« Je suis le négatif de mon mythe »

Entretien publié le 11 Novembre 1971 dans le quotidien francophone La Suisse.

Edwige Feuillère

« Je suis le négatif de mon mythe »

Jacqueline BARON

Celle qui fut « La dame aux camélias », la duchesse de Langeais, la reine de l’« Aigle à deux têtes », joue aujourd’hui merveilleusement une star déchue qui traîne sa peur et son ennui de palace en palace, en compagnie de son jeune amant. La performance d’Edwige Feuillère dans « Doux oiseau de la jeunesse rappelle celle de Gloria Swanson dans « Sunset Boulevard ».

« La grande dame du théâtre français » est belle, élégante, très droite et cesse de jouer dès qu’elle a quitté la scène. Ce titre qu’on lui a donné si souvent, voilà ce qu’elle en pense :

– On dit grande dame de tout, de la chanson, du théâtre. Cela ne veut rien dire parce qu’une grande dame ne peut être qu’une oisive. Etre actrice, c’est exactement le contraire.

– Cette star que vous incarnez, est–ce vous ?

– Je n’ai jamais vécu comme une star, j’ai des goûts sobres.

– Vous jouez les reines.

– Cela ne correspond à rien. Je me tiens très droite, peut–être cela me donne-t–il l’aspect hautain. Les gens se font une image de moi qui est fausse. Je suis le négatif de mon mythe. L’image qu’on a de moi, c’est comme une photo que je n’aurais pas posée.

– Vedette au cinéma, vous en avez connu l’apparat ?

– Oui, à Londres une Rolls m’attendait au Savoy. J’ai connu un triomphe à Venise, mais je n’ai jamais été dupe. Il faut rester humble, lucide. Nous vivons aussi longtemps que vit notre légende.

Celle de Feuillère est tenace. De Liège, on lui demande de reprendre à nouveau la « Dame aux Camélias ». Le public la voit sous des traits bien définis. Il lui arrive que son public lui fasse des scènes quand elle accepte un rôle qui ne lui plaît pas. Le drame de Dumas fit naître une histoire d’amour entre le public et l’actrice.

– Aujourd’hui; constate-t-elle; avec un certain regret, ce n’est plus de l’amour mais de l’admiration qu’on suscite.

– Votre métier est-ce une vocation ?

– On naît actrice. J’ai toujours voulu faire du théâtre. Ce n’était pas facile : j’étais la fille d’un Italien fixé en France. Ma famille n’était pas du tout d’accord. J’ai passé outre.

– Vous entrez au Conservatoire, puis à la Comédie-Française mais pas pour longtemps, pourquoi ?

– J’y suis restée deux ans, on ne m’y a rien fait faire. Je suis partie, je ne le regrette pas. J’y ai rencontré des gens remarquables. J’aimais le répertoire. Mais je suis trop indépendante, je suis une nomade.

Vous avez pourtant fait partie de la troupe Barrault-Renaud du temps de Marigny ?

– J’ai beaucoup aimé l’ambiance de Marigny. On était de braves petits soldats. L’ambiance était chaude et très professionnelle. J’aime l’alter- nance. 

Edwige Feuillère a le goût du risque parce qu’on n’est pas comédien si on ne remet pas toujours tout en jeu. Le baromètre de sa popularité montait et descendait selon la chaleur du public et de la critique aux générales.

– J’allais alors chez un coiffeur du Faubourg Saint-Honoré. Si la représentation de la veille avait été triomphale, cela donnait à peu près ceci, du vestiaire au fauteuil : « Le peignoir de Mâdâme Feeuillère. Attention, voici madame Feuillère »  et ce jusqu’à ce que je m’asseye. Quand la salle avait été moins bonne, quelqu’un jetait d’un ton rogue : « Feuillère est là. »

– Pourquoi au cinéma, avoir pris le pseudonyme de Cora Lynn ?

– Tout simplement parce que j’étais élève au Conservatoire.

– De « La duchesse de Langeais » à « Julie de Carneilhan » vous avez tourné quarante films. Etes-vous contente de cette carrière ?

– J’aimerais jouer un grand rôle de mère. J’aurais sans doute dû avoir plus de rigueur dans mes choix On vendait les films sur mon nom. J’ai aidé aux débuts de carrière.

– Dans cette vie si bien remplie de comédienne, restait-il la place pour une vie privée ?

– J’ai eu une vie de femme comme tout le monde.

– Dans le milieu du théâtre ?

– Le milieu des acteurs est moins ennuyeux que les autres. Je fuis les choses inutiles, je ne suis pas une mondaine. 

Edwige Feuillère n’aime pas l’air confiné. Elle va à la campagne chaque week-end :

– Je ne peux pas vivre sans arbre et dans Paris la flânerie n’est plus possible.

– On vous dit sportive, on dit que vous faites de la culture physique ?

– Je suis bien trop paresseuse pour faire de la culture physique. On brûle son énergie dans notre métier. Pas de gymnastique, mais de la marche.

Très indépendante, Edwige Feuillère reconnaît avoir vécu comme elle en avait envie avec les gens qu’elle voulait voir, à l’exclusion des autres.

– Le tête–à-tête n’est pas possible quand il y a dix personnes, c’est le brouhaha moi je n’évanouis.

Les gens, elle les considère avec une certaine curiosité bienveillante. Au photographe, au grand coiffeur, au comédien venus la féliciter de sa performance dans la pièce de Tennessee Williams, elle pose des questions, écoute les réponses avec intérêt. Les aime-t-elle les gens ?

– Je suis curieuse des gens. On ne peut aimer tout le monde. 

Feuillère aujourd’hui c’est une des valeurs sûres du théâtre qui accepte un rôle monstrueux sans gommer, sans tricher. L’auteur venu la voir était «hilare» et n’a ajouté aucun conseil. Feuillère n’a pas misé sur l’avant-garde, pourquoi ?

– L’avant-garde, j’en ai vu tout le temps. Copeau, c’était de l’avant-garde. Cela se démode vite. Il sort peu de choses des tentatives de ces dernières années.

– Vous avez tout joué ou presque ?

– J’aurais aimé jouer « Cléopâtre » de Shakespeare avec Alain Cuny. A nous deux, nous étions assez fous. 

Feuillère actrice a tout brûlé en scène. D’où, dans la vie, cette extrême sérénité.

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