UNE ACTRICE PLUS NATURELLE QUE NATURE

Article publié dans La tribune de Genève du 9 décembre 1961.

UNE ACTRICE PLUS NATURELLE QUE NATURE

Edwige Feuillère se confond-elle avec Ysé?

Au dernier acte du « Partage de Midi », l’un des chefs-d’œuvre de Claudel, Ysé (Edwige Feuillère) revient pour mourir avec Mesa (Jean-Louis Barrault).

On dit qu’elle en fait ! Dans le genre trémolos et battements de cils. Dans le type grande classe, toute grande classe, trop grande classe. Mais cherchons, recherchons et reconnaissons : y en a point comme elle ! Mme Edwige Feuillère passe par Genève. L’itinéraire de « Constance » l’y a conduit et l’y retient quelques jours. Cheveux mi-longs, roux vénitien, tailleur strict, manteau noir à col de fourrure, majestueusement simple, Mme Feuillère s’impose. Nous entrons, en sa compagnie, dans un univers de théâtre et de cinéma, où tout est courtoisie et échange de bons procédés.

— Les très bons acteurs français, quels sont-ils à votre avis ?

— Il y a beaucoup de très bons acteurs en France !

— Et quels sont les meilleurs, ou ceux dont, comme de vous, l’on chuchote qu’ils sont des « monstres sacrés » ?

— Monstre sacré ne veut rien dire ! Les meilleurs ? Il n’y a pas de hiérarchie. Les qualités, les emplois sont différents. Il y a ceux qui se mettent derrière le personnage qu’ils interprètent, et ceux qui se mettent… devant. Je ne peux pas vous dire ce qui est le mieux. C’est différent. D’autre part, les acteurs réputés les meilleurs sont capables de faire des « fours ». Qui peut le meilleur peut le pire ! Il y a cependant une plaie en France, et en général : trop d’acteurs moyens.

Elle n’apprécie pas beaucoup la TV. 

Edwige Feuillère me répond, détendue, charmante, insaisissable… Si elle n’était pas une très grande comédienne, elle serait une diplomate de génie. Puis, nous parlons TV. La grande dame de la scène française n’apprécie pas particulièrement le petit écran. Elle s’explique du reste très justement :

— La télévision, pour un acteur, possède tous les inconvénients et du théâtre et du cinéma, sans en donner les joies. Personnellement, la TV. ne peut rien m’apporter. Je conçois son utilité par l’immense popularité dont bénéficient ceux qui apparaissent sur le petit écran. Prenez, par exemple, l’émission d’Aimée Mortimer, « L’école des vedettes ». Un jeune comédien, parfaitement inconnu, joua, lors de cette émission, une scène, avec une actrice de renom, devant des centaines de milliers de téléspectateurs. Le débutant, jusqu’alors sans emploi, avait à choisir, quelques jours plus tard, entre plusieurs propositions intéressantes. La TV. est utile pour se faire connaître, pour se créer une réputation. Le métier est dur. On ne fait rien pour aider tous ces jeunes qui veulent se lancer dans la carrière. Les cours d’art dramatique, en grande majorité, sont des fabriques de comédiens, de mauvaises fabriques. Il y a pourtant une qualité qu’un acteur ou une actrice doit posséder d’instinct, un don qui ne s’acquiert pas : c’est l’aisance sur scène.

Edwige Feuillère doit savoir de quoi elle parle. Elle qui semble la personnification de l’aisance, de l’équilibre, du contrôle de soi.

Le trac lui fait régulièrement rater les « générales ».

Mais elle a le trac, elle aussi. Un trac terrible quelquefois. Elle me confie rater régulièrement ses «générales» à Paris. Elle a le trac devant tout ce monde, ces critiques, ce « Tout-Paris » venu là pour juger.

— Au bout de quelques jours, ça va un peu mieux. Et certains rôles, plus que d’autres, me donnent le trac. La tragédie, par exemple, ou « Ysê », du « Partage de Midi », mon rôle préféré. 

Edwige Feuillère s’anime en parlant du merveilleux rôle de la pièce de Claudel. De cette « Ysé », personnage complexe, démoniaque, passionné. Son plus beau rôle. Et cette femme, plus naturelle que nature, d’une féminité complète, parfaite, sans aucune trace de mièvrerie ou d’affectation, me quitte pour retrouver « Constance ». Micheline Luccioni et Guy Tréjan, ses partenaires, l’attendent. La ponctualité est la politesse des rois, et si quelqu’un a droit à un titre royal, c’est bien Edwige Feuillère.

Christine LADAME

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