni pour la vie, ni pour mon métier. Je ne connaissais personne, je ne savais rien. J’ignorais jusqu’au nom d’un Victor Boucher ou d’une Elvire Popesco… Quinze jours après, pourtant, Edwige était inscrite au Conservatoire et commençait ses classes tout de suite, son arrivée ayant coïncidé avec la rentrée d’octobre. Elle tra- vailait à la fois la comédie et le chant, mais elle abandonna assez vite ce dernier. Il y avait en même temps qu’elle au Conservatoire d’autres célébrités d’aujourd’hui : Simone Renant, Annabella, Suzet Maïs, Michèle Alfa, Claude Génia, Jeanine Crispin, Jean-Pierre Aumont, Jean Martinelli, Julien Bertheau.

    Son début au cinéma.


    — Quelques-uns d’entre eux, nous rapporte Edwige Feuillère, et en particulier Annabella ou Jean-Pierre Aumont, étaient des jeunes gens très parisiens, sans timidité, qui jouissaient d’une certaine aisance matérielle. En les voyant toujours si brillants je me demandais si mon rêve n’était pas une illusion, car je me trouvais en état d’infériorité auprès d’eux.
    Et les mois passaient… Edwige arrivait à sa troisième année de Conservatoire quand, le dernier trimestre, elle fut amenée à débuter, sous le pseudonyme de Cora Lynn, au cinéma.
    — Une chose monstrueuse, confie Edwige aujourd’hui… Et je m’y suis trouvée monstrueuse. Cela s’appelait « La fine combine » et c’était un court métrage dont Fernandel était le héros. Mon cachet pour ce sketch cinématographique était de 500 francs… et je devais fournir les costumes ! Comme il fallait, entre autres, un déshabillé, j’en ai acheté un magnifique qui me coûta 495 francs ! Presque tout mon cachet… Mais j’en étais très fière. Le plus inattendu, c’est que, peu de temps après, une camarade me demanda de lui prêter ce déshabillé pour partir en tournée… mais je n’ai jamais revu ma camarade, ni mon déshabillé… Ainsi disparurent presque simultanément les premiers avantages matériels de son premier film !
    Ce qu’il faut dire surtout de cette période, c’est qu’Edwige Feuillère travaillait avec acharnement au Conservatoire, et prenait très au sérieux cette formation première qui, quoi qu’on en dise aujourd’hui, avec les facilités du cinéma, est tout de même une base solide pour le comédien. Donc Edwige travaillait… Jouant le soir à Paris, ou allant quelquefois en tournée dans la région parisienne, elle ne manquait pourtant aucun cours et se levait tôt pour ne pas être en retard, ou bien voyageait la nuit pour rentrer. Et pourtant il y eut, dans la carrière d’Edwige Feuillère, un merveilleux début.. Celui de son premier prix à la sortie du Conservatoire qui fut vraiment un étonnant succès, venant récompenser au moins ses mérites et ses dons. Elle concourut dans une scène de « La Parisienne » de Becque, et elle fut si parfaite de justesse de ton, de féminité, et d’abattage, que sa sortie fut applaudie comme s’il s’agissait d’une première…

    Un premier prix spectaculaire.


    Permier prix spectaculaire, critiques enthousiastes de Robert Kemp, Pawlovsky, Dubech, etc., engagement à la Comédie-Française… Oui, vraiment, le départ de « Feuillère », son vrai départ, venait d’être donné et cela même si la course qu’elle allait entreprendre devait encore être marquée d’un certain piétinement. Edwige, qui était encore Edwige Cunatti pour le Conservatoire, voyait ses rêves d’enfants prendre forme, son avenir s’éclairer. Tous ses jeunes camarades enviaient sa chance.
    Et son mari, Pierre Feuillère, constatait son gros succès avec
    un rien d’amertume :
    Maintenant que tu as réussi, tu vas rougir de moi,
    lui
    dit-il…
    Et c’est sous ce nom qu’elle signa son engagement à la Comédie-Française, en même temps que Marie Morgan qui avait obtenu un second prix au Conservatoire, ainsi que Simone Renant qui, elle, n’entra pas au Français. La Comédie-Française ! Edwige Feuillère pensa qu’elle pourrait y faire des choses merveilleuses. II aurait fallu qu’elle puisse les faire. Mais nous verrons la semaine prochaine comment les deux années où elle y fut attachée, ne furent seulement qu’un long entracte, sans lever de rideau pour elle…

    L. M.
    (A suivre. )
    (1) Voir Pour Tous, numéro 50.

  • EDIMBOURG -LONDRES-GENÈVE DANS LES CAMÉLIAS

    Petit détour par la presse suisse avec cet article publié dans La tribune de Genève du 21 Octobre 1955.

    Edimbourg-Londres-Genève dans les camélias

    Edwige Feuillère ou la leçon de simplicité

    Edwige Feuillère a reçu, en Angleterre, un accueil qu’il n’est pas exagéré de qualifier de triomphal. Le soir où j’assistais à La dame aux camélias, le public ne voulait pas quitter la salle. Edwige Feuillère saluait, les bras tendus vers la galerie. Les applaudissements, soudain, ont cessé. On attendait que l’artiste parlât. Encore ! Elle s’est avancée, émue : « I want to say only two words : Thank you ! ». Si son grand talent avait déjà envoûté la salle, son charme personnel, semé dans ces quelques mots d’anglais, acheva le triomphe.

    Les deux premiers critiques anglais ont dit de l’interprète de Marguerite Gautier, l’un qu’elle était la plus grande actrice du monde, l’autre la première actrice romantique. Au rappel de ces louanges, Edwige Feuillère sourit, d’un sourire presque timide : « Ne croyez pas surtout que cela me remplisse d’orgueil. Bien au contraire. Plus un artiste acquiert de renom, plus il se sent redevable auprès de ceux qui l’admirent, plus il doit considérer son travail avec gravité, avec humilité. Il doit donner la preuve qu’il est digne de l’estime qu’on lui porte ».

    Mais cette preuve, le comédien ne peut pas toujours la donner dans les pièces de son choix. Le public même devient responsable des spectacles dans lesquels se produisent ses idoles. Edwige Feuillère envie la liberté des comédiens anglais qui, non bridés par la classification des emplois comme on l’est en France, peuvent se permettre de jouer tantôt le drame, tantôt la comédie. Et elle se sent émue par l’amour du théâtre que témoigne le public anglais. Ceux qui ont applaudi, il y a quelques années, Feuillère-Ysé du Partage de midi reviennent fidèlement l’applaudir dans La dame aux camélias. Avant de se demander si l’œuvre lui plaira ou non, le public anglais tient à prouver à ses artistes élus qu’il les suit, les soutient et les aime, quoi qu’ils jouent. Cela aussi accroît la responsabilité que sent l’artiste à l’égard de ses admirateurs.

    En me parlant de son travail au cinéma et, plus particulièrement, de l’influence que le cinéma peut avoir sur la carrière du comédien au théâtre, Edwige Feuillère me cite le cas de personnes qui sont allées l’applaudir dans des pièces de Claudel et de Giraudoux parce que ces personnes avaient aimé l’artiste sur l’écran. Le cinéma, dont les productions, sans être toujours de haute portée, sont du moins populaires, attire peu à peu au théâtre un public qui, autrement, n’y mettrait pas les pieds.

    Dans quelque milieu qu’on aille actuellement à Londres, on continue de parler de « Madame Feuillère ». Même ceux qui critiquaient le choix de la pièce, et qui se sont rendus au Duke of York armés d’un préjugé contre une œuvre démodée, sont unanimes à reconnaître qu’ils ont été, finalement, conquis par la grande artiste. Faire venir des larmes aux yeux de l’Anglais, habitué à contenir ses sentiments, n’est-ce pas la plus belle récompense que peut récolter une comédienne du don qu’elle fait d’elle-même dans son rôle ? Edwige Feuillère ou la leçon de simplicité… Mais celle-ci ne s’acquiert qu’au prix d’une discipline de fer. La grandeur a ses rigueurs, comme l’art ses exigences.

    Laurent LOURSON.

  • Edwige Feuillère telle qu’elle est

    Article publié dans la revue Pour Tous du 25 mars 1947.

    Edwige Feuillère telle qu’elle est
    La maison natale d’Edwige feuillère (Wigette Cunatti) porte le numéro 13 (un chiffre qui
    lui a porté bonheur) du bouleyard de Besancon dans la vieille et bonne ville de Vesoul.

    Une petite fille qui voulait être romancière


    Le nom de « Edwige Feuillère » a été révélé au public en 1931. A cette date, elle obtint un premier prix au Conservatoire et entra à la Comédie-Française. Mais c’est à Vesoul, au foyer de Mme et M. Cunatti, entrepreneur de travaux publics, que naquit Edwige, un 29 octobre. C’est là que la mère de la petite Edwige, qui est Française, vit le jour, de même que sa grand’mère. Aussi, si l’on a pu faire allusion à un certain accent exotique qui se retrouverait chez Edwige Feuillère, il ne s’agit que de celui de la Franche-Comté, « le doux parler comtois », a écrit Claudel… Suivons maintenant la petite Wigette dans la vie. Fille unique, elle vécut très seule. Elle était sauvage, sournoise, étrange. Ses parents — qu’elle aime beaucoup — étaient exclusifs et voulaient garder leur fille pour eux. De plus, Mme Cunatti était un peu autoritaire. Il en résulta très tôt, chez l’enfant, un désir d’évasion et dans son esprit l’imagination mûrit en terrain fertile.

    Ce tout petit bébé, bien sagement assis, n’est autre que notre grande Edwige lors de ses débuts… dans l’existence.
    Une petite fille décidée : c’est Edwige Feuillère lorsqu’elle était âgée de cinq ans et demi.


    Les fugues d’Edwige


    Cette solitude, cet égarement complet de la petite Edwige sur terre, l’amena à deux reprises à se sauver. Ce furent de véritables drames qui marquèrent son enfance. La première fois qu’elle partit, elle n’avait que quatre ans. Elle marcha droit devant elle pendant plusieurs kilomètres, traversant une voie ferrée, un bois, côtoyant cent fois un danger qui aurait pu être fatal à une enfant de cet âge. La seconde fois, Edwige avait sept ans. C’était en Côte-d’Or. Ses parents étaient venus s’installer quelque temps auparavant à Dijon. Edwige se trouvait ce jour-là avec eux à la campagne. Et une fois encore elle disparut. Cette fois, sa mère craignait le pire, car la région comporte de nombreux étangs… Pourtant, à la nuit tombée, on retrouva la fugitive dans un bois. Qui sait en quels imaginaires voyages son esprit l’avait-entrainée. N’importe, elle fut assez impressionnée d’apprendre qu’on l’avait cru noyée, d’autant que peu de temps auparavant elle avait failli effectivement se noyer…

    Il y a en Côte-d’Or, nous a raconté Edwige Feuillère, de curieux petits étangs dont, la surface est couronnée de parterres de fleurs. Un jour que j’écoutais chanter les grenouilles au bord de l’eau, j’ai vraiment eu la sensation que je pourrais marcher sur les fleurs… Inutile de vous dire que j’ai aussitôt coulé et… hurlé !

    Au fond d’elle-même Edwige Feuillère, nous le savons, porte une préférence certaine à toute cette partie de son enfance. Elle se souvient en particulier de longues promenades quelle faisait avec son père dans cette merveilleuse Bourgogne. Ils partaient à l’aube, voyaient le jour se lever et Wigette, silencieuse, contemplait, émerveillée, le spectacle de la nature et laissait a loisir aller son imagination…


    Oh ! Si, Mademoiselle, je ferai du théâtre !


    A dix ans. Edwige entra au collège de Dijon. Là, son caractère changea. Elle, qui avait toujours vécu seule, se trouvait maintenant perdue dans la collectivité de l’école. Et elle se rendit compte de l’influence qu’exerce le milieu sur un être. Comment était-elle à cette époque ? Il est difficile de dire exactement comment est Edwige Feuillère, aujourd’hui encore. Le poète a su la définir. Elle est : « Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… »

    Elle le sait, elle le sent d’ailleurs quand elle avoue : J’ai un physique caméléon qui réagit suivant les circonstances physiques ou morales…

    Aussi bien est-il impossible de fixer d’une façon particulière la petite Wigette. Elle n’a pas la même figure si on la prend à 3, à 7 ou à 15 ans. Ainsi, à 4 ans, ses yeux se retrouvent dans certain gros-plan mélancolique de la Nastasia de L’Idiot. A 7 ans, elle a une tête de boxeur et elle est débordante de vie. A 11 ans, elle a une langueur marquée et un faux air d’Eve Curie ! Et tout cela est caractéristique chez Edwige Feuillère. Il n’y a pas que son physique qui soit sujet à des variations. En elle-même, elle n’est jamais identique, elle est comme plusieurs êtres différents qui vivraient la même existence. Elle devient quelqu’un d’autre suivant les étapes de sa vie.
    Le premier désir d’Edwige, lorsqu’elle fut une petite fille élève du collège de Dijon, ce fut d’abord d’écrire. A l’origine, elle aurait aimé être romancière. Et puis un jour… Un jour la directrice la fait appeler et lui demande si elle se sent capable de jouer un rôle dans Riquet à la Houpe, une pièce de Théodore de Banville, en vers, qui va être donnée à une fête scolaire. Edwige accepte, ravie de cette diversion qui correspond si bien à ses rêves imaginaires. Finalement on lui confie le rôle principal et elle obtient tellement de succès qu’un an après, les Anciennes Elèves du Collège lui proposent, pour une autre fête, de jouer Ganelon dans La Fille de Roland. Edwige a 13 ans. Elle vient de découvrir sa vocation. Une vocation qui ne la lâchera plus jamais. Edwige était alors en troisième. Pendant les cours d’algèbre, notre jeune comédienne ne cachait pas son ennui.

    Un jour, le professeur s’écria en la désignant : Vous, vous ne ferez jamais rien ! Ce qui déclencha chez la petite Edwige cette réponse superbe : — Oh ! Si, Mademoiselle, je ferai du théâtre…

    L. MASSAR.
    (à suivre.)


  • Edwige Feuillère part en voyage

    Article publié dans le magazine hebdomadaire L’image du 15 janvier 1934.

    Edwige Feuillère part en voyage

    Savez-vous faire une malle? Sur ma réponse négative, le visage d’Edwige Feuillère se fait soudain espiègle.

    — Je vais vous apprendre, moi.

    Elle doit partir demain, à la première heure, pour Genève.

    — Voyons… Voyons… Passez-moi cette robe… Non, non, l’autre. Merci. Les chaussures maintenant.

    — Vous savez, je ne suis pas venu spécialement pour cette besogne, d’ailleurs charmante.

    — Oui. Je le sais. Je comprends que celà vous ennuie de m’aider. Les hommes sont si peu galants ! Eh bien, asseyez-vous. Si vous êtes sage, je vous donnerai quelque chose.

    — Quoi donc ?

    — Des souvenirs.

    Le studio d’Edwige Feuillère est une vaste pièce lumineuse : divan, piano, livres… Et, quelque chose plus rare, une magnifique cage en verre où se disputent quatre perruches.

    — Vous savez qu’on en meurt ?

    — De quoi ? Des perruches ? Voilà un bout de temps que je les ai. Vous pouvez constater que je me porte bien. Si vous avez cru me faire peur, c’est raté.

    Edwige Feuillère lit beaucoup. Elle possède de très belles éditions de Valéry, de Colette…

    — Mes goûts littéraires ? J’aime beaucoup les auteurs américains. Non. Je ne suis pas snob. Mais ces gens-là ont le sens de la vie moderne. Surtout Sinclair Lewis…

    — Oui, d’accord. Mais…

    — Mais, vous vous en moquez. Je sais ce qui vous intéresse : le cinéma.

    — Parfaitement.

    — En attendant, passez-moi donc ce petit volume rose qui est une très bonne traduction des poésies de Shakespeare. J’emporte quelques ouvrages pour lire en voyage ; que me conseillez-vous ?

    Sonnerie du téléphone .

    — Ah ! Zut !

    Elle décroche :

    — Allo ? …. Impossible mon cher ami… Parce que je pars demain matin à 6 heures et demie pour la Suisse… Vous comprenez donc qu’il est matériellement impossible d’être chez moi à 9 heures. Au revoir… C’est ça.

    Puis, elle se tourne vers moi :

    — A nous deux maintenant. Oh ! une seconde !

    A sa secrétaire :

    — Veux-tu téléphoner à Tonia Navar que je ne peux pas déjeuner avec elle ? Merci.

    — Tonia Navar ? Vous avez donc conservé des amis au Français ?

    — Pourquoi pas ? Le climat de la Maison ne m’a pas plu, je suis partie. Là se bornent mes antipathies. Voulez-vous être gentil ?

    — A vos ordres.

    — Aidez-moi à fermer ma malle. Asseyez-vous carrément dessus, pour forcer.

    La malle est pleine à craquer. Heureusement, je pèse un certain poids.

    — Là. Merci. Maintenant, parlons.

    Enfin !

    — Oui, je me consacre au cinéma. En quittant le Français, j’avais deux solutions : le couvent ou le studio. J’ai préféré le studio.

    — Vos projets ?

    — Je n’en ai point. Enfin… rien de signé. On a annoncé Remous, mais ce n’est qu’un bruit. Pour la Garçonne même chose.

    — Ce rôle vous tente-t-il ?

    — Pas plus que d’autres. Je n’ai pas encore lu le scénario, il m’est donc difficile de me faire une opinion. Vous savez que je rentre de Berlin ? J’ai tourné là-bas Toi que j’adore avec Jean Murat. Voilà.

    — C’est tout ?

    — Euh…

    — Vous êtes sûre de ne pas avoir tourné un film à sensation ?

    — Je vous vois venir avec vos gros sabots. Vous voulez que je vous parle de Ces Messieurs de la Santé.

    Edwige Feuillère et Raimu dans Ces Messieurs de la Santé.

    Avouons-le carrément et laissons la belle artiste nous parler à cœur ouvert.

    Ces Messieurs de la Santé est jusqu’ici mon film préféré. D’abord il a été réalisé dans des conditions plus que parfaites, et dans une atmosphère de camaraderie inappréciable. Ce qui n’est pas souvent le cas dans certains studios de l’étranger.

    — Cela est réconfortant d’entendre ainsi parler.

    — Le film est tiré de la pièce de Paul Armont et Léopold Marchand, et réalisé par Pière Colombier. Pendant que vous y êtes, notez donc…

    — Je note, je ne fais même que cela.

    — … que l’interprétation est de premier ordre.

    — Cela fait toujours plaisir.

    — En tête, nous avons Raimu, Lucien Baroux, Guy Derlan, Yvonne Hébert, etc, etc…

    — Dois-je vous comprendre dans les etc.?

    — Mon cher, si je n’étais une femme bien élevée par des parents soucieux de mon moral, je vous répondrais des horreurs. Enfin… Ce n’est pas la modestie qui m’oblige à vous avouer que je suis la vedette américaine. Vous connaissez la pièce ? Je fais le rôle de Fernande, la fille de la pâtissière… Il me faut des bagues, des fourrures… Grâce à Raimu, j’ai trouvé tout cela. Quel type épatant, ce Raimu, hein ? Il a dans Ces Messieurs de la Santé un rôle en or. Et puis bien d’actualité. Et maintenant, laissez-moi terminer mes bagages.

    — Encore un mot… Quels sont vos désirs ?

    — Un seul : avoir un rôle où je serais la femme que je sens en moi.

    — Vous m’aviez promis des souvenirs.

    Les yeux d’Edwige Feuillère s’éclairent aussitôt comme de vivants sunlights.

    — Vous n’avez pas été sage.

    — Au revoir donc.

    — Vous viendrez à la gare demain matin ?

    Chère Edwige Feuillère, vous n’avez pas de pitié. Me lever tôt ? Je ne suis pas une étoile de cinéma, moi.

    Pierre BERGER

    Avec Pauline Carton, Lucien Baroux et Pière Colombier.

  • A cœur ouvert patiente : Edwige Feuillère

    Article publié dans le magazine Festival n°604 de 1961.

    A cœur ouvert patiente : Edwige Feuillère

    Edwige Feuillère qui, en ce moment, joue au théâtre Sarah Bernhardt trois pièces en alternance (L’Aigle à deux têtes, Constance et Rodogune) vit pratiquement au théâtre. Le dimanche, par exemple, elle y arrive à midi et demi et ne le quitte que tard dans la soirée, ayant reçu après le spectacle dans sa loge fleurie (qui a été celle de la grande Sarah) les amis venus la féliciter, les journalistes à qui elle répond avec une grâce charmante et ses admirateurs anonymes qui l’attendent près de la loge du concierge pour un autographe. La grande dame du cinéma est aussi celle du théâtre et même la grande Dame tout court. Dans la vie, elle a cette même classe. Dès que l’on se trouve en sa présence, on a l’impression de la connaître depuis longtemps ; elle sait si bien vous mettre à votre aise et dissimuler derrière un sourire la migraine qui est sa bête noire ou la fatigue. Madame Berthe, son habilleuse, et le jeune Alain, son coiffeur, sont à sa dévotion, ses camarades de scène ne manquent pas de venir la saluer et tout le monde au théâtre aime Madame Feuillère.

    Qu’est-ce qui vous rend gaie ?

    — Oh ! tout dès l’instant que je n’ai pas la migraine. Je suis d’un naturel très gai ; j’aime la vie, l’air, l’eau, la nourriture, les enfants, les chiens, les chats (j’en ai trois à la campagne et j’en ai eu un qui était un véritable bandit, j’avais un paravent en satin, il me l’a transformé en chevelure d’Yseult), et les gens qui font mon métier. J’aime la vie dès l’instant que j’ai à lutter. J’ai eu toute ma vie des nuages. Le matin, en me réveillant, sans avoir ouvert les rideaux je sais s’il neige, s’il pleut ou s’il y a du brouillard. Les jours que je me sens bien, j’aime tout, tout ce qui peut être aimable.

    Qu’est-ce qui vous rend triste ?

    — Il y a des tas de choses…. La maladie, toutes les misères des autres me touchent beaucoup. Je ne peux être gaie quand je vois des gens malheureux autour de moi. L’incompréhension, l’injustice, le parti-pris, les êtres qui s’obstinent dans la mauvaise foi me rendent triste. Je suis cependant arrivée à un stade où je ne m’indigne plus.

    Qu’est-ce qui vous amuse ?

    — Mille choses, mais je dois dire que les enfants m’amusent. Ma plus grande distraction, c’est de me promener au Champ-de-Mars. Je me choisis un enfant, je lie connaissance et je joue avec lui ; les mamans ou les gardiennes m’observent d’abord avec méfiance mais se rendant compte de mes bonnes intentions, tout se passe très bien. Les petits chats m’amusent ; il y a chez nous une espèce d’enfance, nous sommes des attardés, très jeunes de caractère. Il faut être naïf pour faire ce métier, il faut croire au miracle ! On joue un jeu très dangereux, tout est toujours à recommencer, ce renouvellement donne une sorte de santé morale tout à fait exceptionnelle.

    Qu’est-ce qui vous irrite ?

    — Ne pas avoir assez de temps pour faire ce que je voudrais faire… Quand on ne me comprend pas assez vite, comme je ne suis pas très patiente, alors je m’irrite…

    Qu’est-ce qui vous rend heureuse ?

    — Le bonheur des êtres que j’aime, le succès aussi, mon Dieu ! Il ne faut pas le négliger !

    Qu’est-ce qui vous rend furieuse ?

    — En général je me maîtrise très bien, je me mets rarement en colère. Alors, je suis extrêmement violente, c’est assez déplaisant ! Pour que je me mette en colère il faut vraiment une chose tellement absurde, la bêtise, l’inefficacité, quand on a répété quinze fois une chose enfantine, qu’elle n’a pas été faite par négligence… Alors ce sont des colères disproportionnées avec le motif, cela se traduit par des cris, des choses désagréables que je ne pense pas et que je regrette après.

    Quelle est la chose que vous aimez le mieux faire ?

    — Cela dépend des moments. Jouer la comédie ou vivre tout simplement, me promener dans un paysage où il y a de l’eau. Quand je suis en vacances j’aime me promener le long des fjords en Norvège. J’aime davantage l’eau en montagne qu’à la mer, j’aime les chutes d’eau, les lacs. La mer est passionnante mais fatiguante et effrayante, les lacs sont reposants et humains.

    Comment aimez-vous qu’on vous aime ?

    — Le fait que l’on m’aime me paraît déjà une grâce extraordinaire. Mon bonheur consiste plus à donner qu’à recevoir ; le fait de donner est plus enrichissant que de recevoir. Si j’avais une devise se serait  » J’ai ce que j’ai donné. » La vie m’a appris qu’il fallait tout trouver en soi, tout extraire de soi.

    Comment aimez-vous les êtres que vous aimez ?

    — Les êtres que j’aime, je les aime d’une manière parfois maladroite et inégale. Lorsque je ne suis pas trop absorbée par ma profession, je les gâte ; les manifestations sont toujours plus abondantes lorsque je ne travaille pas. Les êtres que nous aimons, nous comédiens, et qui nous aiment doivent nous comprendre et se faire au rythme de notre vie.

    Êtes-vous contente de votre sort ?

    — Cela dépend des jours et de mon état de santé. Je dis oui, quoiqu’il y a un certain nombre de choses que j’aurais voulu faire, si Dieu me prête vie… Les regrets ne servent à rien, il faut se contenter de ce que l’on a. Je suis assez instable de nature. Je connais des moments d’euphorie ou de dépression, d’inquiétude, plus grands que d’autres. Je ne vis pas dans un climat de tiédeur, je suis exagérément optimiste ou pessimiste, tout cela suivant ma migraine ou l’état de mon foie.

    Recueilli par Ellen PHILIPPE.