Article publié dans le magazine hebdomadaire L’image du 15 janvier 1934.
Edwige Feuillère part en voyage
Savez-vous faire une malle? Sur ma réponse négative, le visage d’Edwige Feuillère se fait soudain espiègle.
— Je vais vous apprendre, moi.
Elle doit partir demain, à la première heure, pour Genève.
— Voyons… Voyons… Passez-moi cette robe… Non, non, l’autre. Merci. Les chaussures maintenant.
— Vous savez, je ne suis pas venu spécialement pour cette besogne, d’ailleurs charmante.
— Oui. Je le sais. Je comprends que celà vous ennuie de m’aider. Les hommes sont si peu galants ! Eh bien, asseyez-vous. Si vous êtes sage, je vous donnerai quelque chose.
— Quoi donc ?
— Des souvenirs.
Le studio d’Edwige Feuillère est une vaste pièce lumineuse : divan, piano, livres… Et, quelque chose plus rare, une magnifique cage en verre où se disputent quatre perruches.
— Vous savez qu’on en meurt ?
— De quoi ? Des perruches ? Voilà un bout de temps que je les ai. Vous pouvez constater que je me porte bien. Si vous avez cru me faire peur, c’est raté.
Edwige Feuillère lit beaucoup. Elle possède de très belles éditions de Valéry, de Colette…
— Mes goûts littéraires ? J’aime beaucoup les auteurs américains. Non. Je ne suis pas snob. Mais ces gens-là ont le sens de la vie moderne. Surtout Sinclair Lewis…
— Oui, d’accord. Mais…
— Mais, vous vous en moquez. Je sais ce qui vous intéresse : le cinéma.
— Parfaitement.
— En attendant, passez-moi donc ce petit volume rose qui est une très bonne traduction des poésies de Shakespeare. J’emporte quelques ouvrages pour lire en voyage ; que me conseillez-vous ?
Sonnerie du téléphone .
— Ah ! Zut !
Elle décroche :
— Allo ? …. Impossible mon cher ami… Parce que je pars demain matin à 6 heures et demie pour la Suisse… Vous comprenez donc qu’il est matériellement impossible d’être chez moi à 9 heures. Au revoir… C’est ça.
Puis, elle se tourne vers moi :
— A nous deux maintenant. Oh ! une seconde !
A sa secrétaire :
— Veux-tu téléphoner à Tonia Navar que je ne peux pas déjeuner avec elle ? Merci.
— Tonia Navar ? Vous avez donc conservé des amis au Français ?
— Pourquoi pas ? Le climat de la Maison ne m’a pas plu, je suis partie. Là se bornent mes antipathies. Voulez-vous être gentil ?
— A vos ordres.
— Aidez-moi à fermer ma malle. Asseyez-vous carrément dessus, pour forcer.
La malle est pleine à craquer. Heureusement, je pèse un certain poids.
— Là. Merci. Maintenant, parlons.
Enfin !
— Oui, je me consacre au cinéma. En quittant le Français, j’avais deux solutions : le couvent ou le studio. J’ai préféré le studio.
— Vos projets ?
— Je n’en ai point. Enfin… rien de signé. On a annoncé Remous, mais ce n’est qu’un bruit. Pour la Garçonne même chose.
— Ce rôle vous tente-t-il ?
— Pas plus que d’autres. Je n’ai pas encore lu le scénario, il m’est donc difficile de me faire une opinion. Vous savez que je rentre de Berlin ? J’ai tourné là-bas Toi que j’adore avec Jean Murat. Voilà.
— C’est tout ?
— Euh…
— Vous êtes sûre de ne pas avoir tourné un film à sensation ?
— Je vous vois venir avec vos gros sabots. Vous voulez que je vous parle de Ces Messieurs de la Santé.
Edwige Feuillère et Raimu dans Ces Messieurs de la Santé.
Avouons-le carrément et laissons la belle artiste nous parler à cœur ouvert.
— Ces Messieurs de la Santé est jusqu’ici mon film préféré. D’abord il a été réalisé dans des conditions plus que parfaites, et dans une atmosphère de camaraderie inappréciable. Ce qui n’est pas souvent le cas dans certains studios de l’étranger.
— Cela est réconfortant d’entendre ainsi parler.
— Le film est tiré de la pièce de Paul Armont et Léopold Marchand, et réalisé par Pière Colombier. Pendant que vous y êtes, notez donc…
— Je note, je ne fais même que cela.
— … que l’interprétation est de premier ordre.
— Cela fait toujours plaisir.
— En tête, nous avons Raimu, Lucien Baroux, Guy Derlan, Yvonne Hébert, etc, etc…
— Dois-je vous comprendre dans les etc.?
— Mon cher, si je n’étais une femme bien élevée par des parents soucieux de mon moral, je vous répondrais des horreurs. Enfin… Ce n’est pas la modestie qui m’oblige à vous avouer que je suis la vedette américaine. Vous connaissez la pièce ? Je fais le rôle de Fernande, la fille de la pâtissière… Il me faut des bagues, des fourrures… Grâce à Raimu, j’ai trouvé tout cela. Quel type épatant, ce Raimu, hein ? Il a dans Ces Messieurs de la Santé un rôle en or. Et puis bien d’actualité. Et maintenant, laissez-moi terminer mes bagages.
— Encore un mot… Quels sont vos désirs ?
— Un seul : avoir un rôle où je serais la femme que je sens en moi.
— Vous m’aviez promis des souvenirs.
Les yeux d’Edwige Feuillère s’éclairent aussitôt comme de vivants sunlights.
— Vous n’avez pas été sage.
— Au revoir donc.
— Vous viendrez à la gare demain matin ?
Chère Edwige Feuillère, vous n’avez pas de pitié. Me lever tôt ? Je ne suis pas une étoile de cinéma, moi.
Pierre BERGER
Avec Pauline Carton, Lucien Baroux et Pière Colombier.
Article publié dans le magazine Festival n°604 de 1961.
A cœur ouvert patiente : Edwige Feuillère
Edwige Feuillère qui, en ce moment, joue au théâtre Sarah Bernhardt trois pièces en alternance (L’Aigle à deux têtes, Constance et Rodogune) vit pratiquement au théâtre. Le dimanche, par exemple, elle y arrive à midi et demi et ne le quitte que tard dans la soirée, ayant reçu après le spectacle dans sa loge fleurie (qui a été celle de la grande Sarah) les amis venus la féliciter, les journalistes à qui elle répond avec une grâce charmante et ses admirateurs anonymes qui l’attendent près de la loge du concierge pour un autographe. La grande dame du cinéma est aussi celle du théâtre et même la grande Dame tout court. Dans la vie, elle a cette même classe. Dès que l’on se trouve en sa présence, on a l’impression de la connaître depuis longtemps ; elle sait si bien vous mettre à votre aise et dissimuler derrière un sourire la migraine qui est sa bête noire ou la fatigue. Madame Berthe, son habilleuse, et le jeune Alain, son coiffeur, sont à sa dévotion, ses camarades de scène ne manquent pas de venir la saluer et tout le monde au théâtre aime Madame Feuillère.
— Qu’est-ce qui vous rend gaie ?
— Oh ! tout dès l’instant que je n’ai pas la migraine. Je suis d’un naturel très gai ; j’aime la vie, l’air, l’eau, la nourriture, les enfants, les chiens, les chats (j’en ai trois à la campagne et j’en ai eu un qui était un véritable bandit, j’avais un paravent en satin, il me l’a transformé en chevelure d’Yseult), et les gens qui font mon métier. J’aime la vie dès l’instant que j’ai à lutter. J’ai eu toute ma vie des nuages. Le matin, en me réveillant, sans avoir ouvert les rideaux je sais s’il neige, s’il pleut ou s’il y a du brouillard. Les jours que je me sens bien, j’aime tout, tout ce qui peut être aimable.
— Qu’est-ce qui vous rend triste ?
— Il y a des tas de choses…. La maladie, toutes les misères des autres me touchent beaucoup. Je ne peux être gaie quand je vois des gens malheureux autour de moi. L’incompréhension, l’injustice, le parti-pris, les êtres qui s’obstinent dans la mauvaise foi me rendent triste. Je suis cependant arrivée à un stade où je ne m’indigne plus.
— Qu’est-ce qui vous amuse ?
— Mille choses, mais je dois dire que les enfants m’amusent. Ma plus grande distraction, c’est de me promener au Champ-de-Mars. Je me choisis un enfant, je lie connaissance et je joue avec lui ; les mamans ou les gardiennes m’observent d’abord avec méfiance mais se rendant compte de mes bonnes intentions, tout se passe très bien. Les petits chats m’amusent ; il y a chez nous une espèce d’enfance, nous sommes des attardés, très jeunes de caractère. Il faut être naïf pour faire ce métier, il faut croire au miracle ! On joue un jeu très dangereux, tout est toujours à recommencer, ce renouvellement donne une sorte de santé morale tout à fait exceptionnelle.
— Qu’est-ce qui vous irrite ?
— Ne pas avoir assez de temps pour faire ce que je voudrais faire… Quand on ne me comprend pas assez vite, comme je ne suis pas très patiente, alors je m’irrite…
— Qu’est-ce qui vous rend heureuse ?
— Le bonheur des êtres que j’aime, le succès aussi, mon Dieu ! Il ne faut pas le négliger !
— Qu’est-ce qui vous rend furieuse ?
— En général je me maîtrise très bien, je me mets rarement en colère. Alors, je suis extrêmement violente, c’est assez déplaisant ! Pour que je me mette en colère il faut vraiment une chose tellement absurde, la bêtise, l’inefficacité, quand on a répété quinze fois une chose enfantine, qu’elle n’a pas été faite par négligence… Alors ce sont des colères disproportionnées avec le motif, cela se traduit par des cris, des choses désagréables que je ne pense pas et que je regrette après.
— Quelle est la chose que vous aimez le mieux faire ?
— Cela dépend des moments. Jouer la comédie ou vivre tout simplement, me promener dans un paysage où il y a de l’eau. Quand je suis en vacances j’aime me promener le long des fjords en Norvège. J’aime davantage l’eau en montagne qu’à la mer, j’aime les chutes d’eau, les lacs. La mer est passionnante mais fatiguante et effrayante, les lacs sont reposants et humains.
— Comment aimez-vous qu’on vous aime ?
— Le fait que l’on m’aime me paraît déjà une grâce extraordinaire. Mon bonheur consiste plus à donner qu’à recevoir ; le fait de donner est plus enrichissant que de recevoir. Si j’avais une devise se serait » J’ai ce que j’ai donné. » La vie m’a appris qu’il fallait tout trouver en soi, tout extraire de soi.
— Comment aimez-vous les êtres que vous aimez ?
— Les êtres que j’aime, je les aime d’une manière parfois maladroite et inégale. Lorsque je ne suis pas trop absorbée par ma profession, je les gâte ; les manifestations sont toujours plus abondantes lorsque je ne travaille pas. Les êtres que nous aimons, nous comédiens, et qui nous aiment doivent nous comprendre et se faire au rythme de notre vie.
— Êtes-vous contente de votre sort ?
— Cela dépend des jours et de mon état de santé. Je dis oui, quoiqu’il y a un certain nombre de choses que j’aurais voulu faire, si Dieu me prête vie… Les regrets ne servent à rien, il faut se contenter de ce que l’on a. Je suis assez instable de nature. Je connais des moments d’euphorie ou de dépression, d’inquiétude, plus grands que d’autres. Je ne vis pas dans un climat de tiédeur, je suis exagérément optimiste ou pessimiste, tout cela suivant ma migraine ou l’état de mon foie.
Article publié dans le Ciné-Miroir n°835 du 25 Avril 1947.
Edwige Feuillère » la vraie femme «
NOUS cherchons, à travers les autres, les motifs de nos succès ou de nos échecs. C’est une des raisons pour lesquelles nous sommes si curieux de connaître les destinées de nos artistes. Ils se signalent à nous par leurs rôles, leurs attitudes, mais les raisons de leur succès sont souvent difficiles à discerner. Des centaines de jeunes gens et de jeunes filles se présentent chaque année aux écoles d’art dramatique. Sur les milliers d’artistes qui ont débuté depuis dix ans sur la scène et le plateau, quelques centaines ont tourné dans des rôles de premier ou de second plan, pour les laisser souvent ensuite échapper. Seules quelques grandes vedettes comme Edwige Feuillère ou Danielle Darrieux ont pu conserver le flambeau et se maintenir pendant cette dizaine d’années au tout premier plan de la faveur du public.
On serait tenté de s’expliquer ces grandes carrières par l’action de quelque force puissante : une ambition dévorante, un travail acharné, un absolu manque de scrupules ou quelque protection puissante… Certes, il est plus aisé de naître fils d’acteurs et de sucer avec le lait maternel la science impondérable de la scène. Il est commode d’être riche et de pouvoir choisir, attendre, refuser des contrats, d’aller à Hollywood et d’en revenir à son gré. Il apparaît aussi des génies dont on serait tenté de croire qu’ils étaient acteurs avant de naître et qui entrent sur la scène comme s’ils y avaient toujours habité.
Aucune de ces raisons ne permet d’expliquer l’immense succès d’Edwige Feuillère et sa persistance. Le génie procède par éclairs fulgurants et par à-coups, alors qu’elle a commencé discrètement et dans la plus grande simplicité. Elle aime certes son métier, et a déclaré souvent qu’un artiste se devait de travailler. On ne pourrait cependant la considérer comme une travailleuse acharnée.
Elle n’a jamais su disputer un rôle, et son horreur de l’intrigue est bien connue. A la sortie du Conservatoire, elle passa deux ans à la Comédie Française sans y apprendre l’intrigue, ni décrocher le rôle intéressant. Elle partit sur un coup de tête : et de courir les engagements dans les théâtres des boulevards, car il faut vivre, et elle l’avait oublié. On dit d’elle qu’au moment où l’on signe les contrats pour de grands films, elle trouve le moyen d’être justement à la campagne. Mais il y a toujours une raison à un succès aussi évident. Si le public ne sait pas toujours définir ses goûts, ils sont assez déterminés pour que les producteurs soient obligés d’en tenir compte. Il faut voir de près le doux visage d’Edwige Feuillère, il faut voir ses amis accourir vers elle comme vers une source rayonnante de chaleur et de bonté, pour saisir la raison véritable de sa prestigieuse carrière.
C’est un visage féminin entre tous, modelé par les influences conjuguées de Vénus et de la Lune. Comme chez Ingrid Bergman, Vénus a dessiné l’ovale délicat du visage, mais elle a accordé une plus grande et plus féminine richesse à la bouche, toute de tendresse et de douceur. Le regard est vénusien également, et suit avec une insistante sympathie ce que les amis de l’artiste disent d’eux-mêmes. Loin de se mettre en avant, Edwige Feuillère possède l’inestimable don de partager et de vivre les émotions des autres. Elle le fait, non en dilettante, non en curieuse professionnelle qui a besoin de se documenter, mais en amie pour qui les joies et les difficultés des autres sont plus graves que les siennes propres.
Le front bombé est lunarien, comme l’est aussi le dessin estompé du nez. La Lune doit donner à Edwige Feuillère une grande délicatesse et une certaine passivité. Elle ne se lance pas à l’assaut de son destin mais le devine, le mesure d’un instinct sûr, et s’harmonise avec lui. A toutes ces notes si féminines, Jupiter ajoute une teinte de grandeur, je dirais presque de majesté dans le geste, et c’est à juste titre qu’Edwige Feuillère a incarné tant de reines. Jupiter se montre dans l’épaisseur des paupières (qui rappellent celles d’Ann Sheridan), comme dans l’allure ferme du bas du visage, et apparente un peu l’artiste à Rosalind Russell, qui est comme elle, mais de l’autre côté de l’eau, une « lady » du cinéma.
Comme le caractère révélé par ce visage est loin de l’ « aventurière », des espionnes que les producteurs se sont acharnés à lui faire interpréter ! La nature d’Edwige Feuillère est la féminité. Une vraie femme, avec sa grandeur, ses beautés et même ses défauts. Pour ne pas peiner un auteur, blesser un metteur en scène, elle a tourné dans de mauvais films mal dirigés. Pour ne pas compromettre le gagne-pain d’un collègue, elle a travaillé avec des partenaires insuffisants. Pour ne pas décevoir ceux qui avaient misé sur elle, elle a mis son talent à donner de la vie à des personnages qui ne lui convenaient pas. Mais à travers toutes ces faiblesses, qui n’étaient pas les siennes, elle a toujours étalé ses grandes qualités féminines. C’est à ce titre que le public l’a applaudie et que les producteurs ont dû suivre.
« Etre soi-même. Se réaliser parfaitement, au lieu de jouer un rôle, comme croient devoir le faire tant de jeunes artistes débutant dans la carrière ! » Voilà le conseil d’Edwige Feuillère, conseil validé par le succès. Son exemple est encourageant. Apprenons à nous mieux connaître pour nous approcher le plus possible de la perfection de notre type, et nous nous donnerons toutes les chances d’être, dans notre domaine, une vedette.
MON HISTOIRE ?.. Des histoires, par Edwige FEUILLERE
UN CONCOURS À SUCCÈS
Une des histoires les plus drôles qui me soient arrivées est celle de « Sans lendemain ». Nous avions besoin d’un petit garçon de huit à dix ans qui devait figurer mon fils. Cinémonde organisa un concours pour le fils d’Edwige Feuillère. Il devait naturellement être blond et avoir les yeux noirs. Le journal, le bureau de la production, l’appartement du metteur en scène furent littéralement envahis par une foule de mères glapissantes, traînant derrière elles ou projetant devant elles, de pauvres petits enfants de tous les âges, abrutis par les recommandations, habillés comme des chiens savants, coiffés de même, et dont elles ne doutaient pas qu’ils ne soient chacun remplis de génie et destinés depuis leurs berceaux à être le futur Jackie Coogan. C’est alors, que je reçus à mon domicile une lettre recommandée, couverte de cachets.. Elle émanait d’une maman, qui nous disait que son fils était digne d’être le mien, il était très intelligent, était blond, avait les yeux noirs, et même on se complaisait dans son entourage, à lui trouver une certaine ressemblance avec moi. «L’ennuyeux, disait-elle, quoiqu’il fasse plus jeune que son âge, c’est qu’il a dix-neuf ans. » Jamais nous n’avons tant ri, d’autant que, dans une scène du film, je devais savonner le petit garçon entièrement nu dans un tub.
Un homme m’ouvrit ses bras
Pour « l’Emigrante », je faillis être enlevée. Nous tournions au Havre avec Jean Chevrier qui était alors, l’homme de ma vie. Je ne sais si vous avez vu le film, mais à un moment, je devais me détacher de la foule des émigrants qui marchaient avec moi, sur le quai, m’avancer vers la caméra, lorsque Georges Lanne tirait un coup de revolver. Je poussais un cri, faisais quelques pas et m’abattais. A ce moment précis, Jean Chevrier se détachait du groupe des émigrants, se précipitait et me recevait dans ses bras. Le coup de feu de Georges Lanne avait été tiré pour des besoins de contrat, trois mois avant dans un studio parisien. Pourtant, je reçois le coup de feu, je pousse un cri, je fais quelques pas, et je suis reçue dans les bras d’un homme qui n’était pas Jean Chevrier : c’était un figurant. On stoppe, le metteur en scène réexplique à nouveau la scène et nous recommençons. Je reçois à nouveau les deux balles, je m’écroule, toujours dans les bras de cet inconnu. Il avait flanqué un vigoureux coup de poing à Chevrier pour l’écarter et était venu me recevoir. Hurlements du metteur en scène. On prend cet homme à part, et on lui demande pourquoi il voulait toujours me recevoir dans ses bras.
Il a eu cette réponse désarmante : — Mais enfin, pourquoi pas moi ?
Il a fallu le renvoyer, sans cela Jean Chevrier n’aurait jamais pu être sur la dernière image du film.
Je suis l’homme que vous aimez
Une autre anecdote qui se rattache du reste à cette même « Emigrante ». Je tournais une scène d’amour dans la cabine et je demandais, au moment où nous découvrions cet amour, à Jean Chevrier : Comment t’appelles-tu ? A ce moment-là, il leva les yeux et il aperçut sur le mur de la cabine un diplôme, et il me dit : Je m’appelle François Champart, je suis né le 17 février 1911 et je t’aime. Un certain temps se passa. Je jouais « La Dame aux Camélias » lorsqu’un Monsieur demanda à me voir. J’étais ce soir-là, très fatiguée et ne voulais recevoir personne. Je demandai qui il était. Il fit un véritable scandale et me dit :
— Mademoiselle Feuillère me connait très bien, du reste elle m’aime. Un peu interloquée, pensant avoir à faire à un fou, je le reçus tout de même. Je vis un Monsieur que je ne connaissais nullement et qui me dit :
— Je m’appelle François Champart, je suis né le 17 février 1911 et vous m’aimez.
Sauf ce détail sentimental, c’était parfaitement exact. Nous avons cherché, et nous n’avons jamais su comment ce diplôme d’officier de marine qui avait été accroché par un régisseur dans cette cabine, pouvait bien être celui de M. François Champart.
Ma dernière photo
C’est au même théâtre Hébertot qu’il m’est arrivé de perdre la seule photo d’enfant qui était en ma possession. Un journal m’avait demandé de lui fournir une photo de moi, étant petite. Je la demandai à ma mère, qui consentit à grand’peine à s’en séparer. Plusieurs fois, j’essayai en vain de récupérer ma photo et je n’y parvins jamais. Un jour, une petite fille de seize ans me demanda à la sortie du théâtre Hébertot, une photo de moi étant enfant. Je fus forcée de lui répondre non, et de lui en exposer les causes. Un an après, pour ma fête, je reçus un paquet assez volumineux qui contenait un cadre, il y avait la fameuse photo, que j’avais prêtée au journal. Elle s’était sans doute procuré le journal, avait fait contretyper la photo et me l’envoyait. Je l’ai rendue à ma mère, qui depuis ne s’en sépare jamais.
Défense de toucher à l’histoire
Avant la déclaration de la guerre, je tournai un film symbolique : « De Mayerling à Sarajevo ». Le premier tour de manivelle en fut donné vingt-cinq ans après la date historique, exactement le 25 juin 1939. Nous avions comme conseil historique du film un vieux monsieur, diplomate autrichien, qui nous déconseillait fortement de remuer cette histoire, nous prédisant que cela nous porterait malheur. Il n’avait pas tort du reste, puisque ce film ne devait jamais être vraiment terminé et qu’il fallut pendant la guerre, afin de pouvoir le sortir, lui faire une fin qui n’était pas du tout celle prévue. Je me souviens, que dans les dernières scènes, mon cercueil et celui de John Lodge devaient être exposés. Le décor était monté, nos deux cercueils avaient été amenés. Je trouvai en contemplation devant eux notre scrit-girl qui avait l’air fortement impressionnée. Lorsqu’elle me vit, elle marqua son étonnement et me dit :
— Mais, ni vous, ni M. John Lodge n’êtes vraiment dans les cercueils. On tournera cette scène-là sans vous ?
Je dois vous dire, qu’elle était débutante et qu’elle pensa que nous poussions la conscience professionnelle jusqu’à la mort.
La truite
Une des seules histoires drôles de ce film fertile en incidents fut la suivante : nous devions tourner les extérieurs, dans une petite ville de la Drôme qui s’appelait Romans et qui d’après les spécialistes et les techniciens ressemblait fort à un village bosniaque. Nous débarquâmes donc, un matin afin d’y tourner quelques scènes. La ville entière nous fit fête et les habitants n’hésitèrent pas à faire de la figuration bénévole. Le dernier jour de tournage, la municipalité décida de nous offrir un banquet. Ce jour-là, il faisait un temps splendide, le banquet eut lieu en plein air. Après des hors-d’œuvre, comme il y en avait à cette époque et un gratin dauphinois somptueux, on nous servit des truites. Le garçon naturellement, me présenta le plat comme à tout le monde, je me servis modestement. La table était disposée en fer à cheval. Au moment où j’allais commencer ma truite je sentis sur moi le regard du garçon ; il était de l’autre côté et me présentait son plat. Tout à coup, il s’arrêta, posa le plat au milieu de la table, dit: «Débrouillez-vous » et partit en courant en me criant : « Arrêtez-vous ! Arrêtez-vous ! » Il revint bientôt en portant une énorme truite d’environ 40 cm., décorée magnifiquement, sur le dos de laquelle on avait inscrit : Vive Edwige Feuillère. Il attrapa entre son pouce et son index, d’une façon désinvolte ma truite dans mon assiette, la jeta par-dessus son épaule et fit glisser à sa place la truite de 40 cm. qui dépassait de tous les côtés.
Comme commentaire, il ajouta : — N… de D… ! Qu’est-ce que le chef m’aurait cassé, s’il avait vu que je l’avais oublié.
Ce fut mon dernier épisode drôle. La mobilisation suivit. Je tournai peu. « La duchesse de Langeais » fut sans histoire. Et ce fut un film comique. « L’honorable Catherine » avait pour metteur en scène L’Herbier, qui est un homme charmant et fort agréable, mais pas drôle du tout, et mon premier film comique fut tourné dans une ambiance sinistre. Personne ne riait, j’étais la seule à m’amuser, car je m’amusais vraiment. Sauter les tables en pyjama était pour mol nouveau et me sortait enfin de tous ces personnages pleins de charme et de rêve, mais qui n’osaient se déplacer dans la vie sans tout un attirail de mélancolie et d’attitudes qu’il me plut fort d’abandonner au profit de « l’honorable Catherine ». D’autres films ont suivi, mais ils sont encore trop proches de moi pour avoir leur histoire. D’autres, sans doute suivront. Peut-être un jour vous donnerai-je une suite, car ceci n’est pas la fin de ma vie.
Article publié pour L’Ecran Français n°235 le 2 Janvier 1950.
Le sourire de « Woman Hater ».
L’INTELLIGENTE EDWIGE FEUILLÈRE
EDWIGE FEUILLÈRE vient de faire une double rentrée dans le monde du théâtre et du cinéma. Elle a terminé ces jours-ci son premier film français depuis deux ans : Julie de Carneilhan, mis en scène par Jacques Manuel, d’après l’oeuvre de Colette, et dans lequel elle a pour partenaires Pierre Brasseur (avec qui elle tourna déjà il y a quinze ans Le Miroir aux alouettes et joua sur scène, récemment, Le Partage de midi), et Jacques Dumesnil. Le dernier film français d’Edwige Feuillère remonte à 1947 ; il s’agit de L’Aigle à deux têtes, de Jean Cocteau. Depuis lors, Edwige Feuillère n’a tourné qu’un film, et en Angleterre : Woman Hater, une comédie de Terence Young encore inédite en France, avec Stewart Granger.
D’autre part, Edwige Feuillère a repris l’un de ses plus gros succés, La Dame aux camélias, qui fait courir chaque soir Paris au théâtre Sarah-Bernhardt. Edwige Feuillère n’a jamais vu La Dame aux camélias sur scène en tant que spectatrice. Ce fut en 1937 qu’on lui proposa, pour la première fois, de jouer La Dame aux camélias. Elle refusa; et refusa de nouveau l’année suivante. Fin 1938, on lui proposa de faire une tournée avec La Dame aux camélias :
« Alors, comme tout le monde me conseillait de le faire, j’ai voulu essayer… Je suis allée trouver la fille d’Alexandre Dumas en lui demandant si elle me permettait d’alléger quelque peu la pièce et principalement de lui ôter son symbolisme primaire. Elle fut d’accord. Et nous jouâmes une vingtaine de fois en Belgique et en Suisse.»
Pendant la guerre, nouvelle tournée, mais dans les provinces françaises cette fois, au profit de l’Union des Artistes. Puis la reprise eut lieu à Hébertot. Ce fut un triomphe. Cette carrière de triomphe, cette auréole de merveilleuse réussite qui pare la carrière de cette comédienne pourrait paraître miraculeuse. Rien n’est plus faux. Certes, l’auréole que le public place au-dessus d’Edwige Feuillère est le plus beau remerciement offert à une comédienne française. Mais dans la réussite d’Edwige Feuillère il n’y a pas de miracle. Mais simplement le fait qu’une petite fille qui voulait faire du théâtre, est venue à Paris, a d’abord été décontenancée par les milieux artistiques, puis a essayé lentement, quotidiennement de dominer ces milieux. Tout n’est que travail chez elle. Et tout travail; elle cherche à le pousser à sa perfection. Et c’est ce qu’elle reproche (elle a bel et bien raison) à beaucoup de gens de cinéma. Ils ne croient pas à ce qu’ils font.
« En tournant Julie de Carneilhan, m’a dit Edwige Feuillère, j’ai fait la connaissance d’un grand bonhomme, un de ces hommes trop rares dans les studios : le chef-opérateur Philipe Agostini… Il laisse l’acteur libre. Il soumet la technique à l’acteur.»
Edwige Feuillère dans « Julie de Carneilhan ».
Occupée par son film, les répétitions puis les représentations de sa pièce, Edwige Feuillere n’a plus eu le temps d’aller au cinéma depuis trois mois. Elle a été bouleversée par Voleur de bicyclette, de Vittorio de Sica, et notamment par l’enfant qui en est l’interprète : « Je ne peux ouvrir un magazine et trouver une photo de ce gosse sans être émue… Ce gosse, on a envie d’être sa mère. »
Edwige Feuillère espère un jour que deux rêves se réaliseront pour elle: tourner avec Jean Renoir et avec Vittorio de Sica. C’est le film Barcarolle, oú elle avait pour partenaire Pierre Richard-Willm qui fit d’Edwige Feuillère une vedette de première grandeur. Après Barcarolle, elle tourna Stradivarius, toujours avec Pierre Richard-Willm, puis La Route heureuse, Lucrèce Borgia, Mister Flow, Marthe Richard, Feu, La Dame de Malacca, L’Emigrante, J’étais une aventurière, Sans lendemain, De Mayerling à Sarajevo, Mam’zelle Bonaparte, La Duchesse de Langeais, L’Honorable Catherine, Lucrèce, Tant que je vivrai, L’Idiot, La Part de l’ombre, Il suffit d’une fois, L’Aigle à deux têtes, Woman Hater, Julie de Carneilhan.
« Topaze » avec Pauley.
« Je n’ai pas de film préféré, déclare Edwige Feuillère. En réalité, je n’ai jamais aimé pleinement un de mes films. Je n’ai jamais eu au cinéma de rôle qui me satisfasse tout à fait. Tout au plus puis-je porter une affection particulière à une scène ou à une séquence. Il faudrait peut-être, pour « fabriquer » mon film préféré, que je prenne des passages que j’aime dans certains. Un exemple: la scène d’amour du grenier dans Lucrèce… ou le premier tiers de L’Honorable Catherine. »
Elle n’a pas vu tous ses films. Ceux que, pour une raison ou pour une autre, elle a revu le plus souvent: J’étais une aventurière, L’Idiot.
« J’étais une aventurière » avec Jean Murat.
« Les comédiens que j’admire le plus sont Greta Garbo, pour qui j’ai eu et j’ai toujours une passion. Et puis aussi deux grands disparus, Leslie Howard et Conrad Veidt. Viviane Romance et Danielle Darrieux dans leurs bons films. Et surtout la bouleversante Celia Johnson de Brève Rencontre, et Michèle Morgan… », dit Edwige Feuillère, et elle ajoute en ce qui concerne ses partenaires: « Jacques Berthier, un être très pur, très droit, extrêmement gentil, qui, je le crois, pourrait être mieux utilisé… Jean-Louis Barrault, toujours passionné, pétillant d’esprit, intelligent… Fernand Gravey, si amusant… Jean Marais adorable, ponctuel, consciencieux, d’une sincérité émouvante… Pierre Brasseur, que j’ai appris à connaître en jouant du Claudel… »
Elle aimerait donner la réplique à Pierre Fresnay et à Walter Pidgeon. En 1937 Louis B. Mayer lui proposa de partir pour Hollywood. Elle refusa.
« Je n’ai jamais été tentée par Hollywood. Peut-être irai-je un jour jouer sur scène à Broadway mais le voyage de Hollywood, je n’y pense pas.»
Avant Barcarolle, Edwige Feuillère tourna de nombreux films qui ne lui apportèrent rien. Le premier, qui date de 1931, est un court métrage dont elle était l’interprète avec Fernandel: La Fine combine.
« Je m’y suis trouvée monstrueuse… Mon cachet était de cinq cents francs… et je devais fournir les costumes ! Comme il fallait, entre autres, un déshabillé, j’en ai acheté un magnifique qui me coûta quatre cent quatre-vingt-quinze francs ! Presque tout mon cachet… »
C’est Marc Allégret qui donna sa première chance à Edwige Feuillère: Mam’zelle Nitouche. A la suite de ce film, et toujours avant Barcarolle, elle tourna Le Cordon bleu. Monsieur Albert, Les Aventures du roi Pausole, Une Petite Femme dans le train, La Perle, Topaze, Toi que j’adore, Maquillage, Matricule 33, Le Mirroir aux alouettes, Golgotha, Ces Messieursde la Santé.
C’est à l’âge de treize ans qu’elle manifesta son premier désir de faire du théâtre. Edwige-Caroline Cunati, née à Vesoul d’un père d’origine italienne et d’une mère (tout comme sa grand-mère) déjà originaire de Vesoul, était une petite fille (unique) taciturne et solitaire, que ses parents appelaient Wigette. Wigette se sauva deux fois de chez elle:
« Je me promenais le long de la Seine… La surface de l’eau était couronnée de parterres de fleurs. Un jour, où j’écoutais le cri d’un crapaud au bord de l’eau, j’ai eu vraiment la sensation que je pouvais marcher sur les fleurs… et je me suis lancée sur l’eau; inutile de vous dire que j’ai aussitôt coulé et hurlé… »
Sa mère lui apprit à lire La Divine Comédie en français et en italien. La directrice du lycée lui proposa de jouer Riquet à la houppe de Théodore de Banville, au cours d’une fête scolaire. Ce fut la première fois que Wigette monta sur les planches… Déjà un premier succès !
Elle a vingt ans lorsqu’elle arrive à Paris pour suivre les cours du Conservatoire. Elle prend pension à l’Union Chrétienne des jeunes filles, rue de Naples. Quinze jours après son arrivée, elle s’inscrit au Conservatoire et est reçue… Parmi ses camarades de Conservatoire : Annabella, Jean-Pierre Aumont, Simone Renant, Janine Crispin, Suzet Maïs, Michèle Alfa, Claude Génia, Julien Bertheau. Edwige y a pour professeurs Raphael Duflos et Georges Leroy. C’est au Conservatoire qu’elle rencontra Pierre Feuillère. Il s’écria, tout haut, en la voyant jouer une scène: « Elle est formidable ! » Ils se marièrent quelques mois plus tard. Ce mariage ne dura que trois ans. On sait que Pierre Feuillère se donna la mort, en 1945, avec sa seconde femme, Solange Moret; il était sujet à des crises de neurasthénie.
En même temps qu’elle suivait les cours du Conservatoire, Edwige Feuillère débuta sur scène, sous le pseudonyme de Cora Lynn, au théâtre Daunou, dans Fleur de luxe. Puis aux Bouffes, elle joua Les Aventures du roi Pausole; parmi les autres petits rôles: Simone Simon et Paulette Dubost. Après trois ans de Conservatoire, Edwige Feuillère reçut un premier prix de comédie pour son interprétation d’une scène de La Parisienne de Becque. Parallèlement aux classes d’art dramatique, elle a suivi pendant dix mois les cours du Conservatoire de chant (elle avait été reçue avec les « Larmes » de Werther). Le 3 juillet 1931, Edwige Feuillère entra à la Comédie Française. Son premier rôle dans la Maison de Molière: Suzanne, la soubrette du Mariage de Figaro. La première eut lieu le 2 novembre 1931. Comme tant d’autres, Edwige Feuillère ne réussit pas à s’habituer à l’atmosphère des coulisses du Théâtre Français et elle quitta ce théâtre en 1933.
Au cours de sa carrière théâtrale, Edwige Feuillère a créé très peu de pièces: La Dame de Solitude de Brumaire, Sodome et Gomorrhe de Giraudoux, Le Partage de midi de Paul Claudel, L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau. Parmi ses « reprises » les plus importantes furent La Prisonnière de Bourdet, La Parisienne de Becque et, enfin, La Dame aux camélias. Cette Dame, elle ira — après les représentations au théâtre Sarah-Bernhardt — la jouer l’an prochain en Italie.
Petite fille, Wigette n’avait qu’un désir: écrire, être femme de lettres. Et aujourd’hui, si on lui demande vers quelle profession elle se tournerait si elle n’était comédienne, elle répond:
« Il y a des milliers de professions qui sont passionnantes. Le tout, c’est d’essayer de les exercer avec foi… La littérature, le journalisme, la couture, la médecine… J’aime le contact des gens de médecine car ils sont très humains. »
Edwige Feuillère, qui ne tourne qu’un film par an, ignore encore quel sera le film qu’elle interprétera à son retour d’Italie.
« La Part de L’ombre « .
« Le mal de notre cinéma, m’a dit Edwige Feuillère, c’est son manque d’organisation… On s’imagine par exemple qu’une vedette a le droit de regard sur un scénario. Or il est rare d’avoir, avant la signature du contrat, un scénario de plus de dix pages !… Un découpage n’est jamais prêt ! Et il faut signer parce que le film doit être vendu en Italie, en Belgique ou en Chine avant d’être tourné ! »
Nous ne pouvons que nous associer à la voix d’Edwige Feuillère pour dénoncer les méthodes du cinéma actuel. Et dire:
« Au théâtre, personne n’accepte une pièce sans en avoir le texte. Tout le mal du cinéma vient de là . »
Est-il besoin de faire ici l’éloge d’Edwige Feuillère ? Les plus grands noms du siècle ont dit, mieux que je ne pourrais le faire, leur admiration pour cette comédienne. Je me contenterai donc de me ranger parmi les admirateurs d’Edwige Feuillère, cette grande artiste qui honore l’art en général et le cinéma français en particulier.
Excellente question que nous pose L’Écran Français n°147 le 20 avril 1948.
Edwige Feuillère converse avec Stewart Granger, son partenaire dans « The Woman Hater », qu’elle tourne à Londres.
Voulez-vous séduire Edwige Feuillère ?
Décrochez votre téléphone, composez INValides (mais nous ne pousserons pas l’indiscrétion jusqu’à vous révéler le numéro…) si Marie (la bonne) vous répond, dites-lui : « Mme Feuillère c’est au sujet de la main. » Et lorsque Edwige sera là, glissez-lui d’un ton passionné : « J’ai retrouvé votre main droite » (il s’agit d’un moulage en plâtre qui lui a été volé l’an passé par un admirateur, Puis sans lui laisser le temps de se ressaisir, proposez-lui à brûle-pour-point de descendre une rivière en canoë, avec vous. Elle raccrochera (bien qu’elle adore le canoë) parce qu’elle vous prendra pour un loufoque.
Edwige a gardé de son enfance, en Côte-d’Or, le goût de la solitude et il est très difficile de l’approcher. Essayez toujours de vous présenter chez elle (avenue de La Bourdonnais), avec une cravate rouge (c’est sa couleur préférée) et un gros bouquet de tulipes et dites-lui : « Je m’appelle Jean. » Mais si elle découvre, que vous vous prénommez Arthur ou Hector, elle vous en voudra : elle déteste les menteurs.
Quelques conseils utiles : ne lui téléphonez jamais avant une heure de l’après-midi; vous la réveillerez et ça lui donnerait la migraine. Apportez-lui des bouquins, jamais de traduction, car elle lit couramment l’anglais, l’allemand et l’italien (dans sa prime jeunesse, elle rêvait d’écrire). Caressez Fifi (c’est son chat noir). Offrez-lui des cigarettes américaines et parlez en termes admiratifs de Greta Garbo, Leslie Howard, Conrad Veidt, Viviane Romance, Danielle Darrieux, Celia Johnson et Michèle Morgan. Ne comptez pas sur l’alcool pour vous aider : elle ne boit pas. Et renseignez-vous auprès de Marie sur les jours « sans » (elle a la migraine trois fois par semaine).
Lorsque vous aurez fait sa connaissance, un problème se posera : quand pourrez-vous la voir ? L’après-midi, elle lit ou prépare ses rôles. A six heures du soir, elle quitte à pied son hôtel particulier pour aller au théâtre (quand elle joue). Elle ne prend ni le métro, ni l’autobus, de peur d’être reconnue et n’a pas de voiture ne sachant pas conduire. Elle dîne dans sa loge, d’une tranche de jambon et d’une feuille de salade. Elle rentre à minuit et demi (toujours à pied et toujours seule) et Marie la met au lit.
Vous devrez donc attendre un jour de relâche. N’aimant pas sortir elle vous recevra chez elle. Elle jouera du piano dans son grand salon tout blanc, parmi ses boules de verre, ses fauteuils rouges capitonnés et ses glaces de Venise et vous parlera longuement de ses camarades : Pierre-Richard Willm (« le meilleur »), Jacques Berthier (« un être très pur, très droit »), Jean-Louis Barrault (« pétillant d’esprit et intelligent »), Fernand Gravey (« amusant »), Jean Marais, enfin (« ponctuel et consciencieux »). Mais ne vous attendez pas à des confidences intimes. Les journalistes les plus indiscrets n’ont jamais trouvé le moindre roman d’amour à raconter sur elle (à l’exception, bien sûr, de son mariage et de son divorce avec Pierre Feuillère). Elle vous cachera peut-être son premier métier (sténo-dactylo) et son premier domicile à Paris (L’Union Chrétienne des Jeunes Filles, rue de Naples).
La solution idéale est de la rencontrer pendant les vacances. Si vous réussissez alors, après avoir pêché à la ligne, ramassé des marrons, cherché des escargots et des trèfles à quatre feuilles, à descendre pieds nus dans un ruisseau et à la faire tomber, en glissant sur un galet rond, tout en lui parlant de Rendez-vous au cap Nord, un documentaire qu’elle a ramené de son voyage dans les pays nordiques, vous aurez fait un grand pas dans son estime. Emmenez-la à l’étranger : elle s’y plait beaucoup parce que personne ne lui demande d’autographes et là, alors, vous découvrirez une Edwige inconnue, en pantalon et sweater, très douce, très tendre, qui croit au grand amour, adore la poésie et les animaux et se désespère de ne pas avoir d’enfants.
D. et T.
Edwige Feuillère et Stewart Granger sortent du studio.
Article publié dans la revue hebdomadaire illustrée Les Bonnes Soirées du 9 Mai 1954.
Elle dédicace ses portraits avec le porte-plume d’ivoire qu’elle utilisait dans le film « Olivia » et elle porte le bracelet à cabochon de la reine de « L’Aigle à deux têtes ».
Pour la 600e fois, Edwige Feuillère incarne pour vous la Dame aux Camélias.
— Je vous présente Armand Duval, me dit Edwige Feuillère.
Yves Vincent sourit. Il va prêter ses larges épaules et son regard brun, direct, au personnage d’Armand Duval, amoureux de la Dame aux Camélias, dans le drame célèbre d’Alexandre Dumas fils. « La Dame » est évidemment Edwige Feuillère, qui va jouer le rôle pour la 600e fois ou presque. Cette longue amitié qu’elle voue à Marguerite Gautier, elle la doit à l’entêtement de Lucien Fonson, directeur du Théâtre des Galeries à Bruxelles et fils de l’auteur du « Mariage de Mle Beulemans ». Il sentait qu’elle était la seule à pouvoir tenir ce « grand premier rôle » à la scène et parvint, à force d’insistance, à l’en persuader, bien qu’elle ait déjà refusé de le jouer à M. Paul Abram, qui voulait monter la pièce à l’Odéon. C’est ainsi qu’elle joua « La Dame aux Camélias » pour la première fois à Bruxelles et non pas à Paris. Elle l’a jouée depuis plus de cinq cents fois avec sept Armand Duval différents : Jacques Remy, Pierre-Richard Willm, Bernier, Georges Marny, Jacques Berthier, Bernard Lancret, Jean-Claude Pascal. Yves Vincent sera le huitième.
Elle rend souvent visite à son amie, Mme de Galéea, et à son étonnante collection de poupées anciennes.
Elle rend souvent visite à son amie, Mme de Galéea, et à son étonnante collection de poupées anciennes.Avec Yves Vincent (Armand Duval n° 8) Edwige Feuillère choisit les maquettes des robes de sa prochaine tournée.
J’étais nerveuse comme la reine de Cocteau.
Edwige Feuillère reste à Paris pour terminer la saison au Théâtre Marigny, où elle joue avec la Compagnie Madeleine Renaud – Jean-Louis Barrault « Pour Lucrèce », de Jean Giraudoux, et « Le Partage de Midi », de Paul Claudel. Ensuite, elle quittera la Compagnie, qui voguera vers l’Amérique du Sud, et partira de son côté pour la Suisse, l’Italie et l’Allemagne avec deux pièces au répertoire : « La Dame aux Camélias » et « Le Partage de Midi ». A partir de septembre, elle tournera deux films : « Les Fruits de l’été », tiré d’une nouvelle de l’académicien Goncourt Philippe Hériat, et « Le Lien invisible », d’après un roman danois. Elle ne reparaîtra donc sur une scène parisienne qu’au printemps 1955, car elle ne mène jamais de front cinéma et théâtre.
Auteur et interprète ont le sourire : l’académicien Paul Claudel embrasse Edwige Feuillère pendant une répétition du « Partage de Midi ».De gauche à droite : Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Edwige Feuillère, Jacques Dacqmine, dans « Le Partage de Midi ».
— Lorsque je vis un rôle, il me marque, me confie-t-elle, et m’empêche d’en vivre un autre en même temps… Quand je jouais la reine de « L’Aigle à deux têtes », par exemple, je souffrais, même chez moi, d’une insupportable nervosité : j’avais les gestes secs de cette femme impérieuse refoulant une timidité qu’elle ne pouvait cacher malgré ses coups d’éventail et son apparente tyrannie. La poésie me faisait pleurer.
En vérité, si Edwige Feuillère «collait » si bien à ce rôle, c’est qu’une chose au moins la rapprochait de la reine imaginée par le poète Jean Cocteau: le désir de vaincre.
Edwige Feuillère dans le rôle de la reine de « L’Aigle à deux têtes », de Jean Cocteau.
— Dès l’âge de six ans, raconte-t-elle, je voulais devenir une grande chanteuse, une grande danseuse, une grande comédienne, je voulais être tout ce que j’admirais. Je récitais les vers du poète Maurice Pollinat, qui faisait pleurer les biches au clair de lune, et je pleurais, déjà, comme une horrible cabotine.
Son imprésario la présenta un jour aux directeurs de la Paramount, qui firent sur elle les pires réflexions en anglais, croyant qu’elle ne comprenait pas. Huit jours plus tard, elle décrochait un premier prix au concours du Conservatoire en jouant une scène de « La Parisienne ». Le lendemain, elle était à nouveau convoquée à la Paramount, et les mêmes directeurs, la noyant sous les compliments — sans la reconnaître — lui signèrent un contrat pour sept films. Ce contrat en poche, elle leur répéta, mot pour mot, ce qu’ils avaient dit devant elle une semaine auparavant. Ce fut une leçon pour tout le monde, mais surtout pour elle, qui apprit à rester sur la défensive et, chaque fois que possible, à marquer des points.
Et voici la robe à tournure, l’ombrelle et l’aigrette, de « La Parisienne », qu’Edwige Feuillère a jouée à Bruxelles et jamais à Paris.
Venise dans une cuve.
C’est ainsi qu’en manière de provocation, elle joua l’opérette légère sous le pseudonyme de Cora Lynn, puis entra à la Comédie-Française par goût des beaux textes. Elle en sortit deux ans plus tard, lasse d’avoir dit cent fois : « Madame est servie ». Ensuite, elle se laissa prendre par le cinéma, sans y attacher autrement d’importance :
— Il y a peut-être sept ou huit films valables sur les trente-cinq que j’ai tournés! avoue-t-elle, mais cela m’amusait de gagner de l’argent et de voyager.
Encore son désir de changer de latitude n’est-il pas toujours contenté. Ainsi, pour « La Dame de Malacca », qu’elle devait aller tourner avec Pierre- Richard Willm en Malaisie (les producteurs l’avaient juré !) et où l’on se contenta de… la Côte d’Azur avec la figuration de toute la pègre marseillaise. Ou bien pour jouer,« Barcarole », toujours avec Pierre-Richard Willm, qui n’aboutit jamais jusqu’à Venise, mais… en studio, dans d’immenses cuves de ciment armé.
— Seul le gondolier était (peut-être) vénitien ! plaisante Edwige Feuillère, qui en rit encore.
Une interview de J. CARLIER.
Dans le rôle de la Dame aux Camélias, voici Edwige Feuillère avec Pierre- Richard Willm au regard bleu et aux cheveux en vagues blondes. Un jour, raconte Edwige Feuillère, une spectatrice s’était tellement prise au jeu qu’au moment où Armand Duval entre pendant que je lui écris une lettre d’adieu, j’entendis une voix crier près de la rampe : « Oh ! il va la tuer ! ».
Au menu aujourd’hui, la transcription d’une double page consacrée à Olivia dans le Cinémonde du 21 Avril 1951. Bonne lecture !
L’aspect digne et sévère du pensionnat des « Avons ».Le décor de l’escalier est maintes fois utilisé.
LIVRE DE SOUVENIRS ÉCRIT PAR UNE FEMME
FILM RÉALISÉ ET INTERPRÉTÉ PAR DES FEMMES
Olivia
Nous consacrons cette double page à Olivia qui doit être considéré comme un événement cinématographique. En attendant que vous voyiez le film, et avant même que vous ne lisiez les différents articles que nous consacrons à cette œuvre de classe, nous vous rappelons qu’Olivia est l’adaptation par Colette Audry, d’un roman du même nom écrit par une romancière qui avait pris pour la circonstance le pseudonyme d’Olivia. La mise en scène est de Jacqueline Audry et les dialogues sont de Pierre Laroche, les décors sont de Jean d’Eaubonne. C’est Christian Matras qui était directeur de la photographie du film et c’est Roger Forster qui a pris les photos au cours des projections. L’interprétation, rappelons-le si besoin est, comprend Edwige Feuillère dans le rôle de Mlle Julie, Simone Simon dans celui de Mlle Cara, Marie-Claire Olivia joue le rôle d’Olivia, Yvonne de Bray est Victoire, Suzanne Dehelly Mlle Dubois.
Fait connaissance avec Olivia de curieuse manière : une personne me dit un jour :
— Avez-vous lu “Olivia” ?
— “Olivia” de qui ?
— “Olivia”, par Olivia.
La publicité de l’éditeur jouait un peu sur cette confession signée qui était le contraire d’un roman à clef. Plus tard, elle utilisa les louanges des critiques et des écrivains illustres qui avaient été touchés par l’œuvre. Aucune âme sensible ne pouvait rester indifférente au mystère d’un tel livre : on aimait “Olivia”. Quant aux âmes sensibles que passionnent le cinéma (celles-là ont toujours un réflexe de metteur en scène privé de moyens techniques), elles pensaient aussitôt qu’ “Olivia” était le genre d’histoire à ne pas porter à l’écran. Toute en demi-teintes et, tout de même, le cinéma, c’est du blanc et noir !
Il paraît que Jacqueline Audry éprouva sur-le-champ la réaction opposée et décida de faire un film de ce dont d’autres n’ont fait qu’un souvenir. En effet, l’attachement d’Olivia pour Mlle Julie, cette directrice d’institution qui ne peut enseigner à ses élèves que dans un château au parc fleuri de roses, réveille les jeunes filles. Les jeunes filles somnolent toujours un peu dans la réalité ; elles ne se sentent à l’aise qu’au cœur des songes, et le songe de leur jeunesse est souvent leur véritable existence. Ce qui compte, chez les pensionnaires des “Avons”, c’est l’éveil de l’amour. Elles ont tout pour favoriser cette préoccupation : choyées, suffisamment nourries de tartelettes pour ne pas avoir faim de mathématiques, libres chez elles, libres dans ce grand parc où l’automne et ses poèmes ne leur font pas défaut ; enfin, elles sont presque toutes étrangères et la forêt de Fontainebleau est un lieu d’exil romantique à souhait. De plus, nous sommes aux dernières années du siècle passé, les robes sont amples comme celles des jeunes épouses, les volants ont un bruissement de feuillage, les cheveux sont longs, les ombrelles et les chapeaux servent d’abat-jour à la malice des regards.
À ces jeunes filles, on apprend à sourire. On pourrait également leur inculquer les premiers éléments d’astronomie si l’astrolabe, dans la grande bibliothèque ou la table ronde leur permet d’édifier leur univers sentimental, ne leur semblait être un instrument si énigmatique qu’il vaut mieux ne pas le prendre au sérieux. La seule chose qui compte, donc, est l’amour.
“L’amour a toujours été la grande affaire de ma vie”, écrit Olivia au début de son livre. L’amour était la grande affaire des “Avons”. On ne l’enseignait pas : l’amour couve tout seul. C’est une essence trop puissante pour jamais disparaître des jeunes esprits. Mais l’homme est banni, comme étant d’un autre âge. Il appartient à une préhistoire brutale que toute jeune fille doit nécessairement reconnaître un jour; mais il ne faut point y penser !
Alors, le soir, on rêve et, comme on a besoin de cristalliser ses désirs, on pense à l’élue. Il y a donc les “Caristes” et les “Julistes”.
Parfois, Mlle Cara invite ses âmes dévouées à venir prendre le thé dans ses appartements : parfois, c’est Mlle Julie qui rassemble autour d’elle les auditrices attentives aux souffrances d’Andromaque ou de Bérénice. L’antagonisme fait figure de jalousie; on réunit ainsi les éléments suffisants pour se donner les illusions de l’amour. Une fois en leur possession, l’amour risque fort de devenir réel, tout de bon, tyrannique, dangereux, insupportable.
“Olivia”, c’est cela. Des personnages sans drame (il n’y a que des soupçons) qui, en présence les uns des autres, forment la grandiose énigme du cœur féminin.Que ce soit Simone Simon incarnant une Cara autoritaire, rageusement maladive (son charme est en coups de vent capricieux, genre “petite peste”), ou Edwige Feuillère qui a fait avec Mlle Julie une des plus parfaites créations de sa carrière (charme inflexible, sensibilité limitée aux tempêtes intérieures), on ne peut qu’être placé directement sous leur influence comme le sont les pensionnaires des “Avons”.
Signorina, gracile professeur, Mimi (Marina de Berg) et Olivia, comment ne les comprendrait-on pas ? On va jusqu’à les plaindre. Quelle est l’essence de leur passion ? A propos de Marie-Claire Olivia, il conviendrait d’employer le terme “révélation”. Mais les révélations pleuvent, les miracles de l’art fleurissent sur les génériques; bref, il y a démonétisation et c’est ennuyeux, car bientôt il faudra trouver d’autres expressions ! Il est plus sage de parler ici d’acceptation absolue d’un rôle, plus : d’un être de chair et d’âme (pas si fictif que cela, après tout, puisqu’il s’agit d’un souvenir).
Jean d’Eaubonne et Christian Matras, l’un pour les décors, l’autre pour la photographie, ont cédé au vertige de la ronde. Le tour de force est grand de créer des murs et des tentures imprégnés d’un drame invisible et de photographier des passions aussi calmes que les feuillages de mai. Réussite.
Pierre Laroche nous a écrit les dialogues de l’adaptation de Colette Audry : il faut du doigté pour animer les pastels. Les dialogues vont et viennent avec les mouvements des êtres, des choses, des humeurs variables, ce rouage enchanteur, et l’on ne pouvait se fixer d’autre but pour faire vivre un de ces drames de jeunesse, qu’on finit bien par oublier avec le temps, même s’ils demeurent “la grande affaire de notre vie”, que cette grande affaire ait nom “Le Grand Meaulnes”, “Le Diable au corps”, “La Porte étroite” ou “Olivia”.
Il y a dans “Olivia”, trois personnages qui s’ils ne sont pas nouveaux, ont du moins une importante plus grande dans le film que dans le livre.
Frau Riesener (Leslie Meynard) évolue jusqu’à la conclusion. Les souvenirs sont sans fin, mais un film se doit de cerner une intrigue plus précise et de surveiller étroitement les personnages qui auront le dernier mot. C’est le cas de Frau Riesener qui, devenue directrice des “Avons” après la mort de Mlle Cara et le départ de Mlle Julie, peut se permettre d’écrire le mot “fin”. Une victoire coûteuse, d’ailleurs.
A la cuisine : Suzanne Dehelly et Yvonne de Bray.
Victoire, cuisinière, c’est Yvonne de Bray. Mlle Dubois, dégustatrice plutôt que professeur (les mathématiques, à quoi cela sert-il ?), c’est Suzanne Dehelly. Elles ont des recettes de sagacité et d’humour féminins. Elles complotent en marge du complot : c’est que la littérature se suffit elle-même, mais la tragédie a besoin de ses confidentes…
On croit voir Danièle Delorme dans une courte séquence. C’est bien elle, effectivement. Anonyme. Il y a tant d’apparitions, dans “Olivia” ! Tant d’apparitions, comme les figures d’un songe. On est jeune, les sentiments tourbillonnent comme les préludes de l’orage ; l’extase et la passion se déchaînent, frôlent la fureur et la mort. On est à deux doigts de l’irréparable…
Rivales : Marie-Claire Olivia (Olivia) Simone Simon (Cara)Le bal costumé (Photos Roger Forster. Prod Memnon-Films-Dist. Filmsonor.)
Puis les feuilles déchirées planent, soudain immobiles.La première éclaircie est venue, apaisant tout transformant la tragédie en souvenir paisible…
Michel-Claude TOUCHARD
Edwige Feuillère et Jacqueline Audry dans un décor symbolique.
JACQUELINE AUDRY “CHAQUE FEMME SE RETROUVERA DANS OLIVIA”
“Vous ne m’aviez pas reconnue ?”
On voit Jacqueline Audry sur les plateaux : pantalon de velours et veste de daim. On la rencontre à la ville : tailleur noir, petit chapeau blanc. Entre les deux manières il y a la différence qui sépare le déballage d’un studio où les pièges mécaniques sont autant d’antagonistes pantelants, et l’œuvre achevée, sortie de l’écrin, rutilante, époussetée, fraîche de tant d’attentions, élégante, mesurée. D’autre part Jacqueline Audry veut contrarier la réputation apparente : un tel qui porte des lunettes noires les jours de brouillard ! Il n’y a vraiment que lui dans tout Paris pour porter des lunettes noires, etc. La réputation, l’autre, celle qui se livre au travers des œuvres, on ne peut la cacher : Jacqueline Audry parle aux femmes; elle a transporté leur droit de vote dans les studios puis, quand on a reconnu son mérite, on l’a élue à l’Assemblée nationale… Elle regarde les gens des Champs-Elysées.
— Aimeront-ils Olivia ? Les femmes ? Elles ont toutes un souvenir semblable… Les jeunes filles ? Peut-être y retrouveront-elles un présent indéfini ou un passé tout proche… Les hommes ? S’ils voulaient se donner la peine de comprendre! Je veux parler des sportifs : certes, il n’y a pas de muscles dans Olivia. Quant aux autres, les sensibles, ils savent bien que l’amour véritable n’a qu’une seule forme, alors ?
En comptant sur mes doigts, je pense qu’Olivia a toutes les chances de connaître un très grand succès.
— Ne dites pas qu’Olivia est une histoire trop intime. La foule est compréhensive. Elle aime l’intimité, n’en étant qu’une répétition très étendue… D’ailleurs j’aurais aimé qu’Olivia allât au Festival. C’eût été le grand jugement! Mais il y a le public…
Dans ma poche, une coupure de presse où l’on regrette que certaines actrices aient “boudé” le Festival… Là-dessus, je dis des banalités; hardiesse de porter un tel livre à l’écran, difficulté de rendre la violence de ses sentiments dissimulés, etc.
— Il n’y a que le coup de foudre qui compte. C’est l’élément essentiel de la réussite, de n’importe quelle œuvre…
Coup de foudre : Jacqueline Audry passe, paradoxalement, pour être une “préparatrice”. En arrivant sur le plateau, elle est calme et sait ce qu’elle veut.
— L’intuition ! Il faut se méfier, et je suis intuitive, vous savez !
Oui, la grande force est de parvenir à organiser le mystère de sympathie, ce don primordial du seul être doué d’inspiration permanente : la femme.
M.-C. T.
Quelques attitudes d’Edwige Feuillère dans le rôle de Mlle Julie.
PLUS QUE JAMAIS : “MADAME” EDWIGE FEUILLÈRE
Les qualités du film de Jacqueline Audry sont multiples. Cela fait l’objet des articles ci-contre, comme cela sera étudié en temps opportun dans notre compte rendu critique. Ce que je voudrais ici — pour mon propre plaisir et en anticipation du vôtre — c’est rendre hommage, une nouvelle fois, à l’interprète principale d’Olivia, à Mme Edwige Feuillère. D’autres ont dit — avant moi et mieux — l’extraordinaire aventure de cette femme, partie de rien, qui réussit peu à peu et presque insensiblement à imposer non seulement son jeu mais encore sa personnalité. Et l’aventure est d’autant plus extraordinaire qu’Edwige Feuillère est devenue ce qu’elle est, c’est-à-dire la première, avec (on pourrait presque dire malgré) un nombre assez considérable de films médiocres.
Pourtant Julie de Carneilhan avait déjà permis à Edwige Feuillère de faire la démonstration éclatante d’un talent maintes fois reconnu mais jamais démontré avec autant de brio. Au cinéma tout au moins. Et nous avons tous applaudi Julie de Carneilhan comme la manifestation totale de qualités que nous avions toujours pressenties mais pas toujours complètement goûtées. Nous étions, en quelque sorte, récompensés de notre confiance.
Avec Olivia — où elle est Mlle Julie — Edwige Feuillère semble encore se surpasser elle-même. Ce rôle d’une directrice de pension de jeunes filles, qui luttent constamment contre son désir d’être — pour ses élèves — autre chose qu’une simple directrice permet à l’actrice d’allier la sérénité, la dignité à une émotion si intense que parfois elle dépasse presque — pour le personnage et pour le spectateur — les limites supportables. Louer le tact d’Edwige Feuillère dans ce rôle extrêmement délicat c’est énoncer une évidence. Il y fallait plus que du tact, mais une intuition féminine dont, somme toute, peu d’acteurs doivent être capables. Toute autre que Feuillère, me semble-t-il, aurait été difficile à accepter en Mlle Julie. Lorsque vous aurez vu le film, vous comprendrez la valeur du compliment.
Une fois encore voici donc l’éclatante manifestation du phénomène Feuillère auquel il était normal de rendre hommage. Mais pour Edwige Feuillère — et pour nous bientôt aussi — Olivia est déjà du passé. Aussi nous surprenons-nous à espérer que cette grande actrice — celle que, curieusement nous avons tout plaisir à appeler “Madame” alors que le snobisme nous pousse à appeler toutes les actrices par leurs prénoms — trouve enfin sa vie de comédienne jalonnée de rôles dignes à la fois d’elle-même et de la confiance que nous mettons en elle.
Article pertinent (loin des portraits édulcorés et superficiels des magazines à vedettes de type Cinémonde—pour n’en citer qu’un) publié dans Ce soir, le quotidien d’information communiste de Louis Aragon et Jean Richard Bloch, un 13 Mai 1950.
EDWIGE FEUILLÈRE la Magnifique
(Interview recueillie par R. PILATI)
Nous sommes dans la loge de Sarah Bernhardt, au théâtre qui porte son nom. Loge spacieuse, curieuse, véritable petit appartement meublé en style faux Empire, avec, sur le moindre objet, la fière devise de Sarah Bernhardt : « Quand même ».
Edwige Feuillère est là chez elle. C’était sa loge quand elle jouait, récemment, La Dame aux camélias. Et il y a comme une sorte de correspondance, un relais, du rôle que joua Sarah Bernhardt à celui que joue maintenant, à la scène, à l’écran, à la ville, Edwige Feuillère.
Edwige Feuillère, ou l’Actrice. Elle est devenue un mythe. Elle entrera dans la légende. Elle est la plus belle des femmes, et en même temps, dirait-on, un être désincarné : une représentation. Edwige Feuillère ne nous appartient pas, ne s’appartient plus : c’est une missionnaire, c’est la Comédienne à l’état pur. C’est si vrai qu’on ne connaît rien de la vie privée d’Edwige Feuillère. Rien. Tout se passe comme si elle n’en avait pas, comme si elle n’avait pas le droit d’en avoir une.
Si l’on parvient, pourtant, à capter sa confiance, la reine altière de L’Aigle à deux têtes, la noble Duchesse de Langeais apparaît comme une femme faible, tourmentée, peu sûre d’elle au fond. Edwige Feuillère qui se croit laide, qui se réfugie dans une réserve glacée par peur du monde, est une femme sensible, trop sensible. Et à la ville encore, il faut qu’elle joue un rôle, elle le fait avec un mélange de satisfaction et de résignation qui force le respect. Car elle porte en elle l’amour de son métier, un amour qui la consume toute, toujours, sous sa superbe et son apparente froideur. Elle ne vit que pour lui, et il n’y a pas, je crois, en France ni ailleurs, une comédienne qui parle aussi bien de son métier.
Cette inquiète est heureuse. D’avoir en un an créé à la scène Le Partage de midi, de Paul Claudel, et Julie de Carneilhan, de Colette, l’a comblée.
« Le Partage de midi est un holocauste : Claudel a mis dedans sa vie même et son âme ; tout ce qui un jour lui a dévoré le cœur. »
Quant à Julie de Carneilhan, Feuillère, en ayant le courage d’incarner une héroïne de quarante ans, y a mis tous les feux d’une passion que certains s’obstinent à lui refuser : comme Ysé, elle y est vivante, charnelle, sensuelle, toute nue comme sont toujours les héroïnes de Colette, indécente avec majesté : la Femme.
Oui, Feuillère peut être satisfaite de l’année écoulée. Mais on la sent inquiète, perpétuellement inquiète du choix de ses rôles.
« — C’est difficile, pour un acteur, d’être son maître. Passe encore à la scène, mais à l’écran, neuf fois sur dix, l’acteur ne sait pas quel rôle il va avoir. Quand il signe son contrat, il n’en a encore qu’une idée approximative. A la grâce de Dieu! »
« Quant à choisir soi-même ses rôles, c’est une gageure. Personnellement, je ne suis presque jamais arrivée à imposer un sujet, un rôle. Il y a tant de livres, par exemple, que j’aurais aimé voir adapter, que j’aurais aimé jouer. Mais je n’ai jamais pu faire admettre l’étonnant Barbey d’Aurevilly, et jamais je n’ai pu tourner Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de Stefan Zweig. »
Pourtant, Feuillère croit à la responsabilité de l’acteur… Elle en parle, elle en disserte avec une émouvante conviction. Surtout elle le prouve dans le simple exercice de son métier, sans cesse inquiète de mieux faire, de mieux comprendre, de mieux faire sentir. Un véritable sacerdoce. Et si jamais elle n’accepte de se montrer décoiffée, c’est pure conscience professionnelle elle estime qu’elle doit cela au public.
Ce public qu’elle aime et qui l’aime. Elle n’existe que pour lui, que par lui. Tout à l’heure, quand nous sortirons, l’attendront dans l’escalier quelques dizaines de ses admirateurs, qui ont fondé un club, un club de théâtre amateur. Elle qui a peur de la foule, qui sera au fond plus intimidée qu’eux, elle les saluera chacun par leur nom, les encouragera très gentiment, très fraternellement. Où est la hiératique, la marmoréenne, l’inaccessible Feuillère autour de qui l’on a inventé une barrière d’indifférence ?
Feuillère, c’est aussi Edwige : une femme charmante, compréhensive et gaie. Timide, et c’est par pudeur qu’elle prend ses grands airs.
Tout à l’heure, elle mettra ses lunettes noires, pour qu’on ne la reconnaisse pas dans la rue, et toute seule, elle rentrera à pied chez elle. dans son appartement de l’avenue La Bourdonnais, où toute seule, elle vit depuis des années avec ses doutes et ses migraines et l’immense satisfaction de faire bien ce qu’elle a choisi de faire : le théâtre, son métier…
Durant deux heures, à bâtons rompus, nous avons parlé de tout : de Sarah Bernhardt, de voyages et de rien. Et aussi de théâtre et de cinéma. De toutes les actrices que j’ai rencontrées, Edwige Feuillère est celle qui sait le mieux parler de son métier, la plus consciente de la noblesse des difficultés et des limites de son métier. Elle connaît parfaitement la technique du septième art, les lois secrètes de la scène. Elle est spectatrice et critique avisée, sensible. Elle se plaint qu’au cinéma, trop souvent, les personnages sont superficiels : des représentations sans âme.
« — Il faut qu’ils aient quelque chose de solide, de réel. Qu’ils vivent. Qu’ils aient besoin de travailler pour vivre, ou qu’une passion vraie, humaine, les anime. Alors seulement nous, acteurs, nous pouvons faire « quelqu’un » de ces personnages. »
Merveilleusement lucide, elle sait qu’il ne se faut pas trop prendre au sérieux. Elle se plaisante. Elle rit… Admirable Feuillère !
Ses projets : pour le moment, aucun. Jouer La Dame aux camélias à la Biennale de Venise, cet été, deux représentations… Et se reposer, en Hollande, où l’on vient justement de l’inviter à un mariage.
Article publié dans le Cinévogue du 4 février 1947.
Pour Edwige Feuillère une chose est certaine : on “naît” actrice
C’est revêtue d’une amazone noire, qui la fait paraître plus blonde encore, que la frémissante souveraine de « L’Aigle à deux têtes » nous reçoit entre la matinée et la soirée. Sa loge est minuscule, tiède et parfumée, remplie de fleurs et de chocolats. Edwige Feuillère se défend d’être une star… et se défend aussi de vouloir donner son point de vue sur le moyen de le devenir.
— Voyez-vous, l’expérience de l’un n’a jamais servi à d’autres. Au surplus, je me considère simplement comme une actrice.
— Qu’entendez-vous par cet état ?
— C’est le fruit de certains dons et de beaucoup de travail alors que l’état de star n’est parfois dû qu’à la rencontre d’un type physique avec l’actualité. Une star n’est pas forcément une actrice.
On s’en aperçoit tous les jours, hélas ! La belle actrice — qui est également une star, dût sa modestie en souffrir — consent néanmoins à développer sa pensée.
— Il faut, pour devenir comédienne, s’imposer une discipline, mais il est nécessaire, pour devenir vedette, de jouir d’un juste équilibre physique et moral. Il se peut même parfois que le talent et l’originalité proviennent d’un déséquilibre du physique et du moral. Non, vraiment. il n’y a pas de critère absolu en la matière ; un comédien « du cerveau » peut devenir un comédien « du ventre » à la suite de certaines circonstances.
— Estimez-vous que les conseils soient utiles ?
— Non. C’est en soi qu’on trouve tout : il faut tisser son propre cocon.
— N’est-ce pas perdre beaucoup de temps ?
— Oui et non. Les bêtises qu’on commet inévitablement se révèlent presque toujours pleines d’enseignements.
— En avez-vous commis, madame ?
— Bien sûr. |Je ne suis pas fière des premiers films que j’ai tournés… et pas toujours des autres non plus.
— Dites-nous un peu comment vous êtes devenue comédienne ?
— Fort simplement. J’ai toujours voulu être actrice, inconsciemment ; j’avais le goût du théâtre avant même d’en faire et j’ai découvert, très jeune, que j’avais besoin d’une certaine forme d’expression qui était de réciter de beaux textes, en vers ou même en prose. J’y trouvais une sorte de « ressemblance », à tout le moins un moyen de m’extérioriser. Je venais d’atteindre quatorze ans lorsque mon père, que je prenais de temps en temps comme public, me déclara, péremptoire : « Tu ne feras jamais de théâtre. » Bien entendu, son interdiction ancra encore mon désir latent.
— Et comment l’avez-vous réalisé, ce désir ?
— En jouant la comédie au lycée, puis dans des cercles d’étudiants. Mais je ne savais encore dans quelle voie m’engager : j’apprenais à la fois la diction, la danse et le chant. Un beau jour, je me suis présentée au Conservatoire et j’y fus reçue. J’en suis sortie avec un premier prix de comédie dans « La Parisienne ». Vous voyez, tout cela est très simple.
— Mais encore ? Beaucoup de premiers prix du Conservatoire n’ont pas tenu leurs promesses.
— Il est de fait qu’ayant été engagée au Français après mon concours, je dois dire que je n’y ai rien appris, j’avais besoin d’être guidée et ne le fus pas. L’ayant compris assez vite, j’en suis partie après deux ans.
— Et le cinéma ?
— Mon premier prix me fit obtenir des engagements mais, comme je vous l’ai dit je préfère ne plus songer à ce que je tournais alors. Je n’avais pas le choix : il fallait bien vivre. Et puis, un acteur de film est un pion alors qu’au théâtre, une fois le rideau levé, il supporte seul la responsabilité du rôle qu’il tient.
Défendue par l’habilleuse, la porte de la loge ne cesse de s’ouvrir sur les admirateurs et les amis qui l’assaillent…
— Résumons-nous, madame. Avez-vous sur les futures vedettes un sentiment ?
— Oui. Les jeunes d’aujourd’hui — dans le domaine du théâtre — ne veulent plus être dupes. Ils résistent à l’enthousiasme, autrement dit : ils ne veulent pas « marcher ». C’est je crois, une grande erreur pour un artiste que de se défendre de la sorte contre l’émotion. Il faut être bon public, il faut « marcher ». Ainsi, moi- même, lorsque je vais au spectacle, je perds tout sens critique ; je pleure et je ris comme la dernière des midinettes.
Jeunes filles et jeunes gens, écoutez bien : c’est peut- être là le secret du fluide sans lequel on ne peut devenir un grand artiste. Croire et faire communier le spectateur à sa croyance : c’est à ce talent que se mesure un comédien accompli.