Edwige Feuillère pour Gai Pied

Petit préambule avant de passer aux choses sérieuses, l’entretien que notre Edwige Feuillère donne pour Gai Pied en 1984 à la sortie de son livre sur la Clairon n’est pas anodin.

Gai Pied est à l’époque un hebdomadaire ouvertement militant qui couvre des sujets sensibles, notamment pendant les années sida, et expose le corps masculin sans tabou (vous serez ravies, j’en suis certaine, d’apprendre que l’article consacré à Edwige se trouve entre des culs poilus, des bites et une publicité pour la revue lesbienne, Lesbia). Pas grand chose à voir avec les pieds donc, ou si peu, n’en déplaise à Wikifeet.

Même s’il est aujourd’hui considéré comme le premier hebdomadaire gay au monde, à l’époque de sa parution il fait scandale, il dérange, il est sans cesse menacé d’interdiction, ou de censure et les personnalités publiques de l’époque ne se bousculent pas pour y apparaître (à l’exception de quelques rares personnages comme Barbara, Gréco, Gainsbourg ou encore Sartre.) 

Edwige Feuillère, aimée des homosexuels et touchée par la cause ose, elle, quitte à surprendre… certains.

Bonne lecture. 

Gai pied Hebdo n 104 / 28 Janv. 1984

Edwige Feuillère “Le cinéma fait le trottoir pour le théâtre.”

Une très grande actrice du théâtre et du cinéma français écrit une « fausse » autobiographie. Elle dit « je » mais ce n’est pas de sa propre vie qu’il s’agit. Comme sur la scène oú Edwige Feuillère se confond avec son personnage, elle a voulu dire sa passion du théâtre, les grandeurs et les servitudes du métier de comédienne au travers d’une vie, celle d’une autre immense comédienne, deux siècles plus tôt, Claire-Josèphe Hippolyte Léris, surnommée Clairon de La Tude.

Je pourrais répondre par une boutade : la maison Albin Michel m’a fait un contrat ! Je suis la première à inaugurer une série consacrée aux grands acteurs d’aujourd’hui. Ce qui, déjà, est une excellente idée quand on sait l’intérêt que porte un acteur à tout ce qui, de près ou de loin, a un rapport avec son métier ! 

Mais pour ce qui est de Mademoiselle Clairon, cela remonte à une trentaine d’années quand je jouais la pièce de Claudel : Partage de midi, en Allemagne. Quand nous sommes passés à Anspach (Bavière), le responsable de l’alliance française, qui m’escortait et qui connaissait bien le théâtre, m’a rappelé que la Clairon avait régné dans cette principauté pendant treize ans. Favorite du margrave d’Anspach, elle avait régenté la vie politique et culturelle… et curieusement, le seul souvenir qui restait d’elle c’était… un petit pain dit « à la Clairon ». Elle avait exigé que le cuisinier du palais lui fasse des pains spéciaux pour son petit déjeuner. Dans mon livre, il y a un chapitre ou le fils du cuisinier, jeune et beau, les lui apporte. Quelque chose de trouble passe entre elle et le jeune homme. Dans mon premier livre : Les feux de la mémoire, j’avais déjà noté ce qu’il y avait de drôle et de dérisoire pour cette actrice qui, après une vie consacrée à plaire, à faire du théâtre, à connaître même une certaine popularité politique, ne laissait, deux siècles plus tard, que le nom d’un petit pain !

« Je ne peux pas écrire et jouer en même temps. »

Des amis m’ont invité à me mettre au travail. Quand je joue il me faut être complètement disponible pour la représentation du soir. J’ai commencé à écrire avant la reprise de Cher menteur que nous jouons à l’Athénée avec Jean Marais. J’en avais écrit un bon tiers : j’ai laissé tomber. Puis j’ai écrit un second tiers quand la pièce s’est arrêtée. J’en avais ras le bol ! Reprenez vos billets… Ils ont insisté. Ils avaient raison. Quand j’en ai fini avec La nuit de l’été, le 25 février dernier, j’ai terminé le livre. Commencé dans le Cantal, je l’ai continué en Charente et achevée en Normandie ! Mais ce qui m’intéressait particulièrement, c’était la vie prodigieuse de la Clairon qui, partie de rien, était a vingt ans l’amie de ce qu’il y avait de plus grand dans le monde, dans la finance, les arts et les lettres… Le moteur de son ambition, c’est qu’elle était une bâtarde. Elle était née d’une ouvrière en lingerie. Son père devait être un jeune sergent rencontré par sa mère qui était loin d’être vertueuse !

La Dame aux camélias 

A la fin de la biographie, quand elle délire, c’est ce petit sergent qu’elle voit. Il dit : « Je suis colonel de la garde de Louis XV et je t’apporte ce pli ». Ce pli, c’est l’annonce de sa mort sous le nom de marquise de Flanelle d’Oraison de Tourbes, du nom d’un homme qu’elle-même n’a pas voulu épouser pour ne pas trahir sa condition d’actrice. Cette femme, ambitieuse certes, vénérait son metier – et vous savez combien être acteur vous mettait alors au ban de la société bien pensante et vous excluait de la religion. Etre acteur a toujours été (même aujourd’hui, pour d’autres raisons) un pari, un jeu au sens noble du terme. Avoir du talent ne suffit pas. Il faut de l’acharnement. On a du talent contre quelqu’un, en luttant contre ses origines contre quelqu’un qui vous a humilié. Cette petite bâtarde a ressenti tout cela très tôt, quand elle avait sept ans !

La petite Clairon ne voulait pas travailler de ses mains et s’entêtait à refuser le travail manuel. Elle elle n’était pas spécialement belle. Elle est « devenue » belle ! C’est le cas d’un personnage que j’ai beaucoup joué sous le nom de La Dame aux camélias. Alphonsine Plessis était une petite Normande misérable. A quatorze ans, Elle ne savait ni lire ni écrire. A dix-huit ans, après avoir été la maîtresse du duc X, du prince Z, elle tournait des billets absolument parfaits et jouait des valses de Chopin.. En quatre ans elle avait rattrapé toutes les bonnes femmes de la haute société ! 

Parler de la Dame aux camélias, qu’Edwige Feuillère a joué des centaines et des centaines de fois, à plusieurs époques de sa carrière, c’est revenir à son immense talent de comédienne et a plus de quarante années de théâtres et de cinéma. Edwige Feuillere a joué les plus grands auteurs, a incarné les plus beaux roles féminines dans des pièces (L’aigle à deux têtes, Pour Lucrèce, La folle de Chaillot, La vielle dame indigne, Partage de midi…) et des films (L’aigle à deux têtes, la duchesse de Langeais, Clair de terre, le blé en herbe, Julie de Carneilhan, Olivia..). 

Je suis restée deux ans et demi à la Comédie Française. On m’offrait des contrats au cinéma. J’ai quitté la Comédie Française. Pendant sept ou huit ans, j’ai fait des films, des bons et des mauvais. J’étais arrivée à une sorte de vedettariat international. Et puis tout d’un coup, vers l’âge de vingt-huit/trente ans, j’ai pensé que je n’étais pas faite pour ça ! Je suis retournée au théâtre et j’ai refusé des films parce que je ne peux pas faire les deux en même temps. Le théâtre demande un don complet : ça mobilise l’intelligence, la responsabilité, l’attention; quand je joue, je me prépare à la représentation du soir dès le réveil et à travers toutes mes activités, c’est toujours de cette présence sur scène qu’il s’agit. D’ailleurs on ne joue pas de la même manière chaque fois. Les incidents privés, les réflexions, les lectures du jour influencent le jeu de l’acteur. Le soir, quand le rideau se lève, on livre un combat, il faut tenir les gens, mener le quadrige. Notre être secret se livre… mais dans une pudeur extrême parce qu’il passe justement par la démesure du personnage qu’on recrée. Jouer est passionnant, l’impression est physique, une sorte de bonheur qui passe par le corps. Je ne voulais pas perdre cette profonde respiration quotidienne. Je vis pour mon métier. Le cinéma m’éloignait de tout cela. Les films sont devenus secondaires. Nécessaires (comme aujourd’hui la télévision, j’ai interprété un rôle dans un feuilleton à succès : Les dames de la côte), les films font connaître un acteur au grand public. Il peut ainsi « récupérer » son public de théâtre. De nos jours c’est indispensable ! Mais notre métier, c’est d’être présent physiquement sur une scène , d’être, comme le mot l’indique si bien, l’interprète d’une œuvre qui le dépasse. L’acteur prête son corps, sa voix, son talent… Une sorte de médium. 

Edwige Feuillère reconnaît qu’elle a eu de la chance d’être une actrice très célèbre alors que le théâtre était à son apogée. Elle pense que le cinéma et la télévision annulent la part créatrice du spectateur. La tension psychologique nécessaire au théâtre n’existe plus. Quand il voit jouer des acteurs, l’individu, même s’il est encore appartement passif, traverse une sorte de psychodrame intime. Il délégue à l’acteur, vivant et en action devant lui mais en même temps à distance au sein du cérémonial, le soin d’exalter ses rêves, de clarifier ses angoisses, de mettre en scène les passages obscurs de son existence (un peu comme l’enfant qui se libère au travers des contes de fée).

Aujourd’hui les gens ne savent plus écouter. Les jeunes vivent au temps des décibels : plus c’est fort, plus ils sont noyés dans une musique qui les drogue mais les oublie, plus cela leur paraît beau. Ils ont beaucoup de mal à suivre un acteur qui ne hurle pas. Ils refusent d’entrer dans cette communion où bien sûr, on doit aussi s’écouter soi-même. Les références ne sont plus les mêmes. Quand on aime le théâtre et que l’on assiste individuellement (qu’on ne s’accroche plus à quelque chose de collectif, dans une émotion banalisée), il se produit un miracle, surtout si on peut lire l’œuvre après avoir vu la pièce. J’ai eu autrefois des expériences extraordinaires : je jouais Sodome et Gomorrhe qui est une pièce de Giraudoux très hermétique. L’auteur s’est inspiré de la situation que nous vivions sous l’Occupation. Une sorte de fin du monde. Les gens venaient me voir jouer parce que j’étais une vedette de cinéma très connue. Il me disait « C’est une pièce difficile, on n’a pas bien compris… ». Je leur expliquais le sens de la pièce et je me disais : « Le cinéma fait le trottoir pour le théâtre ». Ils revenaient quinze jours plus tard, ils avaient lu la pièce. Si les spectateurs sont amenés à lire Shakespeare, Racine, Claudel, le théâtre, au-delà de l’apaisement et de la joie qu’il provoque dans l’immédiat, a un rôle éducatif incontestable. Pour moi c’est encore plus fascinant parce que j’ai joué (souvent pour la première fois) les pièces de grands auteurs vivants. J’ai joué Claudel, Giraudoux, Cocteau. Je les connaissais, ils venaient me lire leurs pièces. La voix ressemble à l’œuvre. Je me souviens des phrases dites par chacun d’eux. La voix et leur fiction, leur accent même, correspondaient à leur écriture. Les phrases de Cocteau quand il m’a lu L’aigle à deux têtes, c’étaient de petites phrases nettes, directes, électrisées (comme il l’était dans la vie). Giraudoux déroulait ses phrases en spirales élégantes, Paul Claudel, c’était vraiment le paysan… ses phrases remuaient lentement la terre… Toute petite fille je récitais Racine, Lamartine et, parce que mon père était italien, je lisais à haute voix Dante… en italien. J’aimais les mots pour leur musique et leur pouvoir d’évocation. Travailler avec les écrivains eux-mêmes et jouer leur pièce devant eux reste une des plus fortes satisfactions de ma vie. Un acteur est seul, mais il est porté par des personnages de haute stature, il est chargé de dire des paroles « à résonance », je veux dire des phrases qui définissent, au-delà du sens, une sorte de vérité-légende éternelle. L’acteur de théâtre n’a pas besoin d’être psychanalysé… 

Les femmes

Edwige Feuillère a toujours eu beaucoup de succès auprès de son public feminin. À la scène, à l’écran, elle a très souvent incarné des rôles de femmes solitaires mais séduisantes. Des femmes qui maîtrisent leur destin, des femmes qui affrontent l’homme à égalité. Séductrice mais libre vulnerable mais forte elle donne de la femme une image à laquelle les spectatrices aiment s’identifier.

J’ai joué des personnages qui étaient passionnants. C’est moi et ce n’est pas moi que les spectateurs aiment. La Dame aux camélias m’a apporté des passions féminines parce que toutes les femmes rêvaient d’être ce personnage aimé, qui mourrait d’amour ! Quand j’ai joué Partage de midi, c’était aussi assez extraordinaire parce que les femmes, même si elles étaient très simples, sentaient qu’il y avait là un engagement total de la créature féminine, l’esprit mais aussi le ventre… Les femmes sont plus sensibles et elles sont moins gâtées par la vie. Le rêve peut prendre pour elles plus de place que l’action. Dans des films que je dirais secondaires mais qui ont eu une audience internationale grace aux ciné-clubs – je pense au Blé en herbe, à Julie de Carneilhan, à Olivia qui osait adapter à l’écran un roman qui montrait la passion d’une eleve pour son professeur/femme et aussi la liaison entre les deux directrices d’un établissement scolaire pour jeunes filles de la meilleure société – j’incarnais des roles de femmes « differentes ». Cela m’a valu de véritables passions féminines. Certaines allaient voir le film 25, 30 fois ! Elles s’identifiaient complètement à moi à travers ce personnage.

Quant à Olivia, si c’est un film qui a plu à beaucoup de femmes (le courrier que j’ai reçu !) et à certains hommes, il a été pour l’époque considéré comme scandaleux ! Mon tapissier était indigne : « J’ai emmené ma fille voir votre film, c’est crapuleux ! » On était en 1950. Aujourd’hui c’est un film romantique…

La vie d’artiste 

La question qu’on désire toujours poser à un acteur, c’est de savoir comment il trouve l’équilibre entre le spectacle, où il compose un personnage, et la vie privée.

Un acteur joue tout le temps. Je veux dire que le métier de comédien, on ne peut le faire que si on a le feu sacré. C’est une passion. Elle mobilise l’être dans son entier. Je l’ai déjà dit : je ne peux pas tourner un film l’après-midi et jouer au théâtre le soir. Il ne faut pas vous imaginer que l’acteur de théâtre est riche. C’est un métier très dur. Chaque rôle que l’on joue est un pari. Le succès ou l’échec. Chaque soir on livre un nouveau combat. Aujourd’hui le métier d’acteur de théâtre est très difficile. Les théâtres sont désertés. C’est pourtant le plus exaltant des métiers. J’ai la vie que j’ai choisie. Depuis l’âge de cinq ans je rêvais d’être actrice. Mon père était italien, ma mère française. Je me suis créée une patrie à moi, un monde, une obsession, une unique passion : le théâtre.

Mes hommes

J’ai joué La Dame aux camélias avec les plus beaux hommes de théâtre. J’ai « tué » plusieurs Armand successifs alors que je renaissait chaque fois dans le rôle de la dame. J’ai eu comme partenaire l’inoubliable Pierre Richard-Willm, Jacques Berthier, qui était si beau, Jean-Claude Pascal, Paul Guers, qui fut mon dernier Armand. Dans Partage de midi, j’ai joué avec Pierre Brasseur et Jean-Louis Barrault (J’ai aussi tourné trois films avec Brasseur). Jacques Dacqmine et Jean Servais ont été aussi mes partenaires dans cette pièce. Je connais très bien Jean Marais. Nous avons joué ensemble L’aigle à deux têtes, au théâtre et au cinéma. Et, des années plus tard, nous avons été sur la scène en duo pour une pièce à partir des lettres de Bernard Shaw : Cher menteur. On s’aime bien, Jean et moi. Tous les deux, nous avons travaillé avec Cocteau. Nous avons en commun le souvenir de ce merveilleux poète. Nous nous aimons et nous nous apprécions beaucoup plus maintenant que dans notre jeunesse. Autrefois, nous avions chacun nos histoires, nous nous retrouvions sur scène. C’était un bon camarade. Avec l’âge, il est devenu très bien, Jean Marais ! Lui aussi a essayé d’améliorer ce que Dieu lui a donné. Jean Marais a beaucoup travaillé. Il a comme moi l’amour du théâtre. Il a toujours veillé à approfondir son travail. Je pense que vous avez vu son spectacle sur Cocteau. C’est très beau. Jean Marais et moi avons eu une longue histoire d’amitié et de théâtre. La liste des hommes avec qui j’ai joué au théâtre et au cinéma est très longue. J’ai joué avec beaucoup de très grands acteurs. 

Propos recueillis par Hugo Marsan et Giovanni Monaco.

Commentaires

Laisser un commentaire