Edwige Feuillère grande dame du cinéma français exige des bas nylon chaque fois qu’elle tourne une scène d’amour

Le titre clickbait d’un article de l’hebdomdaire parisien d’actualité, Inter, publié le 7 Janvier 1948.

Edwige Feuillère grande dame du cinéma français exige des bas nylon chaque fois qu’elle tourne une scène d’amour

Edwige Feuillère est la première grande dame de notre cinéma. Il n’en a pas toujours été ainsi. Edwige Feuillère eut même, pendant très longtemps, la spécialité des rôles plutôt déshabillés. Mais à force de volonté elle a réussi à s’en évader. A force de talent, elle a réussi à se faire une autre personnalité. Le miracle est qu’elle l’ait imposé aux producteurs. Car c’est le propre des producteurs de cinéma de penser que chaque acteur n’est bon qu’à jouer un personnage. Ce n’est pas une opinion forcément fausse.

Charlie Chaplin, le plus grand acteur de tous les temps, n’a jamais été que Charlot. Mais les débuts dans la carrière artistique peuvent obliger un acteur à passer par certains stades qui ne correspondent pas à sa personnalité. C’est le cas d’Edwige Feuillère. Il est incontestable que les rôles de princesse ou de grande bourgeoise lui conviennent mieux. La prochaine fois que nous verrons Edwige Feuillère à l’écran, elle sera reine. Dans un film mis en scène par Jean Cocteau, elle a repris le rôle qu’elle avait créé la saison dernière au Théâtre Hébertot. Le film, c’est L’Aigle à deux têtes. Son partenaire sera Jean Marais, qui, pour l’occurrence, s’est fait couper les cheveux en brosse. Edwige Feuillère ne prendra sans doute aucun rôle au théâtre cette année. Elle vient de lire le nouveau roman de Roger Peyrefitte Mademoiselle de Murville et voudrait le tourner. Mais qui est Edwige Feuillère ? Elle passe pour la plus énigmatique des grandes vedettes françaises. Simplement parce qu’elle a, jusqu’ici, réussi à cacher un peu de sa vie privée aux journalistes. On dit aussi qu’elle est fière et prétentieuse. Toutes ces calomnies ont été lancées par des camarades jalouses de son succès. En réalité, Edwige Feuillère est la plus affable de nos artistes. Mais on lui reproche d’avoir une personnalité. 

Si tu deviens actrice je te tuerai

Edwige Feuillère eut la révélation du théâtre alors qu’elle avait quinze ans. Elle s’appelait alors Edwige Cunati et habitait Dijon après être née à Vesoul. Elle récitait, aux goûters de sa mère, des poèmes de Maurice Rollinat dans lesquels elle mettait toute sa sensibilité et tout son cœur. Souvent, quand elle arrivait au dernier vers, de grosses larmes perlaient à ses paupières. Mais M. Cunati, inflexible, disait à sa fille : “Si jamais tu deviens actrice, je te tuerai !” On a le sang bouillant quand on est Italien. Mais quand on a aussi une mère Alsacienne, on a de la volonté. Et malgré les menaces paternelles, Edwige prit des leçons de diction et de chant. Un jour, avec trois cents francs dans sa poche, elle part clandestinement pour la capitale. Elle n’y connaît personne et compte seulement sur son étoile. Elle arrive à la gare de Lyon. Et, le soir venu, elle va se confier à l’Union chrétienne de la jeune fille qui lui offre un asile. Elle se présente au Conservatoire pour la déclamation et le chant. Elle est reçue et suit les cours de comédie. Son premier rôle parisien elle le décroche dans La Parisienne. Aujourd’hui, pour des milliers de spectateurs de province, Edwige Feuillère personnifie encore La Parisienne.

Elle préfère la musique de Ravel

C’est pourtant une grave erreur. Edwige Feuillère mène à Paris la vie d’une petite bourgeoise dijonnaise. Elle sort peu. Elle habite un grand appartement de l’avenue de la Bourdonnais où elle est absolument seule. Pour avoir une présence à ses côtés, elle a adopté un chat. Elle lit beaucoup. Elle a une très grande culture. Elle a beaucoup d’esprit et sait tenir remarquablement une conversation. Elle a souvent des réparties très drôles. Un jour, des amis parlent devant elle d’une camarade.

– Elle n’est pourtant pas belle, mais qu’elle coquette ! dit quelqu’un

– Coquette et pas belle, répondit Edwige, c’est de l’escroquerie.

Elle dit souvent : 

– J’ai toujours préféré vivre avec des gens qui me déplaisent plutôt qu’avec des gens qui ne me plaisent pas du tout !

Edwige Feuillère a peu d’amis. Quelques amis viennent régulièrement prendre le thé chez elle. Quand elle est seule, Edwige s’amuse à peindre. Elle a un certain talent d’aquarelliste. Elle joue aussi du piano. Ses morceaux préférés sont les œuvres de Ravel.

Nue dans une piscine glacée

Edwige Feuillère avait pris, pour débuter à la scène, le nom de Cora Lynn. Elle participa à la création aux Bouffes-Parisiens, de l’opérette de Willemetz tirée de l’œuvre de Pierre Louys : Les Aventures du roi Pausole. Elle y paraissait fort dévêtue. Ses camarades de scène, débutantes comme elle, s’appelaient Paulette Dubost et Simone Simon. Elle rencontra alors un comédien charmant : Pierre Feuillère. Pierre Feuillère épousa Cora Lynn et elle devint Edwige Feuillère. Pierre et Edwige devaient divorcer. Mais Edwige conserva son nom et le porta à la gloire. Au cinéma, Edwige Feuillère fit des débuts très remarqués dans Lucrèce Borgia. Elle s’y montrait nue jusqu’à la ceinture dans une piscine où elle se baignait. C’est une des plus belles femmes qu’on ait vu à l’écran. Mais c’est aussi pour Edwige un des plus mauvais souvenirs de sa carrière. Le film fut tourné en plein hiver. L’eau de la piscine était glacée et Edwige dut y rester plusieurs heures. 

Son profil droit est celui qu’elle préfère

Quand elle reçoit un visiteur, Edwige le fait asseoir auprès d’elle, sur un canapé. Ainsi, elle est sûre qu’il ne verra que son bon profil. Au cinéma, les opérateurs font des prodiges d’habileté pour la photographier toujours du même côté, du côté droit. C’est qu’Edwige Feuillère trouve que son nez est trop gros. Mais elle n’a pas voulu, comme Martine Carol ou Hélène Perdrière, le confier à aucun chirurgien esthétique. Cependant, son nez l’a beaucoup inquiétée à ses débuts. Aujourd’hui, Edwige est presque sûre d’elle. Elle va régulièrement voir les films qu’elle a tourné et elle est très sévère pour son jeu. Le film où elle s’est préférée est J’étais une aventurière. Il fut le premier d’une série éblouissante qui valut à Edwige Feuillère de recevoir l’année dernière le cousin français du célèbre Oscar d’Hollywood, le « Désiré ». Le cinéma français tout entier rendait hommage à son talent.

Elle adore tourner les scènes d’amour

Edwige Feuillère passe dans les studios pour avoir des goûts de luxe. On raconte que, lorsqu’elle tourne, elle exige, chaque matin, une paire de bas nylon. Si par malheur, une maille file, Edwige refuse de continuer avant qu’on ait remplacé les bas. Il est certain, en tout cas, qu’elle est l’amie de tout le petit personnel du studio. Les machinistes lui font des petits cadeaux. Elle leur rend des services. Mais ses gentillesses ne s’arrêtent pas là, Edwige Feuillère détient, pour les avoir achetés, les droits de représentation exclusifs de La Dame aux Camélias. Récemment, Suzy Prim lui a demandé l’autorisation de donner quelques représentations du drame de Dumas. Edwige y a consenti avec beaucoup d’amabilité. Quand elle tourne, les scènes qu’elle préfère sont les duos d’amour. Mais elle n’est jamais tombée amoureuse de ses partenaires. Elle pense que le cinéma français ne sait pas photographier l’amour.

Elle est très superstitieuse

Edwige Feuillère est très superstitieuse. Quand elle doit prendre une décision importante, elle découpe deux petits carrés de papier. Sur l’un elle écrit “oui” sur l’autre “non”. Elle jette les deux avec la main gauche par dessus son épaule gauche, vers une ligne tracée par terre à la craie. Le morceau qui est tombé le plus près de la ligne lui dicte sa réponse. Edwige Feuillère a pris un contrat avec les P.T.T. qui lui permette de changer régulièrement son numéro de téléphone. Ainsi, seuls quelques intimes le connaissent. Quand elle a quelques jours de repos, elle va les passer chez son père, M. Cunati, entrepreneur de construction en Touraine. Celui-ci lui a pardonné sa désobéissance de jeunesse et ne parle plus de la tuer.

Un fils de dix-neuf ans

Quand elle tournait Sans Lendemain elle devait laver, tout nu dans une lessiveuse, un jeune enfant qui était censé être son fils. Un concours fut organisé pour trouver le “fils d’Edwige Feuillère”. Un jeune homme vint se présenter de lui-même. Il avait dix-neuf ans ! Elle ne donne jamais de photos de son enfance parce qu’elle n’en a pas. Un hebdomadaire à qui elle avait confié la dernière qui lui restait la lui a perdue. Quand elle réalisa Mister Flow elle ne put jamais rencontrer Louis Jouvet. En effet, tous les deux tournaient quand ils avaient été payés et ils ne l’étaient jamais le même jour. Edwige Feuillère (la plus grande amoureuse de notre cinéma), pense qu’elle a fort bien suivi son destin qui la conduisait vers les arts. 

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