Petit détour par la presse suisse avec cet article publié dans La tribune de Genève du 21 Octobre 1955.
Edimbourg-Londres-Genève dans les camélias

Edwige Feuillère ou la leçon de simplicité
Edwige Feuillère a reçu, en Angleterre, un accueil qu’il n’est pas exagéré de qualifier de triomphal. Le soir où j’assistais à La dame aux camélias, le public ne voulait pas quitter la salle. Edwige Feuillère saluait, les bras tendus vers la galerie. Les applaudissements, soudain, ont cessé. On attendait que l’artiste parlât. Encore ! Elle s’est avancée, émue : « I want to say only two words : Thank you ! ». Si son grand talent avait déjà envoûté la salle, son charme personnel, semé dans ces quelques mots d’anglais, acheva le triomphe.
Les deux premiers critiques anglais ont dit de l’interprète de Marguerite Gautier, l’un qu’elle était la plus grande actrice du monde, l’autre la première actrice romantique. Au rappel de ces louanges, Edwige Feuillère sourit, d’un sourire presque timide : « Ne croyez pas surtout que cela me remplisse d’orgueil. Bien au contraire. Plus un artiste acquiert de renom, plus il se sent redevable auprès de ceux qui l’admirent, plus il doit considérer son travail avec gravité, avec humilité. Il doit donner la preuve qu’il est digne de l’estime qu’on lui porte ».
Mais cette preuve, le comédien ne peut pas toujours la donner dans les pièces de son choix. Le public même devient responsable des spectacles dans lesquels se produisent ses idoles. Edwige Feuillère envie la liberté des comédiens anglais qui, non bridés par la classification des emplois comme on l’est en France, peuvent se permettre de jouer tantôt le drame, tantôt la comédie. Et elle se sent émue par l’amour du théâtre que témoigne le public anglais. Ceux qui ont applaudi, il y a quelques années, Feuillère-Ysé du Partage de midi reviennent fidèlement l’applaudir dans La dame aux camélias. Avant de se demander si l’œuvre lui plaira ou non, le public anglais tient à prouver à ses artistes élus qu’il les suit, les soutient et les aime, quoi qu’ils jouent. Cela aussi accroît la responsabilité que sent l’artiste à l’égard de ses admirateurs.
En me parlant de son travail au cinéma et, plus particulièrement, de l’influence que le cinéma peut avoir sur la carrière du comédien au théâtre, Edwige Feuillère me cite le cas de personnes qui sont allées l’applaudir dans des pièces de Claudel et de Giraudoux parce que ces personnes avaient aimé l’artiste sur l’écran. Le cinéma, dont les productions, sans être toujours de haute portée, sont du moins populaires, attire peu à peu au théâtre un public qui, autrement, n’y mettrait pas les pieds.
Dans quelque milieu qu’on aille actuellement à Londres, on continue de parler de « Madame Feuillère ». Même ceux qui critiquaient le choix de la pièce, et qui se sont rendus au Duke of York armés d’un préjugé contre une œuvre démodée, sont unanimes à reconnaître qu’ils ont été, finalement, conquis par la grande artiste. Faire venir des larmes aux yeux de l’Anglais, habitué à contenir ses sentiments, n’est-ce pas la plus belle récompense que peut récolter une comédienne du don qu’elle fait d’elle-même dans son rôle ? Edwige Feuillère ou la leçon de simplicité… Mais celle-ci ne s’acquiert qu’au prix d’une discipline de fer. La grandeur a ses rigueurs, comme l’art ses exigences.
Laurent LOURSON.
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